La mesure de la productivité du travail : quelques réflexions

Grand Angle

Message-clé : Mesurer la productivité par le PIB par heure travaillée (à prix courants) montre que la position relative de la Belgique par rapport à ses trois principaux concurrents et celle de l’Europe par rapport aux États-Unis s’améliorent depuis la fin de la première décennie 2000. 

La question de la productivité revient régulièrement dans les analyses économiques et les discussions politiques. Les analyses, et ce n’est pas neuf, rappellent, bien sûr, l’importance des gains de productivité pour la croissance, montrent le ralentissement tendanciel des gains de productivité et évoquent souvent l’écart qui se creuse(rait) entre l’Europe et les États-Unis.

Ces analyses se basent notamment sur ce type de graphiques, avec comme illustration l’évolution de la productivité horaire de la Belgique et de la moyenne de nos 3 grands concurrents depuis 1995. On voit ici que, sur le long terme, la productivité horaire a augmenté plus chez nos 3 concurrents qu’en Belgique.
Faire le rapport de ces évolutions, comme le fait le graphique suivant, permet de mieux repérer les dynamiques à l’œuvre. En l’occurrence on voit ici que la productivité belge se redresse par rapport à ses 3 concurrents depuis 2018 ; ceci dit, en fin de période la Belgique est toujours “en retard” par rapport à la période 1996-2000.

Cependant, mesurer les évolutions de la productivité en volumes est statistiquement compliqué. Distinguer les évolutions en volumes et en prix est tout sauf évident, notamment dans les secteurs non-marchands, le secteur culturel, les biens & services dans les activités TIC, etc., et dépend de conventions discutables. En tout état de cause, certaines évolutions récentes de la productivité dans le non-marchand en Belgique sont “bizarres”.

Paul Krugman, économiste américain, prix Nobel d’économie en 2008, suggère de recourir à un autre indicateur, à savoir mesurer la productivité en divisant le PIB à prix courant par le nombre d’heures de travail, ce qui implique bien sûr de tenir compte des différences dans les niveaux de prix en cas de comparaisons internationales (approche des Parités de pouvoir d’achat – PPA).

Cette approche, appliquée à la comparaison Europe/États-Unis, montre qu’on ne peut pas parler de déclin européen relatif, loin de là, contrairement à ce que donnent à penser les indicateurs traditionnellement utilisés. Appliquée à la comparaison entre la Belgique et ses trois concurrents, cette approche montre (voir graphique ci-après) que

  • la productivité horaire de la Belgique est supérieure à celle de la moyenne de ses trois concurrents tout au long de la période considérée (1995-2025) ;
  • la situation relative de la Belgique s’est dégradée jusqu’en 2007 mais se redresse tendanciellement depuis 2008.

Les différences de productivité horaire ne suffisent pas à expliquer ce qui in fine est l’essentiel, à savoir les niveaux et les écarts de niveau de vie, mesurés par le PIB par tête exprimé en Parités de pouvoir d’achat. Le PIB par tête est le résultat de la productivité horaire multiplié par le nombre d’heures de travail par habitant ; or il faut bien constater que le nombre d’heures de travail par habitant (indicateur qui remplacerait avantageusement l’indicateur “taux d’emploi”) est inférieur en Belgique tout au long de la période 1995-2025.

Certes, l’indicateur valeur ajoutée par heure en PPA courants ne permet pas de mesurer la “croissance”, mais il propose un bench-mark plus directement en phase avec la préoccupation centrale du niveau de vie. En tout état de cause, il s’agit moins d’abandonner les travaux et indicateurs qui recourent aux volumes chaînés que de multiplier les points de vue sur la productivité.

 

Plus dans la note ici.

 

Philippe Defeyt, 9 septembre 2026.


By Philippe Defeyt

Philippe Defeyt est économiste et fondateur de l'Institut du Développement Durable. Il fut député fédéral Ecolo de 1992 à 1995, secrétaire fédéral d'Ecolo de 1999 à 2003 durant la première participation gouvernementale fédérale d'Ecolo (durant laquelle il incarna la ligne de participopposition) Egalement président du CPAS de Namur de 2006 à 2016. Philippe Defeyt est actuellement President de l'Institut pour le Développement Durable et un des fondateurs de InES think thank (Inclusion, Égalité, Solidarité).