Israël. La marche vers l’expulsion des Palestiniens

Amira Hass est une journaliste israélienne installée depuis vingt ans à Ramallah, en Cisjordanie. Dans une tribune publiée dans Haaretz le 1er septembre, elle explique qu’à Gaza, en Cisjordanie et en Israël même, le mécanisme visant à rendre la vie des Palestiniens impossible est déjà en marche. Et prépare le terrain à une expulsion massive. Nous la publions ici.

Israel Hayom le 28 août, Gadi Eisenkot, favori des élections générales du 27 octobre prochain et chef du parti Yashar (centre) a déclaré : « Ceux qui envisagent une solution à deux États après le 7 octobre se font tout simplement des illusions. » Mais sa position, en fin de compte, n’a aucune importance. Ce qui est en jeu aujourd’hui, ce n’est pas une « solution diplomatique », mais l’existence même du peuple palestinien entre le Jourdain et la Méditerranée. Les forces israéliennes qui s’efforcent de les « effacer » ne connaissent ni limites ni contraintes. Leurs partisans sont trop nombreux pour que nous puissions nous fier uniquement à la fermeté et au soumoud1 d’un peuple qui a déjà subi les plans d’expulsion mis en œuvre par Israël.

Le monde reste impassible. La gauche est minuscule, faible et aphone à force de lancer des avertissements. L’opposition anti-Nétanyahou oscille entre minimisation du danger, indifférence et soutien sans réserve à l’expulsion. Les condamnations sporadiques, principalement suscitées par une publication sur X, le 13 août, de l’ambassadeur états-unien en Israël, Mike Huckabee, à propos du siège de trois maisons de Qusra par plusieurs dizaines de colons sionistes religieux — « Les actions de ceux derrière cet acte de terreur horrible, visant à intimider et à harceler cette famille, sont répugnantes » —, sont aussi efficaces qu’un tamis sous une averse. Les « phalangistes » juifs attaquent constamment et partout, pas seulement à Qusra.

Le débat sur un État, deux États ou une fédération est plus théorique que jamais. Toute solution consensuelle exige d’abord la reconnaissance du problème et une définition claire de celui-ci. Trop de Juifs en Israël ont été conditionnés à croire que le problème réside dans la présence même, sur cette terre, d’un peuple palestinien enraciné, bénéficiant d’une continuité historique et économique, d’un patrimoine culturel et matériel, d’un riche héritage agricole et d’un profond attachement à sa patrie.

 

Effacer tout un peuple

« L’effacement » est la solution cauchemardesque qui se concrétise chaque jour davantage. Lois de la Knesset, déclarations politiques, ordres militaires, manuels scolaires et sacro-saints bataillons immobiliers opérant à Gaza, en Cisjordanie et dans le Néguev, tous œuvrent, ensemble et séparément, à la mise en œuvre de cette « solution » avec diligence et sans crainte de condamnation internationale.

Après les avoir privés de conditions de vie digne, la politique israélienne vise à rendre la vie insupportable aux Palestiniens où qu’ils soient, afin que leur départ puisse être présenté comme volontaire, et non comme une expulsion. En Israël même, les autorités laissent carte blanche aux organisations criminelles arabes pour s’armer et tuer des citoyens palestiniens chez eux. En Cisjordanie, ces mêmes autorités israéliennes donnent carte blanche aux « bataillons de Dieu » pour s’armer, tuer et expulser, tandis que l’armée officielle poursuit ses raids jour et nuit. À Gaza, dévastée et assoiffée, le gouvernement et l’armée alimentent des milices armées de collaborateurs criminels, tandis que les pilotes israéliens continuent de lancer des missiles de représailles qui fauchent la vie d’encore plus d’enfants. Toutes ces viriles démonstrations de force sont liées entre elles.

Dans le même temps, Israël détruit ou restreint considérablement la capacité des Palestiniens à gagner leur vie. À Gaza, cette mission est accomplie. Une population de deux millions de « morts-vivants » dépendants de l’aide humanitaire — portant le poids de quelque 74 000 tombes récentes, de familles et de souvenirs, de talents et de professions, et d’économies anéanties — est entassée sur environ 150 kilomètres carrés de terre brûlée. La créativité, l’ingéniosité et l’entraide sont étouffées par l’ampleur de la destruction et par l’interdiction faite par Israël de reconstruire et de se relever.

En Cisjordanie, l’étau économique du ministère des finances se resserre autour d’environ trois millions de personnes et de l’Autorité palestinienne. Le détournement systématique des recettes est aggravé par les campagnes de destruction menées par l’armée dans les villes et les camps de réfugiés, ainsi que par d’autres méthodes employées pour empêcher les Palestiniens de cultiver et de développer leurs terres : points de contrôle, interdictions bureaucratiques, clôtures et présence de bergers juifs israéliens.

En Israël même, la « judaïsation de la Galilée et du Néguev » était et demeure un euphémisme pour désigner le vol des terres et des ressources aux citoyens palestiniens d’Israël. Les discriminations à leur encontre en matière d’attribution de terres, de subventions et d’emploi, ainsi que les interdictions de construire et les démolitions, ont toujours occupé une place prépondérante dans la politique officielle menée de l’autre côté de la Ligne verte.

 

« Une terre débarrassée des Arabes »

Je le répète : l’existence même du peuple palestinien entre la mer et le Jourdain est aujourd’hui menacée. Trop de forces agissantes contribuent à ce danger : la puissance et les capacités militaires d’Israël ; le culte du service militaire en toutes circonstances et sous tous les gouvernements ; l’obéissance érigée en valeur ; le recours systématique aux armes et aux attaques militaires ; la banalisation du syndrome de stress post-traumatique et des suicides chez les soldats ; l’attrait d’une carrière militaire et les opportunités qu’elle offre ; la tentation d’une villa abordable dans une communauté exclusive de Galilée ou dans une banlieue de colons en Samarie ; les mensonges de la propagande officielle et officieuse ; l’indifférence face à l’enfer sur terre qu’Israël a créé dans la bande de Gaza ; le déni de soixante ans d’occupation et de domination par la force ; le réflexe pavlovien du « Mais le 7 octobre… » ; la synergie entre l’armée, le gouvernement, les rabbins et les milices portant la kippa en Cisjordanie ; l’indifférence face à la destruction du Liban ; le mépris pour l’occupation de nouvelles régions de Syrie ; la normalisation du discours sur l’expulsion ; les systèmes judiciaire et éducatif entachés de racisme tant laïque que religieux ; et l’armée de geôliers qui maltraitent des milliers de prisonniers palestiniens, sur ordre ou de leur propre chef.

Ensemble, ces forces — et d’autres similaires — créent au sein de la société juive israélienne l’infrastructure matérielle, idéologique et psychologique nécessaire à une nouvelle expulsion massive des Palestiniens et à ce qui pourrait l’accompagner : un massacre de masse. Les « héros » des milices de colons proclament ouvertement que l’expulsion est leur objectif. Ils reconnaissent clairement la disposition de larges pans de la société juive israélienne à y participer, activement ou passivement, directement ou indirectement. Par leurs provocations et crimes quotidiens, commis au grand jour et rendus possibles uniquement grâce à un soutien institutionnel, les « phalangistes » cherchent constamment à provoquer un acte de rage et de vengeance palestinien qui « réussisse » afin de l’instrumentaliser pour déclencher une nouvelle guerre sainte.

Les « phalangistes » juifs et les organisations de droite qui les alimentent comptent sur une mobilisation massive — incluant les dirigeants, électeurs et partisans de Yashar et du parti Les Démocrates (centre gauche) — en faveur d’une guerre qui pourrait déjà se résumer au slogan : « Un peuple, une armée, une terre débarrassée des Arabes ».

 

 

 

Amira Hass,
1 septembre 2026, Haaretz, reprise par Orient XXI, 15 septembre 2026.

Opinion d’Amira Hass publiée sur le Haaretz et republiée par Orient XXI.
Publication intégrale autorisée.
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A LIRE, en accès libre, sur le site de l’Association France Palestine de Solidarité.
■Pour Netanyahou et l’opposition israélienne, le statu quo à Gaza offre un contrôle territorial et une liberté d’action militaire sans le fardeau de la reconstruction.
●”La feuille de route de Gaea qui ne mène nulle part : pourquoi Israël ne renoncera pas à son contrôle”, Muhammad Shehada, 1 septembre 2026, The New Arab.
■Malgré ses condamnations répétées, l’ONU n’a pas pris les mesures pour protéger ses fonctions, ses agences, son personnel et ses installations. Son inaction en la matière permet au régime israélien de poursuivre ses crimes et contribue à normaliser la commission de futurs crimes.
●”L’inaction de l’ONU : la normalisation des violations commises par Israël”, Centre de ressources pour la résidence palestinienne et les droits des réfugiés, 2 septembre 2026.
■Dernier sondage du Centre palestinien de recherche politique et d’enquête.
Le Hamas aurait perdu une grande partie du soutien de la population palestinienne.
Le mécontentement à l’égard des dirigeants palestiniens actuels reste élevé.
Marwan  Barghouti, détenu, s’impose comme le candidat potentiel le plus solide à la présidence de l’Autorité Palestinienne (s’il lui est permis de se présenter).
Si les Palestinens s’interrogent de plus en plus sur la capacité de la lutte armée à produire des résultats significatifs après la dévastation de Gaza, la plupart des Palestiniens restent opposés au désarmement du Hamas avant le retrait complet d’Israël.
●”La politique palestinienne après la guerre de Gaza : élections, déclin du Hamas et évolutions des perspectives de paix israelo-palestiniennes”, Palestinian Center for Policyband Survey Research, 29 août 2026.
■Le Hamas, le Jihad islamique et des dissidents du Fatah se sont réunis dans une coalition sans précédent en vue des premières élections palestiniennes depuis 2006. L’occupation israélienne et les pressions étrangères soulèvent des doutes si une vie politique libre est possible sous occupation.
●”Apres deux décennies, les Palestinens s’apprêtent à élire une nouvelle direction politique.Mais est-ce que cela changera quelque chose ?”, Quassam Muaddi, Mondoweiss, 29 août 2026.
■Si le gouvernement israélien impute officiellement la violence à une poignée d’extrémistes, les colons ont établi 30 avant-posres en zone B de la Cisjordanie (où l’Autorité Palestinienne supervise les affaires civiles) encouragés par des élus israéliens et sans rencontrer de résistance de la part des forces de sécurité israéliennes.
●”Soutenus par le gouvernement et l’armée, les colons israéliens prennent pied dans la zone B de Cisjordanie”, Matan Golan, Haaretz, 15 septembre 2026.
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Illustration : Jaber Jehad Badwan, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

By Amira Haas

Amira Haas est une journaliste et autrice israélienne, récipiendaire notamment du prix mondial de la liberté de presse de l'Unesco en 2003 et collaboratrice du Haaretz, grand quotidien israélien progressiste que Netanahyou veut interdire. Elle est la fille de deux juifs sépharades, actifs dans le mouvement communiste en Yougoslavie (sa mère y était membre des partisans titistes) et en Roumanie, survivants de la Shoah, sa mère déportée à Bergen- Belsen et son père survivant des camps d'extermination en Roumanie, immigrés tous deux en Israël (où son père fut membre du Comité central du Parti Communiste de Palestine, regroupant juifs et arabes). Elle est née en Bosnie. Elle est la seule journaliste israélienne à avoir vécu à Gaza et à vivre en Cisjordanie à Ramallah depuis 1997. Elle n'a jamais mâché ses mots tant à l'égard des autorités politiques israéliennes ou palestiniennes qu'à l'égard des partis et courants politiques israéliens comme palestiniens. Elle est infiniment respectée par tous les courants politiques palestiniens. Victor Serge, Chroniqueur POUR Press.