Près de 70 000 Américains sont décédés d’une overdose en 2025. Bien que ce chiffre représente une baisse par rapport aux quelque 108 000 décès enregistrés en 2022, ces statistiques alarmantes distinguent les États-Unis des autres pays à revenu élevé. Au plus fort de la crise des opioïdes, le taux de mortalité par overdose aux États-Unis était supérieur de 68 % à celui du Canada et près de cinq fois plus élevé que celui de l’Australie.
Et la mort n’est que l’indicateur le plus frappant : les troubles liés à la consommation de substances entraînent chaque année des centaines de milliards de dollars de coûts en matière de santé, de justice pénale et de perte de productivité – sans parler des perturbations incalculables pour les familles et les communautés.
Depuis des décennies, la politique américaine en matière de drogues vise à réduire la consommation en perturbant l’offre, en sanctionnant la possession et la consommation, et en prônant l’abstinence.
Mais ce n’est pas la seule approche possible pour lutter contre la consommation de drogues.
L’année 2026 marquera le 25e anniversaire de la décision historique du Portugal de dépénaliser la possession de toutes les drogues à usage personnel. Il s’agit de l’une des initiatives les plus anciennes au monde visant à placer la santé publique et la réduction des risques au cœur de la politique nationale en matière de drogues.
En tant que criminologue et politologue, nous avons passé ces trois dernières années à dispenser un cours sur la politique en matière de drogues et la réduction des risques au Portugal, amenant des dizaines d’étudiants dans ce pays pour qu’ils puissent étudier cette approche sur le terrain. Cette expérience nous a permis d’observer de près à la fois le potentiel et les limites du modèle portugais.
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Des a priori surprenants
Lors de leur séjour au Portugal, nos étudiants rencontrent des décideurs politiques, des responsables de la santé et des forces de l’ordre, ainsi que des prestataires de soins et des praticiens. Ces expériences viennent compléter nos recherches sur la manière dont des politiques autrefois jugées impensables peuvent être acceptées par le public et les décideurs politiques. Nous examinons également les approches non répressives face à la consommation problématique de drogues – c’est-à-dire une consommation récurrente qui nuit considérablement à la santé ou à la qualité de vie d’une personne.
Ce qui nous frappe toujours dans notre travail ici, ce sont les hypothèses pragmatiques et, comparées à celles des États-Unis, étonnamment apolitiques qui sous-tendent l’approche portugaise : Les gens consommeront des drogues, et les politiques publiques peuvent réduire les risques associés à cette consommation même lorsqu’elles ne peuvent pas l’empêcher totalement.
Dans la pratique, cela se traduit par des mesures telles que la mise à disposition de matériel stérile pour consommer des drogues, le développement des services de réduction des risques qui peuvent aider les personnes à mieux comprendre les substances qu’elles consomment, et la gestion de sites de prévention des surdoses où les substances peuvent être consommées sous surveillance médicale.
Ces mesures ne considèrent pas la consommation de drogues comme inoffensive, et n’abandonnent pas non plus l’objectif de rétablissement. Au contraire, elles reconnaissent que la réduction des risques a une valeur en soi, et que maintenir les personnes en vie et en bonne santé peut constituer la première étape sur la voie menant à l’abandon d’une consommation problématique.
La mise à disposition de matériel d’injection stérile a constitué un élément important de l’approche portugaise de réduction des risques et de ses efforts pour réduire la transmission du VIH liée à la consommation de drogues par injection. Robert Glover, CC BY
Un problème dévastateur
Le Portugal a adopté cette approche lors d’une crise dévastatrice liée à l’héroïne à la fin des années 1990. La consommation de drogues par injection alimentait l’une des pires épidémies de VIH en Europe, tandis que la consommation problématique de drogues touchait les communautés portugaises au-delà des clivages sociaux et économiques.
À cette époque, on estimait qu’1 % de la population était dépendante à l’héroïne, et les décès par surdose augmentaient fortement. Au tournant du siècle, le Portugal affichait le taux d’incidence du VIH le plus élevé de l’Union européenne parmi les personnes s’injectant des drogues.
Avant même la dépénalisation officielle, la police, les professionnels de santé et les autres intervenants en contact avec les usagers de drogues avaient déjà commencé à les orienter vers des soins plutôt que vers des sanctions. Ces nouvelles pratiques sont rapidement devenues le fondement d’une réponse nationale plus large.
En 1998, le gouvernement portugais a nommé une commission multidisciplinaire d’experts, composée notamment de médecins, de psychiatres, de psychologues, de juristes et de chercheurs, afin de repenser la politique nationale en matière de drogues. Ses recommandations ont servi de base à une stratégie nationale intégrant la prévention, le traitement, la réduction des risques et la réinsertion sociale, adoptée en 1999, suivie de la dépénalisation en 2001.
La dépénalisation ne signifie pas que la possession reste sans suite : les personnes trouvées en possession de petites quantités de substances à usage personnel peuvent être orientées vers des commissions multidisciplinaires de dissuasion, qui peuvent les mettre en relation avec des services d’aide ou leur infliger des sanctions administratives mineures. Mais elles ne peuvent être poursuivies pénalement ni incarcérées pour possession.
La fabrication et le trafic de drogues, quant à eux, restent des infractions pénales.
L’investissement financier du Portugal dans cette stratégie s’est maintenu malgré les crises financières et les coupes budgétaires. Le pays continue d’offrir aux personnes consommant des substances diverses possibilités d’accéder aux soins de santé et aux traitements, tout en s’attaquant à des problèmes tels que le logement et le chômage, qui peuvent entraver un rétablissement durable.
Des résultats spectaculaires
Les résultats ont été saisissants. Les décès liés à la drogue ont fortement diminué lorsque le Portugal a adopté sa nouvelle approche, et ils restent faibles par rapport aux normes européennes. En 2023, le Portugal a enregistré 105 décès par surdose, soit une légère hausse par rapport aux 96 de l’année précédente et aux 81 de 2021, mais un chiffre toujours bien inférieur aux niveaux observés au plus fort de la crise de la drogue dans le pays.
Le nombre de décès par surdose au Portugal a considérablement diminué après la dépénalisation des drogues dans ce pays
La hausse des décès par surdose observée tout au long des années 1990 a été l’un des facteurs qui ont motivé la mise en œuvre d’une politique de réduction des risques.
Les indicateurs historiques et actuels relatifs aux décès par surdose ne sont pas parfaitement comparables ; ainsi, certains décès recensés dans les années 1990 pourraient ne plus être considérés comme des surdoses aujourd’hui. Néanmoins, ces indicateurs sont suffisamment proches pour que ces données restent pertinentes.
Graphique : The Conversation, CC-BY-ND Source : Agence européenne des stupéfiants Obtenir les données Créé avec Datawrapper
Les nouveaux cas de VIH liés à la consommation de drogues par injection, qui se comptaient encore par centaines chaque année au milieu des années 2000, sont passés de 583 en 2005 à seulement 19 en 2024, soit une baisse d’environ 97 %.
Le nombre de nouveaux cas de VIH contractés par la consommation de drogues par voie intraveineuse a fortement diminué après le changement de politique en matière de drogues intervenu au Portugal en 2001
Parallèlement, le nombre de nouveaux cas de VIH diagnostiqués à la suite de rapports sexuels, de transfusions sanguines et d’autres causes ou de causes inconnues est resté relativement stable après 2001.
Le traitement reste également au cœur du modèle portugais : en 2023, plus de 24 000 personnes ont bénéficié de soins dans le cadre du système public spécialisé de soins ambulatoires du pays. Ce système consiste en un réseau national d’équipes de traitement multidisciplinaires fournissant des soins médicaux et assurant la liaison avec d’autres services sanitaires et sociaux. La consommation de cannabis – qui, comme toutes les drogues au Portugal, est illégale mais ne constitue pas une infraction pénale – est désormais l’une des principales raisons pour lesquelles les personnes intègrent ce système.
Le Portugal a également connu une évolution plus large dans la manière dont la consommation problématique de drogues était perçue par l’opinion publique. Bien que les Portugais continuent d’avoir une opinion négative de la consommation de substances, la consommation problématique a de plus en plus été considérée comme un problème sanitaire et social plutôt que comme une faute morale méritant une sanction.
Un modèle international – ou un cas unique ?
Ces résultats ont contribué à faire du Portugal un modèle international en matière de réforme de la politique des drogues. Mais son expérience s’est avérée plus facile à admirer qu’à reproduire.
Des expériences plus récentes mettent en évidence un enseignement moins souvent mis en avant tiré du Portugal : ces politiques reposent sur un système intégré de services de santé et de services sociaux, un soutien politique durable et l’adhésion des institutions, y compris les forces de l’ordre, chargées de les faire fonctionner.
Le projet pilote de dépénalisation de 2023 en Colombie-Britannique offre un exemple plus complexe et un contraste important avec le Portugal. Malgré le système de santé universel du Canada et une infrastructure bien établie de réduction des risques, la province n’a pas reproduit le modèle intégré du Portugal. La police n’était pas tenue d’orienter les personnes vers des services, les prestataires de soins n’ont reçu aucun financement supplémentaire et les listes d’attente ont persisté.
Ce projet pilote de trois ans a fortement réduit les infractions liées à la possession et les saisies de stupéfiants par la police, mais il n’y avait guère de preuves d’avantages plus larges en matière de santé. Face aux inquiétudes croissantes concernant la consommation de drogue en public, la province a laissé l’expérience prendre fin en janvier 2026.
Si la Colombie-Britannique illustre les limites d’une réforme même avec un système de santé publique relativement solide, l’expérience de l’Oregon met en évidence les risques liés à la mise en œuvre d’une telle stratégie en l’absence d’un tel système.
En Oregon, les électeurs ont approuvé la Mesure 110 en 2020, dépénalisant la possession de drogues tout en affectant les recettes fiscales issues du cannabis à l’élargissement des services de traitement et de réinsertion. Mais un audit de l’État réalisé en décembre 2025 a conclu que la mise en œuvre avait été entravée par un manque de stabilité au niveau de la direction, des retards dans la prestation des services et une mauvaise coordination.
Contrairement au Portugal, et dans une moindre mesure à la Colombie-Britannique, l’Oregon n’a pas non plus réussi à obtenir l’adhésion des forces de l’ordre, laissant de nombreux agents opposés à cette politique et sceptiques quant à leur rôle dans sa mise en œuvre.
Plutôt que de créer un système de soins intégré, les nouveaux services fonctionnaient souvent en parallèle du système de santé mentale déjà fragmenté de l’État. Parallèlement, la consommation de drogue très visible, l’augmentation des décès liés au fentanyl et un système de contraventions qui permettait rarement d’orienter les personnes vers un traitement ont alimenté la frustration du public et la pression politique en faveur d’un revirement de cap.
Les législateurs de l’Oregon ont recriminalisé la possession en 2024, avant même que l’État n’ait disposé de données fiables permettant d’évaluer si l’expérience avait amélioré l’accès aux soins ou réduit les risques liés à la consommation de drogues.
Au Portugal, les professionnels de santé sont très fiers de la manière dont ils prennent en charge les patients qui consomment des substances. Robert Glover, CC BY
Construire une politique durable
Vingt-cinq ans plus tard, la leçon la plus importante à tirer de l’expérience portugaise ne concerne peut-être pas la dépénalisation en soi. Son expérience montre plutôt que la réduction des risques liés à la consommation de drogues nécessite de mettre en place et de maintenir avec minutie un système qui oriente les personnes vers des traitements, des soins de santé et un soutien social, sans faire de l’abstinence une condition préalable à l’obtention d’une aide.
La modification des lois sur les stupéfiants peut s’inscrire dans ce projet. Le plus difficile consiste à mettre en place et à pérenniser les institutions qui rendent possible une approche de santé publique.
14 septembre 2026.




