Oui, les caisses de l’Etat sont vides, parce qu’on les a vidées!

Depuis 2014, les gouvernements ont été particulièrement inventifs pour creuser le déficit budgétaire et transformer la Belgique en enfer fiscal pour les faibles revenus, mais en paradis pour les plus hauts, estiment Paul De Grauwe (London School of Economics) et Michel Gevers (UCLouvain), membres de Carta Academica.

En novembre 2014, à l’arrivée du gouvernement Michel, paraissait la carte blanche intitulée «La Belgique n’a pas de problème budgétaire, elle a un problème fiscal». Depuis lors, un des auteurs de cette carte blanche est régulièrement pressé de l’actualiser. A vrai dire, il n’y a pas grand-chose à actualiser, tant la situation budgétaire et fiscale de 2014 est restée structurellement inchangée.

La dette publique se situe aujourd’hui à 107% du PIB, exactement comme en 2014. Mais le déficit public est passé de 3,1% du PIB en 2014 à 5,2% en 2025, malgré une cure d’austérité des gouvernements Michel, De Croo et De Wever depuis 2014. On ne compte plus les mesures de régression sociale accumulées depuis 12 ans: soins de santé, pensions, indemnités de chômage, dégradation des conditions de travail.

Pourquoi dès lors, malgré ces économies dans les dépenses, le déficit public n’arrête-t-il pas d’augmenter, ce qui permet à Bart De Wever de clamer qu’il n’y a plus d’argent dans les caisses, et qu’il faut encore réduire les dépenses publiques par de nouvelles mesures d’austérité?

 

La politique fiscale a plombé les recettes

La raison principale tient à la politique fiscale. Pendant ses 12 années au ministère des Finances, Didier Reynders (MR) a mis en place un impressionnant éventail de méthodes d’évasion fiscale, et depuis 2014, nos gouvernements n’ont rien fait pour les abolir. L’évasion fiscale est donc une importante cause de la dégradation du déficit public. Mais cette dégradation est surtout le résultat d’une politique fiscale qui a visé à réduire les recettes, essentiellement pour protéger les personnes à hauts revenus.

Comme l’a montré l’un des auteurs de cette carte blanche, alors que les dépenses publiques en 2025 ont légèrement décru depuis 2013 (54% du PIB en 2025 contre 56% en 2013), les recettes fiscales ont subi une régression plus forte sur la même période (49% du PIB en 2025 contre 52,5% en 2013). Depuis 2013, ce sont donc des milliards d’euros qui échappent chaque année aux recettes de l’Etat.

Un des mécanismes d’évasion fiscale qui coûte le plus au budget de l’Etat est celui qui consiste, pour des personnes à hauts revenus, à sortir de leur statut de salarié pour se constituer en société. Ceci leur permet de profiter d’un régime de taxation des sociétés, qui sont beaucoup moins taxées que les salaires, tout en réduisant drastiquement leurs contributions à la sécurité sociale. Le recours à ce mécanisme a quasiment été multiplié par trois au cours des six dernières années.

Le résultat de la politique fiscale et des multiples mécanismes d’évasion mis en place au cours des 20 dernières années est qu’aujourd’hui, les personnes dont les revenus sont dans le Top 1% paient 23% d’impôts (directs et indirects), alors que la moyenne nationale s’élève à 43%. Ce qui n’empêche pas certains hommes politiques et représentants du patronat de s’opposer à toute réforme visant à faire contribuer les épaules les plus larges, en clamant que la Belgique est l’un des pays les plus taxés du monde. Un slogan fallacieux. La vérité est que la Belgique est un enfer fiscal pour les faibles revenus, mais un paradis fiscal pour les hauts revenus.

 

Des réductions des dépenses irréfléchies

La politique fiscale visant à épargner les contribuables à hauts revenus est sans doute la principale cause de l’aggravation du déficit public. Mais une autre cause consiste en l’adoption de décisions politiques visant à réduire rapidement des dépenses, mais qui sont prises sans étude d’incidence sur le long terme, et qui ont pour résultat de plomber les déficits publics futurs.

C’est ainsi que l’allongement de l’âge de la pension, l’introduction des flexi-jobs, du travail du dimanche et de nuit ont contribué à une augmentation du stress au travail, et donc à la hausse spectaculaire des burnout et des maladies de longue durée. Le plus récent rapport de l’INAMI indique que, entre 2021 et 2025, le nombre de personnes en incapacité de travail de plus d’un an pour cause de dépression ou de burnout a augmenté de 32%, soit un coût pour la sécurité sociale de 2,5 milliards d’euros pour l’année 2024. Le coût total pour l’INAMI des prises en charge des invalidités, toutes causes confondues, a dépassé les 10 milliards en 2024, ce qui représente une augmentation de 54% en six ans.

Depuis 2014, les gouvernements ont donc pris des mesures qui ont pour effet de creuser le déficit budgétaire et de faire grimper la dette publique. La plus absurde de ces mesures est le projet de vendre 20% de Belfius. Comment donc un gouvernement peut-il vendre une partie d’un investissement aussi juteux que Belfius, qui rapporte chaque année environ 500 millions d’euros en dividendes à l’Etat? Le ministre des Finances, Jan Jambon (NV-A), déclare que la vente, pour deux milliards d’euros, a pour objectif de réduire la dette publique, qui est de 681 milliards d’euros. Une réduction de 0,3%! Qui peut y croire? Cette vente réduira le dividende annuel de 100 millions, ce qui plombera encore un peu plus les déficits budgétaires futurs. Elle semble répondre à un objectif purement idéologique: une entreprise qui rapporte doit appartenir au privé. Les investisseurs privés, y compris des milliardaires belges, se délectent à l’idée de voir tomber un tel cadeau dans leur escarcelle.

Bien d’autres mesures adoptées par les gouvernements depuis 2014 ont eu pour effet de plomber les déficits budgétaires. Ces gouvernements ont été particulièrement inventifs dans la création de mécanismes permettant aux entreprises d’être exemptées de cotisations sociales, créant un gouffre dans le budget de la sécurité sociale. Par ailleurs, les voitures de société –particularité bien belge– représentent une perte de 5,2 milliards pour le budget de l’Etat, selon une étude du Bureau du Plan.

Bart De Wever assène depuis des mois que les caisses sont vides, et qu’il faudra encore couper dans les dépenses. Or, si les caisses sont vides, c’est parce que depuis 2014, on les a vidées en réduisant lentement mais sûrement la contribution des hauts revenus aux recettes de l’Etat et en instaurant de multiples méthodes d’évasion fiscale, tout en adoptant des mesures sur le marché du travail qui entraînent une dégradation de la santé physique et mentale de la population, dramatique pour les personnes et coûteuse pour l’Etat. Une réduction des dépenses entraînerait une nouvelle fissure dans la sécurité sociale, qui est le ciment de la cohésion de notre société. A l’inverse, le creusement des inégalités est la plus sûre manière de nourrir l’extrême droite, comme le souligne Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie. Oui, les caisses sont vides, mais une imposition des hauts revenus au même niveau que le contribuable moyen contribuera à faire disparaître le trou de 10 milliards.

 

Paul De Grauwe, professeur à la London School of Economics,
et Michel Gevers, professeur émérite à l’UCLouvain; membres du collectif Carta Academica.


Carta Academica est une association qui regroupe des académiques belges, francophones et néerlandophones, décidés à intervenir dans le débat public sur des questions significatives qui ne ressortissent pas toujours à leurs champs stricts de spécialisation. Cette association a la conviction que les académiques ont pour charge de dire et de penser le monde, d’hier, d’aujourd’hui et de demain. Et ils et elles le font en disposant d’une liberté académique qui devrait les prémunir de toute censure indue. Ce privilège devrait les obliger à rendre à la société afin d’éclairer le chemin pour faire commun et communauté. Les membres de Carta Academica ont choisi cette voie et, après six années de publications hebdomadaires dans le Soir,  ont demandé et reçu l’hospitalité dans les pages du Vif. Il est difficile de prendre le temps pour construire et étayer les faits et les raisonnements que l’on présente, ce qui est pourtant une nécessité dans un discours scientifique. Carta Academica essaiera de relever le défi, une fois par mois, dans le format court d’une carte blanche.

Les points de vue exprimés dans les cartes blanches de Carta Academica sont ceux de leur(s) auteur(s) et/ou autrice(s) ; ils n’engagent en rien les membres de Carta Academica, qui, entre eux d’ailleurs, ne pensent pas forcément la même chose. En parrainant la publication de ces chroniques, Carta Academica considère qu’elles contribuent à des débats sociétaux utiles. Des chroniques pourraient dès lors être publiées en réponse à d’autres. Carta Academica veille essentiellement à ce que les cartes blanches éditées reposent sur une démarche scientifique.

Illustration :
Didier Reynders : © European Union, 2026, CC BY 4.0, via Wikimedia Commons
Bart De Wevers : Miel Pieters, CC BY-SA 2.0, via Wikimedia Commons