Stéphanie Roza, Marx contre les GAFAM

Enquêtes ouvrières- 56

Il s’agit d’un ouvrage important car il enracine la société numérique des Google, Apple, Facebook, Microsoft, etc. dans le capitalisme contemporain en recourant aux travaux et recherches en philosophie, en psychologie ou psychanalyse, en sociologie et quelques fois en économie. Le tout en traitant à la fois du travail et de la vie quotidienne.

2La première partie de l’ouvrage ancre la réflexion sur le numérique dans un marxisme rénové pour participer aux débats actuels sur la place des sciences (et du travail) dans la société. L’auteure défend un marxisme humaniste à partir des écrits de Georges Lukács (1885-1971) et d’Henri Lefebvre (1901-1991) avec sa Critique de la vie quotidienne (1947-1981), contre Louis Althusser, quoique ce dernier ne soit jamais cité.

3La première partie propose une « anthropologie matérialiste du travail » qui renvoie à la place décisive du travail dans l’évolution des sociétés – ce qui n’a que très peu à voir avec les débats étranges sur la centralité du travail dans la société capitaliste présente, rappelons-le – avec une critique des tendances ou des interprétations naturalistes de Marx. S’y ajoutent des réflexions sur l’aliénation au travail et sur les voies de l’émancipation du travail ou par le travail qui interrogent les limites de Marx, en particulier dans ses écrits philosophiques précédant Le Capital. De notre point de vue, quelques pages sur les fondements et les ressorts du capitalisme, à savoir la contradiction entre l’état des rapports de production et le niveau de développement des forces productives (le moteur de l’histoire de l’humanité), auraient éclairé le lecteur sur l’inéluctabilité des différentes formes d’aliénation au travail ou dans la consommation, en particulier dans les sociétés contemporaines.

4Le chapitre sur les apports du marxisme humaniste lukácsien traite largement de la question de la manipulation décrite comme « un phénomène consciemment provoqué par certains acteurs ; on ne manipule que dans la mesure où l’on modifie volontairement les états mentaux d’autrui en vue de lui faire faire quelque chose. En outre la manipulation ne fonctionne que si l’on obtient le consentement de sa victime » (p. 91). Et l’auteure ajoute : « La personne manipulée agit de son plein gré, elle n’a pas une conscience claire d’être sous influence : l’hétéronomie dans la manipulation est donc moins flagrante que dans des formes antérieures d’aliénation, dont la dimension contraignante était plus facilement ressentie » (ibid.). C’est donc une conception non-ordinaire de la manipulation que développe l’auteure au sens où elle ne possède pas le caractère péjoratif qu’on lui accorde communément : ici la manipulation ne comporte pas de dimension négative et n’est pas affaire de jugement. Elle apparait comme un processus de transformation inaperçue par l’individu de sa conscience qui le conduit à agir selon les desseins d’autrui, malgré lui pourrait-on dire.

5Le chapitre 3 sur la nouvelle donne néolibérale et l’organisation postfordiste du travail présente de façon claire et pédagogique les pratiques du néolibéralisme dans les entreprises – avec quelques chiffres significatifs sur la financiarisation de l’économie (p. 103-105). L’ouvrage ignore peut-être un peu trop les travaux sociologiques des années 1980-2010 sur l’avènement et le développement de la lean production qui ont révolutionné l’exploitation des travailleurs (pas seulement des ouvriers), y compris dans les pays du Sud. Car l’essence même du lean management, comme outil de contraintes invisibles et « naturalisées », continue ses ravages en rationalisant toujours plus le travail de telle manière que l’augmentation des rythmes de travail et/ou des charges mentales rendent très difficile toute mobilisation. Sans compter la force de persuasion des outils participatifs de management qui les découragent par d’autres voies : telle est la forme contemporaine de la manipulation des esprits au travail. Axel Honneth aurait pu être discuté, non sur le mépris (p. 120) mais sur la reconnaissance, tant il substitue l’intersubjectivité psychologisante (la relation entre deux individus) aux rapports sociaux fondant la réputation de tel individu agissant, donc sa capacité manupilatrice. Ailleurs (p. 133) le lecteur peut prendre plaisir à la présentation non-univoque, c’est-à-dire ici dialectique d’une réduction lente des inégalités salariales entre hommes et femmes ou entre fils ou fille de Français et descendants d’immigré·es. Tout en reconnaissant les ségrégations, l’auteure rejette l’apitoiement et montre comment « l’aliénation collective, produit de la manipulation, amène les salariés contemporains à se contenter de leur emploi, quoi qui leur en coûte » (p. 135).

6Le chapitre suivant s’attaque au capitalisme de plateforme en disséquant l’illusion de maîtrise et de liberté du temps de travail, cultivée par ces plateformes chez les conducteurs de VTC ou chez les livreurs de repas à vélo ou à moto : soit un cas de « manipulation à grande échelle » (p. 147). Y compris avec le soutien des gouvernements qui, à quelques exceptions près, rejettent systématiquement la reconnaissance du statut de salariés à ces travailleurs dits indépendants. On y apprend que certains économistes académiques ont pu être rémunérés pour démontrer l’intérêt économique et social du « modèle » ! Puis l’auteure met en cause le terme de « capitalisme racial de plateforme » qui nous vient du monde anglo-saxon. Si les immigrés ou les descendants d’immigrés sont très majoritaires dans ce secteur, cela signifie-t-il que le capitalisme « choisit ses proies en fonction de leurs origines, de leur couleur de peau ou de leur religion, parce qu’il nourrit des préjugés racistes ? » (p. 155). Sachant qu’il n’y a pas de recrutement, au sens traditionnel du terme, dans ces plateformes, l’auteure conclut que « les “prétentions” du capitalisme de plateforme ne peuvent être qu’une métaphore » dans sa dimension « racisée » (p. 155-156).

7Le client réservant un VTC, un séjour touristique ou achetant un livre sur Internet travaille-t-il ? Certains auteurs répondent par l’affirmative puisque ces clients améliorent la qualité et la performance de la plateforme en la renseignant : c’est l’un des usages du terme de digital labor. À travers cette affirmation, on tend à confondre toute activité même ludique, avec le travail, pris au sens d’activité productrice de valeur… En renseignant une plateforme on fournit une information qui est digérée par des logiciels écrits et sans cesse améliorés par des informaticiens : mais ce sont eux et eux seuls qui produisent la valeur (qui augmentera la profitabilité de l’entreprise propriétaire du logiciel et de la plateforme) à partir de l’information du client. Ici, Stéphanie Roza ne s’est pas réellement donné les moyens d’une telle démonstration pourtant présente chez certains économistes et sociologues (Abel et al., 2020). En revanche, elle a bien montré comment le travail s’est déplacé vers les pays du Sud global avec les « travailleurs du clic » qui vérifient les données des immenses data bases de l’Internet et des grandes firmes du Nord global. Ce qui la conduit à s’opposer aux thèses sur la fin du travail développées par quelques faux visionnaires, pour revenir sur le déplacement du travail non qualifié et appauvri vers ce Sud global. À travers cette gig economy (économie du cacheton chez les musiciens de jazz au début du xxe siècle aux États-Unis), le capitalisme renoue avec le tâcheronnat d’il y a deux siècles, ce qui mériterait des analyses pour en comprendre la signification historique. On peut ajouter avec l’auteure, que ce tâcheronnat se développe aussi dans les secteurs hautement créatifs et qualifiés tels que l’audiovisuel, la publicité, la communication, voire le développement informatique… N’est-ce pas ici autant de germes d’un capitalisme réinventé qui se défait du salariat devenu trop contraignant pour lui ?

8À partir du chapitre 5, l’auteure traite de la vie quotidienne en reprenant les travaux déjà cités de Lukács et Lefèbvre pour constituer la quotidienneté en objet scientifique. Loisirs commerciaux et consommation de biens devenus très souvent superflus sont apparus comme la double résultante du mouvement ouvrier et – on l’oublie trop souvent – des besoins du capitalisme d’écouler biens et services pour réaliser la valeur de ces marchandises (p. 184). Alors la vie quotidienne des travailleurs, comme le travail, est aliénée.

  • 1 Un ouvrage, ancien mais qui avait influencé les réflexions au début des années 1960, montrait déjà (…)

9Pour encourager la consommation, la publicité s’est largement professionnalisée pour occuper les esprits et pousser à acheter : les techniques de persuasion et de manipulation se sont améliorées constamment1 ; ici le concept de manipulation repose sur une construction systématique et argumentée à partir du développement d’un sentiment d’insatisfaction permanent chez le consommateur : « La publicité dépossède les humains de leur imaginaire en leur imposant un flot incessant d’images qui déteignent inévitablement sur leurs représentations et finalement sur leur échelle de valeurs » (p. 202-203). En poussant la démarche au-delà de la publicité, c’est aussi la consommation qui conduit chacun à s’identifier aux catégories ou aux classes sociales immédiatement supérieures, tout en lui masquant la différence de nature des objets et services consommés (type d’habitat ou d’automobile, standing des hotels ou des clubs de vacances fréquentés, etc.). Le mode de persuasion conduisant à consommer toujours plus fonctionne ainsi à deux niveaux au moins : économique, à travers l’achat, et idéologique à partir de l’intégration sociopolitique.

  • 2 Nous nous permettons ici de renvoyer à notre ouvrage (Durand, 2017). Nous y développons l’idée d’un (…)

10L’aboutissement (provisoire ?) réside dans le « marketing expérientiel » à travers lequel le client vit une expérience et s’implique, que ce soit dans un magasin qui reconstitue un environnement douillet de l’habitat (les magasins IKEA) ou à travers la fabrique d’émotions qui convoquent la subjectivité de chacun en la manipulant jusqu’à l’acte d’achat (voir le chapitre 6 « Soi-même comme une marchandise »). On reconnaît ici la publicité invasive vécue à chaque recherche d’information sur Internet et surtout la nature profonde des réseaux sociaux. L’auteure en démonte le fonctionnement, à partir de Facebook et de Tiktok, analysé comme pratiquant « la destruction massive de l’esprit critique ». Elle aborde (trop) rapidement la surproduction de l’information (p. 230) qui pourrait la démonétariser à travers une impossibilité temporelle pour chaque individu de la consommer2.

11En reprenant les thèses d’Eva Illouz, l’auteure conduit une critique radicale des sites de rencontre organisant un « “marché de l’amour” dérégulé, concurrentiel et inégalitaire » (p. 258) qui déshumanise les relations humaines en chargeant ces sites de promesses qu’ils ne sauraient tenir. La mentalité consumériste construite par le capitalisme réduit les rencontres à l’acte sexuel, dépourvu de sentiments et de reconnaissance mutuelle, tout en affirmant le contraire sur ces sites aguichants.

12En se voulant optimiste quant à l’avenir, la conclusion nous apparaît plutôt grise car le lecteur a du mal à adhérer aux propositions ou aux espoirs subtilement présentés de l’auteure : « Le développement des forces productives correspond à un progrès objectif pour l’humanité, même s’il convient de garder une approche critique, ou pour mieux dire, dialectique, de ce progrès, permettant en même temps de reconnaître sa dimension, partiellement destructrice, et de prendre en charge la réflexion sur les nécessaires solutions à y apporter » (p. 271). D’où un playdoyer pour l’extension de la démocratie qui passe par l’émancipation du travail et par la réorientation du progrès technique. Si Marx reste d’actualité pour analyser le capitalisme contemporain, financiarisé et globalisé, les ressources politiques pour le dépasser, en maîtrisant socialement et financièrement les GAFAM, restent à inventer.

Jean Pierre Durand,
Nouvelle Revue du Travail, 27/2025.

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Bibliographie

Abel Mathilde, Claret Hugo & Dieuaide Patrick (coord.) (2020), Plateformes numériques. Utopie, réforme ou révolution ?, Paris, L’Harmattan.

Durand Jean-Pierre (2017), La fabrique de l’homme nouveau : produire, consommer et se taire ?, Lormont, Les Éditions du bord de l’eau.

Packard Vance (1962), L’art du gaspillage, Paris, Calmann-Lévy.

Notes

1 Un ouvrage, ancien mais qui avait influencé les réflexions au début des années 1960, montrait déjà la manipulation et le travail mental réalisé par les professionnels pour pousser les consommateurs à l’addiction, avec ses conséquences sociales afférentes : dans L’art du gaspillage, Vance Packard (1962), dépeint l’arrivée, chez les mauvais payeurs, des employés de banque dans un énorme camion mentionnant en gros caractères « Service contentieux » de telle société de crédit !

2 Nous nous permettons ici de renvoyer à notre ouvrage (Durand, 2017). Nous y développons l’idée d’une crise potentielle de réalisation de la valeur dans les industries informationnelles si les destinataires n’ont plus le temps physique de consommer ces informations, puisque ce dernier est limité physiologiquement (alors que les biens peuvent s’empiler, comme on le voit avec la fast fashion…).

A ECOUTER, en accès libre.
●”Stéphanie Roza, philosophe : Marx contre les GAFAM, le travail aliéné à l’heure du numérique”, Radio France Internationale, Emission Idées, 10 novembre 2024.