La République du barrage

Depuis plus de vingt ans, la vie politique française s’organise autour d’un impératif : faire barrage. D’abord contre l’extrême droite, désormais contre toute alternative. Ce qui semblait une tactique électorale est devenu un régime politique. Pour le comprendre, il faut revenir à la catégorie qui le rend possible : celle des « extrêmes ».

La République du barrage repose sur une évidence supposée : les périls politiques viendraient des extrêmes, tandis qu’une rationalité centrale aurait pour fonction de nous en protéger. Cette représentation n’a pourtant jamais eu pour vocation de décrire la réalité. Elle constitue une fiction discursive dont la fonction est moins de comprendre le conflit politique que d’en fixer à l’avance les limites légitimes.

On pourrait s’attendre à ce qu’une catégorie aussi constamment mobilisée que celle des extrêmes possède une définition stable. Son efficacité tient à l’inverse à son indétermination. On peut presque l’écrire en un seul mot, lezextrêmes, tant elle désigne moins une réalité politique qu’un réflexe discursif. Sa fonction n’est pas de désigner mais d’empêcher, non d’analyser mais de disqualifier. Ce qui la franchit n’est pas discuté mais versé dans lezextrêmes, et le classement tient lieu de jugement. C’est sur cette opération élémentaire que s’est construit un régime politique singulier, celui où l’essentiel de la vie démocratique s’organise autour de l’impératif de faire barrage.

 

La fabrication des extrêmes

Le succès de la notion d’extrêmes repose sur un imaginaire géométrique remarquablement efficace. Dans un espace linéaire, l’existence d’extrémités est une banalité puisque toute ligne possède deux bords. Et l’on voit mal quel héroïque combat contre lezextrêmes pourrait parvenir à les abolir. Si la ligne existe, ses extrémités existent aussi. Rien, en revanche, ne permet d’en conclure que ces extrémités se ressemblent. Bien au contraire, leur position même les définit comme opposées. Pour obtenir leur équivalence, il faut accomplir une opération supplémentaire à savoir courber la ligne jusqu’à la refermer sur elle-même afin que les points les plus éloignés du centre deviennent également les plus proches l’un de l’autre.

C’est précisément ce que réalise la catégorie des extrêmes. Elle ne décrit pas une géométrie politique préexistante ; elle la produit. On imagine volontiers qu’il existerait des positions naturellement regroupées sous cette appellation et dont l’analyse révélerait ensuite la proximité. Mais l’ordre réel est inverse. Ce n’est pas parce que certaines forces politiques se rejoindraient qu’elles sont rangées dans une même catégorie ; c’est parce qu’elles sont d’abord rangées dans une même catégorie qu’elles peuvent ensuite être présentées comme convergentes. La notion ne découvre pas une parenté ; elle l’institue.

La théorie des extrêmes commence ainsi par fabriquer l’espace dans lequel elle prétend seulement se mouvoir. Elle dessine un centre réputé raisonnable, distribue autour de lui des positions dites excessives, puis transforme discrètement la ligne en cercle afin que ces positions puissent être perçues comme équivalentes. La thèse selon laquelle les extrêmes se rejoignent n’est donc pas le point de départ du raisonnement mais son résultat caché. La catégorie produit l’objet qu’elle prétend décrire, puis s’autorise de cette construction pour conclure que des adversaires irréductibles relèvent d’un même danger.

C’est ainsi que peuvent être rapprochés le communisme et le fascisme, un projet d’égalité sociale et un projet de hiérarchisation raciale, l’extension de la démocratie et sa destruction. Ce que la géométrie circulaire rend pensable, la géométrie linéaire le faisait apparaître comme contradictoire. L’opération ne consiste donc pas à constater une ressemblance, mais à rendre cette ressemblance imaginable en modifiant préalablement la forme même de l’espace politique.

Mais la fiction géométrique ne suffit pas à expliquer l’efficacité du dispositif. Elle repose également sur une difficulté logique considérable. Une catégorie n’est généralement opératoire que si les éléments qu’elle rassemble possèdent certains traits communs. Or qu’ont en partage les positions réputées extrêmes ? Certainement pas leurs finalités, leurs valeurs, leurs analyses ou leurs projets, qui peuvent être non seulement différents mais contradictoires. Leur seul point commun est d’être situées hors de ce que le centre considère comme le périmètre légitime du politique.

La catégorie des extrêmes est ainsi une catégorie fondamentalement négative. Elle ne désigne pas ce qu’une position est, mais ce qu’elle n’est pas. Elle ne repose pas sur une substance commune mais sur une exclusion commune. C’est pourquoi elle présuppose ce qu’elle prétend démontrer. Les positions qu’elle rassemble ne sont pas réunies parce qu’elles se ressemblent ; elles se ressemblent parce qu’elles ont été réunies. Leur unique attribut partagé est négatif, celui de ne pas être le centre. Pourtant cette pure extériorité est ensuite traitée comme une propriété positive permettant de les penser ensemble. Le tour de force de la catégorie consiste précisément à transformer une exclusion en essence, une frontière en identité, une position relative en caractéristique substantielle.

Cette définition négative recèle pourtant une indication plus précieuse que ne le souhaiteraient ceux qui la profèrent. Si ce qui rassemble les positions extrêmes n’est ni leur contenu ni leur orientation, alors ce rassemblement ne peut tenir qu’à l’opposition elle-même, c’est-à-dire à l’apparition d’une division que le centre voudrait précisément ne pas avoir à reconnaître. Ce qui définit lezextrêmes aux yeux du centre n’est pas leur position dans l’espace politique. C’est le fait qu’ils maintiennent qu’il y a un espace politique, c’est-à-dire un champ traversé par des conflits réels, et non, comme le voudrait la fiction gestionnaire, une scène administrative dont il suffirait de régler les paramètres.

 

Le centrisme comme antipolitique

Le centrisme apparaît alors sous un jour nouveau. Il ne consiste pas tant à défendre une position parmi d’autres qu’à récuser la condition même de toute position. Il qualifie d’extrême tout ce qui rappelle qu’il y a, au sens fort du terme, du politique. Que la politique en question soit émancipatrice ou réactionnaire, transformatrice ou identitaire lui importe moins que sa simple existence comme politique, c’est-à-dire comme prise de parti dans une division reconnue. Le centriste ne combat pas une orientation ; il combat l’existence même de l’orientation. Sa neutralité proclamée est la forme la plus partisane qui soit, puisqu’elle présente comme nature ce qui n’est qu’un choix historique et comme évidence ce qui n’est qu’un rapport de forces. Lorsqu’il affirme ne pas avoir d’idéologie, il révèle au contraire sa seule idéologie véritable, celle qui transforme l’ordre existant en horizon indiscutable, et qui obtient ainsi par soustraction ce que les idéologies anciennes obtenaient par adhésion.

Le mot même de centre mérite alors le même examen que celui d’extrême. Lui non plus ne désigne aucun contenu politique déterminé. Il indique une position dans un espace déjà construit. Il dit où l’on se tient, non ce que l’on veut. Il invoque la modération sans préciser de quoi il serait le juste milieu. Derrière cette vacance apparente se dissimule pourtant une orientation très précise. Le bloc central constitue aujourd’hui la forme la plus achevée du conservatisme. Non plus le conservatisme classique, attaché à la tradition ou à l’autorité, mais un conservatisme du présent lui-même. Sa fonction n’est pas d’inventer mais de maintenir, non de transformer mais de gérer, non d’ouvrir des possibles mais d’empêcher qu’ils ne deviennent crédibles. Il défend l’ordre existant comme un fait, non comme une valeur, ce qui le rend incomparablement plus difficile à contester.

Le lexique central produit simultanément ses repoussoirs et ses vertus. Aux extrêmes répondent le sérieux, la responsabilité, la crédibilité. Mais ces termes ne possèdent pas davantage de contenu politique propre. Une politique sérieuse est celle qui accepte les contraintes existantes ; une opposition responsable celle qui ne remet pas en cause l’essentiel ; un programme crédible celui qui s’interdit de modifier profondément l’ordre établi. Le sérieux devient ainsi un autre nom de l’adaptation au réel tel qu’il est défini par les rapports de force dominants.

Cette logique trouve une part de son origine dans l’antitotalitarisme de la guerre froide, qui apprenait à rapprocher communisme et fascisme sous une même qualification, en oubliant que l’un avait été la condition militaire de la défaite de l’autre. La pensée libérale française en a fait une norme de modération démocratique, et a appris à la gauche socialiste à se défier d’elle-même comme d’une menace dont la République devrait être prémunie. Le macronisme en a tiré les conséquences ultimes en supprimant la distinction même entre droite et gauche, et en organisant le champ politique autour d’une seule opposition, celle du centre raisonnable contre l’ensemble des forces non centristes. Qu’une démarche qui prétendait préserver la démocratie contre les totalitarismes ait abouti à un dispositif où le 49.3 devient mode ordinaire de gouvernement et où toute contestation se trouve requalifiée comme menace pour la République, voilà l’ironie qu’il faut méditer.

L’effet le plus durable du dispositif est sans doute la substitution progressive de l’opposition centre-extrêmes à la distinction historique entre gauche et droite. Se dire de gauche ou de droite revenait à assumer un héritage, un projet, une certaine conception de la justice et du monde commun. Se dire du centre consiste au contraire à se présenter comme extérieur à ces conflits, ou capable de les surplomber. La distinction gauche-droite était une distinction politique parce qu’elle portait sur des contenus. La distinction centre-extrêmes est antipolitique dans sa structure même, parce qu’elle ne juge plus les positions à partir de ce qu’elles proposent mais à partir de leur seule distance à un centre dont la légitimité est présupposée.

Le dispositif rend, plus profondément encore, littéralement impensable l’analyse en termes de classes sociales. Tant que la grille principale demeurait celle de la gauche et de la droite, et que cette grille recoupait peu ou prou les rapports de classe, le politique restait articulé à l’analyse sociale. Dès lors qu’elle se trouve remplacée par celle du centre et des extrêmes, le politique se déconnecte de la structure sociale qu’il prétendait exprimer. La gauche n’est plus la représentation politique des classes dominées. Elle devient un extrême parmi d’autres, indistinctement assimilable à son symétrique réactionnaire. La lutte des classes devient un archaïsme passionnel, une obstination doctrinaire dont les esprits sérieux se sont depuis longtemps libérés. Or rien n’a disparu de ce que cette lutte nommait. Les inégalités n’ont pas reculé, elles se sont accrues. Les rapports de domination n’ont pas été abolis, ils se sont déplacés et raffinés. Seul le langage qui permettait d’en rendre compte a été disqualifié. Lezextrêmes est ce qui se substitue à la lutte des classes dans la langue de ceux qui ont gagné cette lutte sans jamais avoir à le reconnaître.

L’expression d’extrême-centre[i] cesse alors d’être l’oxymoron qu’on y avait cru voir. Elle dit la chose telle qu’elle est. Le seul extrême véritable de la séquence française contemporaine est celui qui se réclame, avec une assurance toujours croissante, du milieu. Le seul totalitarisme effectivement à l’œuvre est celui qui qualifie de totalitaires toutes les positions qui ne sont pas la sienne.

 

Le barrage comme régime

L’extrême-centre ne se maintient pas par la seule force du discours. Il dispose d’une opération institutionnelle qui le reproduit dans les urnes. Cette opération a un nom, le barrage. Le barrage est la matérialisation institutionnelle de la catégorie de lezextrêmes. Il transforme une construction discursive en comportement électoral. Ce que la catégorie opère dans le langage, le barrage l’accomplit dans les urnes. Il convertit l’existence d’un adversaire absolu en reconduction périodique de l’extrême-centre, dans le rituel du second tour où la gauche est appelée à voter contre l’extrême droite pour préserver la République. L’opération s’est consolidée à partir de 2002, lorsque le second tour Chirac-Le Pen a transformé en règle ce qui n’était jusque-là qu’une éventualité tactique. Depuis lors, chaque élection présidentielle a vu se reproduire, sous des variantes diverses, la même configuration. Un candidat de l’extrême-centre qualifié au premier tour, une candidate d’extrême droite au second, une gauche éliminée et sommée d’apporter ses voix pour barrer. L’opération a fonctionné pendant plus de deux décennies avec une régularité métronomique. Tant que la candidature d’extrême droite servait de repoussoir absolu, l’extrême-centre se trouvait structurellement assuré de gagner. Il n’avait rien d’autre à offrir, sinon d’être ce qu’il n’était pas, et cette absence même de contenu était la condition paradoxale de son succès.

Le bloc central gouverne ainsi contre les attentes mêmes de ceux qui votent pour lui, parce que ceux-ci votent moins pour lui que contre l’autre. Cette dissociation entre vote et adhésion est ce qui rend le barrage si précieux. Elle permet au pouvoir centriste d’obtenir le mandat sans avoir à conquérir une adhésion, et de gouverner sans rendre de comptes, puisque ses électeurs n’ont pas voté pour le contenu de sa politique mais contre la possibilité que l’autre la mette en œuvre. Son mandat n’est pas un mandat de transformation, c’est un mandat d’empêchement.

L’opération recèle pourtant une contradiction qui n’a pas tardé à devenir manifeste. L’extrême-centre ne se contente pas d’utiliser la candidature d’extrême droite comme repoussoir électoral. Il produit, par sa politique même, les conditions sociales qui font grandir cette extrême droite à chaque scrutin. Privatisations, déréglementations, réformes du marché du travail, démantèlement des services publics, gestion austéritaire de la crise économique. Autant de politiques qui aggravent la dégradation matérielle dont l’extrême droite tire sa force électorale. Le barrage devient ainsi le nom d’un cycle. Le bloc central produit ce qu’il prétend barrer, et la nécessité de barrer ce qu’il produit lui assure le pouvoir qui lui permet de continuer à le produire. L’extrême droite n’est pas l’ennemie de l’extrême-centre, elle est sa condition de possibilité. Voter pour le bloc central afin de barrer l’extrême droite, c’est voter pour ce qui produit l’extrême droite afin de continuer à devoir la barrer.

L’asymétrie du barrage est sa loi non écrite. La gauche est tenue de voter pour le centre afin de barrer l’extrême droite. L’extrême-centre, lorsque la situation s’inverse, ne se considère jamais tenu de la même obligation. C’est ce qu’a démontré l’été 2024 dans toute sa nudité. Le Nouveau Front populaire est arrivé en tête au second tour des législatives. La logique parlementaire ordinaire aurait conduit à confier le gouvernement à sa candidate, Lucie Castets. Le président de la République a refusé pendant des mois de la nommer, et lui a préféré successivement Michel Barnier, puis François Bayrou, en composant chaque fois avec la tolérance du Rassemblement national plutôt qu’avec les voix de la gauche victorieuse. Lorsqu’il fallut choisir entre une gauche en tête et une extrême droite minoritaire, l’extrême-centre choisit l’extrême droite comme appui parlementaire. Le front républicain n’a jamais été une obligation symétrique.

Le Nouveau Front populaire n’appartenait pas, du reste, à cette logique. Il a pu donner lieu à un front républicain au second tour, mais sa nature propre était d’un autre ordre. Le barrage centriste produit un collectif par soustraction. Nous sommes ensemble parce que nous ne sommes pas X. Il ne demande à ses participants que de ne pas être l’adversaire désigné, et cette absence d’exigence propre est la condition de son extension maximale. La composition produit à l’inverse un collectif par articulation. Nous sommes ensemble parce que nous voulons Y. Elle suppose un contenu commun capable de faire tenir ensemble des différences qui demeurent réelles. La distinction n’est pas tactique mais structurelle. D’où la vitesse à laquelle s’est formé le NFP. Un contenu commun y préexistait, il n’attendait que son nom. Le rassemblement centriste, lui, ne se constitue qu’au moment où l’extrême droite menace, parce qu’il n’a pas d’autre contenu que cette menace. À mesure que son contenu propre s’est affaibli dans la séquence néolibérale, l’extrême-centre a trouvé dans le barrage le principe principal de sa reproduction politique. Il ne lui faut plus de programme, il lui suffit d’un adversaire absolu.

Mais la mécanique du barrage repose sur une condition. Il faut que l’extrême-centre demeure l’un des termes du choix final. Que se passe-t-il lorsque cette condition disparaît, lorsque le choix ne porte plus sur l’extrême-centre contre l’extrême droite, mais sur deux réponses antagonistes à une même crise ?

 

La fin du surplomb

Le dispositif y répond malgré lui. À mesure qu’apparaît l’hypothèse d’un second tour Mélenchon-Bardella, l’extrême-centre ne se contente plus d’appeler à barrer l’extrême droite au second tour. Il appelle à barrer Mélenchon dès le premier. L’opération paraît, au premier regard, n’être qu’une extension de la précédente. Elle constitue en réalité un changement de nature, et non de degré.

Faire barrage à Le Pen au second tour pouvait encore être justifié par l’idée que l’extrême droite constituait un danger exceptionnel devant lequel les divisions politiques pouvaient être momentanément suspendues. Le barrage classique obéissait à une logique immunitaire. Il défendait le corps politique contre une menace identifiée et suspendait temporairement le conflit interne pour repousser l’agression. La promesse implicite était qu’on en reparlerait après. Faire barrage à Mélenchon dès le premier tour obéit à une logique tout autre. Il ne s’agit plus d’empêcher l’accession au pouvoir d’une force déjà dangereuse. Il s’agit d’empêcher qu’une force puisse même accéder à la situation où elle deviendrait une option de gouvernement. La logique cesse d’être immunitaire et devient préventive. Le problème n’est plus le danger, c’est l’alternative elle-même. Le barrage ne suspend plus le conflit, il en empêche l’apparition.

Cette différence de modalité révèle ce que le barrage masquait depuis le commencement. Tant qu’il opérait sur le second tour, contre une extrême droite désignée comme repoussoir, il pouvait se présenter comme défense de la démocratie. Dès lors qu’il s’applique au premier tour contre une candidature de gauche, il révèle son véritable contenu. Ce qui se trouve barré n’est pas une menace pour la République, c’est la possibilité que la division politique réelle reparaisse.

Apparaît alors la vérité de l’extrême-centre. Il ne se prétend pas position médiane parmi d’autres positions, il se prétend la seule position légitime du champ politique. Sa pointe est moins dans le contenu de son programme que dans le monopole de la rationalité qu’il s’arroge. Toute autre position est par définition irresponsable, irrationnelle, dangereuse. Le dispositif n’impose pas une doctrine unique, à la manière des totalitarismes classiques. Il refuse la légitimité même du dissensus. L’extrême-centre n’est pas un acteur parmi d’autres dans le champ politique, c’est le mécanisme par lequel ce champ se trouve neutralisé comme champ. Sa fonction n’est pas de gagner les conflits, c’est d’empêcher qu’ils n’aient lieu.

Un second tour Mélenchon-Bardella ne se laisse pas, en revanche, inscrire dans la logique circulaire du barrage. Il n’oppose pas deux moments d’un même dispositif. Il oppose deux issues incompatibles à une même crise. La demande sociale produite par quarante ans de néolibéralisme est structurellement ambivalente. Elle peut s’articuler en exigence d’égalité ou se laisser capter en ressentiment identitaire. Bardella en propose la traduction identitaire, qui agrège les souffrances dispersées sous la fiction commode d’une appartenance restaurée. Mélenchon en propose la traduction démocratique et égalitaire, par la socialisation des conditions matérielles d’existence et par l’extension de la démocratie au-delà de la seule sphère politique. Ce sont deux destinations incompatibles d’une même bifurcation.

C’est précisément ce que l’extrême-centre ne peut pas reconnaître. Le reconnaître, ce serait reconnaître que la division politique réelle passe désormais entre deux régimes de rapport au conflit. D’un côté, une traduction démocratique qui assume le conflit comme constitutif du politique et cherche à le composer. De l’autre, deux variantes du refus du conflit, l’une autoritaire qui le résorbe dans une appartenance imaginaire, l’autre rationaliste qui le déclare illégitime au nom du sérieux. C’est ici que l’extrême-centre découvre malgré lui une parenté qu’il n’avait jamais avouée. Sur la question décisive de la conflictualité démocratique, il partage avec l’extrême droite une même structure de refus. L’un et l’autre, par des moyens distincts, refusent qu’il y ait, au sens fort, du politique. L’extrême-centre est, sur ce point, plus proche du Rassemblement national qu’il ne le sera jamais d’une gauche de transformation. La division politique réelle ne passe pas entre le centre et les extrêmes. Elle restitue, sous une autre forme, celle de la gauche et de la droite. La gauche est ce qui assume le conflit comme constitutif du politique. La droite, dans ses deux versants identitaire et gestionnaire, est ce qui le refuse.

Le moment Mélenchon-Bardella, s’il advient, prend dès lors une portée que rien dans la séquence française récente n’avait possédée. Pour la première fois depuis quarante ans, l’extrême-centre se trouvera sommé de prendre position dans le conflit qu’il prétendait surplomber. Il ne pourra plus dire que les extrêmes se valent, puisqu’il devra voter pour l’un d’eux. Il ne pourra plus invoquer la défense de la République contre l’extrême droite, puisque cette défense passera par le vote pour une candidature de gauche qu’il avait précisément qualifiée d’extrême. La grammaire de l’extrême-centre s’effondre en ce point précis. La catégorie de lezextrêmes cesse de fonctionner dès lors que le conflit réel réapparaît.

Les résistances actuelles disent cette crise dans leur intensité apparemment inexplicable. Ce qu’elles refusent n’est pas Mélenchon. C’est la fin de leur surplomb. Lezextrêmes, c’est eux. Le mot leur revient. Il faudra le leur rendre.

 

Pascal Levoyer,
12 juin 2026.

[i] Le concept d’extrême-centre est emprunté à Pierre Serna, qui l’a forgé pour penser le bonapartisme et ses prolongements républicains au XIXe siècle. Son usage est ici partiellement déplacé pour caractériser la configuration contemporaine du bloc central depuis le tournant néolibéral des années 1980.

Publication intégrale aimablement autorisée par l’auteur.
A LIRE, en accès libre, sur le proces permanent contre Jean-Luc Mélenchon. ■Sur le blog de Pascal Levoyer.
Avant même que Jean-Luc Mélenchon ait annoncé sa quatrième candidature, le procès était déjà ouvert. Il ne s’arrêtera pas. A force d’instruire en permanence un suspect, une fraction dominante de la presse française fabrique moins une critique politique qu’une bêtise éditoriale. Et y perd la capacité de penser la période qui vient.
●”Mélenchon, le procès permanent”, 4 mai 2026.
■Sur Acrimed, la chronique de Jérémie Younes.
A propos d’une émission de France Culture du 24 juin 2026.
●”Le Pen, LFI et l’antisémitisme : l’intox de Guillaume  Erner”, 25 juin 2026 et 26 juin 2026.

By Pascal Levoyer

Pascal Levoyer, agrégé de philosophie. Publie un blog sur Les Blogs de Médiapart.