« Histoires et colonisations » par Emmanuelle Saada : un ample bilan critique de la recherche historique

Dans “Histoires et colonisations”, l’historienne Emmanuelle Saada fait un ample bilan critique de la foisonnante recherche historique mondiale sur les colonisations. Extrait.

Nous publions les bonnes feuilles du livre Histoires et colonisations. Des récits de la conquête aux héritages postcoloniaux (Gallimard, Bibliothèque des histoires, 2026), dans lequel l’historienne et sociologue Emmanuelle Saada, professeure à l’université de Columbia, fait un ample bilan critique de la foisonnante recherche historique mondiale sur les colonisations, en plein essor depuis les années 1990. Dans cet extrait, elle traite des intérêts scientifiques et politiques de cette recherche. Il est suivi du podcast « Paroles d’histoire », dans lequel André Loez a reçu l’autrice.

Les enjeux d’une histoire des colonisations

[… ] Il convient donc de revenir sur les intérêts scientifiques et politiques qu’il y a à faire une histoire des colonisations. On en retiendra ici principalement trois : tout d’abord, la colonisation est l’une des « racines communes » de l’Europe1 ; faire son histoire permet de saisir les limites du cadre national qui a longtemps prévalu chez les historiens, en particulier les historiens français, et qui continue de le faire malgré des remises en cause importantes ; enfin, les colonisations, de manière très hétérogène certes, ont marqué de leur empreinte des régions et des populations entières, mais aussi l’histoire du monde – concept qui est lui-même largement le produit de l’expansion européenne.

La thèse du caractère constitutif de la colonisation pour l’histoire de l’Europe a été formulée dès les premières années suivant la Seconde Guerre mondiale par des auteurs d’horizons très divers. Carl Schmitt, Hannah Arendt et Aimé Césaire en ont livré différentes versions.

Pour le premier, la délimitation d’un espace colonial, conçu dès la conquête de l’Amérique comme séparé de l’espace européen, a été une condition de l’émergence d’un système d’États territoriaux distincts et de l’affirmation d’une communauté fondée autour d’une alliance spécifique entre l’Europe et le droit (jus publicum europaeum).

Au même moment, Hannah Arendt plaçait elle aussi le colonialisme au cœur de l’histoire politique européenne, non pas en lui conférant une dimension fondatrice mais en évoquant plutôt les « effets boomerang » de l’impérialisme sur la culture politique du continent. Selon elle, les trois décennies (1884-1914) allant de la conférence de Berlin qui formalisa le partage de l’Afrique au premier conflit mondial connurent des innovations idéologiques et institutionnelles dans les régions colonisées d’« une telle similitude avec les phénomènes totalitaires du XXe siècle qu’on pourrait, non sans raison, y voir l’étape préparatoire des catastrophes à venir2 ». Dans les mêmes années, Aimé Césaire défendait une thèse très proche en évoquant comme Arendt l’idée d’un « choc en retour ». La colonisation prétendant « civiliser » les peuples soumis avait en réalité décivilisé les Européens : « le colonisateur qui pour se donner bonne conscience s’habitue à voir dans l’autre la bête, s’entraîne à le traiter en bête, tend objectivement à se transformer lui-même en bête3. »

Depuis les années 1990, la focale s’est élargie. Il ne s’agit plus seulement de comprendre les tragédies du XXe siècle mais une histoire européenne dans la longue durée. En amont de cette période, pourrait-on dire, les historiens ont montré ce que l’Europe « moderne » devait à la conquête des Amériques. En aval, au moment des décolonisations, la question coloniale est de nouveau au cœur de la construction politique européenne. L’intégration européenne, loin d’avoir éteint le projet impérial, n’a fait que le prolonger4.

Au-delà de la dimension politique et institutionnelle, on peut envisager les effets de la colonisation à partir de la façon dont l’expérience coloniale a façonné la conscience de soi des Européens. Depuis la conférence de Berlin en 1885, au moins, les différentes nations engagées dans la colonisation partageaient l’idée d’une vocation coloniale commune, entretenue par des institutions collectives, et en particulier de nombreux congrès, tenus notamment à l’occasion des expositions universelles, ou des instituts visant à comparer et harmoniser les politiques coloniales. Ces activités ont eu pour effet de consolider un ordre moral et juridique paneuropéen, ancré dans la notion de « civilisation », comme propriété distinctive de l’Europe5.

De plus, le tournant colonial des études historiques a contribué à souligner les limites du cadre national, en parallèle de la montée en puissance de l’histoire internationale ou globale ou encore de l’histoire dite connectée. Limites temporelles, tout d’abord : en longue durée, le monde a été organisé bien plus longtemps en empires qu’en nations. Pour Frederick Cooper, ce n’est qu’au début des années 1960 que l’Europe devient un continent d’États-nations6. Limites politiques aussi, à plusieurs égards. D’une part, les entités qui à partir du XIXe siècle ont été décrites comme des nations, marquées par une relative homogénéité et un idéal d’égalité politique incarné dans l’institution de la citoyenneté, étaient elles aussi le résultat de conquêtes et de ce qu’on a appelé le colonialisme interne7. Le cas de la consolidation du territoire français depuis le XVIe siècle l’illustre bien : l’incorporation des provinces à l’État français peut être analysée comme une forme de colonisation8.

D’autre part, la construction de la nation peut aussi être vue comme le produit de l’expansion outre-mer, et non l’inverse, contrairement à l’idée commune selon laquelle l’impérialisme serait la projection de nations déjà constituées. Les importants travaux de Linda Colley sur la construction de l’identité britannique entre 1707 et 1837 vont dans ce sens. Alors que les Anglais avaient vu les colonies américaines comme une extension politique, culturelle et religieuse de leur territoire, l’accession de ces dernières à l’indépendance fit basculer le centre de gravité de l’empire vers l’est, dans des territoires dont les populations n’étaient pas chrétiennes, ne parlaient pas anglais, étaient perçues comme de race différente et vivaient dans des conditions naturelles très éloignées de celles de l’Angleterre. Les Écossais, les Gallois et, dans une moindre mesure, les Irlandais ont joué un rôle prépondérant dans la conquête, l’exploration et surtout le gouvernement de ces nouveaux territoires, ce qui permit de faire entrer un certain nombre d’entre eux, à partir des années 1770, dans les rangs de l’élite de la nation. De plus, la perception, par les Britanniques, d’une altérité profonde des populations colonisées a produit, par contraste, un sentiment de communauté parmi les coloniaux, qui ne se sont jamais sentis aussi britanniques que dans les confins de l’empire9. Cette perspective n’est pas radicalement nouvelle puisque, dès les années 1880, John R. Seeley promouvait un programme qui considérait l’histoire de l’Angleterre et celle de l’empire comme indissociables et affirmait qu’au XVIIIe siècle « la politique européenne de l’Angleterre […] et sa politique coloniale […] ne sont que les aspects divers du même grand développement national10 ».

Les historiens de la France moderne montrent également comment, avant l’émergence de la nation comme sujet politique, la « francité » a été produite dans le cadre de l’empire monarchique. On le constate par exemple sur le plan linguistique : du fait du brassage social, la Nouvelle-France a été le creuset d’un français partagé par des populations issues de régions différentes11. L’émergence d’une pensée raciale, diffusée par la centralisation administrative et la circulation des administrateurs d’un bout à l’autre de l’empire, a favorisé ce processus en établissant progressivement une équivalence entre blanchité et francité12. La religion a aussi joué un rôle essentiel dans l’affirmation de l’appartenance à la nation française outre-mer, en l’absence de lien entre identité ethnique et naturalité dans la France d’Ancien Régime. À partir de 1627, les autochtones de Nouvelle-France convertis au christianisme ont obtenu le statut de régnicole13. Il s’agit alors pour les missionnaires et les autorités françaises de « civiliser » des « sauvages » marqués d’une différence d’un autre ordre que celle qui caractérisait les individus originaires des provinces du royaume. Ce processus impliquait une réflexion sur ce qui fait un Français : « Pour cristalliser l’altérité “sauvage”, les autorités [ont été] conduites à essentialiser l’identité française en traçant un portrait normatif et prescriptif du sujet idéal qui n’existe guère dans la réalité métropolitaine, comme si on s’efforçait de définir ce qui relevait habituellement de l’implicite14. »

Ainsi, les situations coloniales soulignent la pertinence du cadre impérial et non seulement national. Selon cette perspective, la France serait avant tout un empire, et un grand nombre de phénomènes généralement conçus comme appartenant à « l’histoire de France » se seraient déployés et devraient être analysés à l’échelle impériale15. Cette perspective qui permet de considérer sous un nouveau jour de nombreuses questions, de la citoyenneté au droit du travail16 par exemple, oublie parfois que la nation a été un cadre intellectuel et pratique essentiel avec de puissants effets : si la France a été un empire « en soi », elle ne l’a pas toujours été « pour soi ».

Les grands événements de son histoire ne se limitent donc pas au territoire métropolitain. Par exemple, les révolutions qui ont mis fin à la monarchie ont eu lieu en France continentale comme dans les Caraïbes. Il ne s’agissait pas là d’un mouvement dérivé qui aurait simplement fait écho à un surgissement européen. Au contraire, comme l’a montré Laurent Dubois, les révolutions en Guadeloupe et à Saint-Domingue ont eu leur propre logique, liée à des enjeux locaux. Les inclure dans l’histoire de la transition politique vers la modernité implique de voir la Révolution française comme un phénomène impérial17.

Sur tous ces points, les situations coloniales semblent intéresser l’historien moins en elles-mêmes qu’en ce qu’elles auraient été le lieu de production de l’histoire de l’Europe. Cette perspective pourrait être qualifiée d’eurocentrique si elle n’était pas ancrée dans une perspective critique et de décentrement. Alors que le roman national continue de dominer les discours scientifiques et politiques, l’histoire des colonisations demeure une exigence essentielle.

Troisième point, les situations coloniales ont aussi transformé les sociétés des régions dominées, de manière très hétérogène, avec des points d’application variables et selon des temporalités différenciées. Dans certaines régions, la colonisation a eu un impact très limité. Dans d’autres, les changements qui ont eu lieu ont été l’objet de négociations, toujours marquées par l’asymétrie des positions de pouvoir. Enfin, ailleurs, la colonisation est apparue comme pure violence destructrice. On s’attachera à rendre compte de la pluralité des expériences coloniales tout au long de cet ouvrage.

Le premier chapitre reviendra abondamment sur ce point, questionnant notamment la capacité de l’historien à identifier des caractéristiques communes aux multiples situations coloniales pour élaborer un concept de colonisation à la fois unitaire et flexible, permettant de rendre compte d’expériences très diverses.

 

Bonnes feuilles, Emmanuelle Saada, 15 septembre 2026.

Histoire Coloniale et Postcoloniale, Licence Créative Commons.

Notes

1 On emprunte ici librement l’expression à l’historien Bronislaw Geremek, The Common Roots of Europe, trad. du polonais en anglais par Jan Aleksandrowicz et al., Cambridge, Polity Press, 1996 [1991]. Geremek n’envisage pas la colonisation moderne mais s’intéresse de près à l’héritage impérial romain dans la formation d’un « lien commun et d’un sentiment de communauté » (chapitre 3).

2 Hannah Arendt, Les origines du totalitarisme. Eichmann à Jérusalem, édition établie sous la dir. de Pierre Bouretz, trad. de l’anglais par Micheline Pouteau, Martine Leiris, Jean-Louis Bourget et al., Paris, Gallimard, coll. Quarto, 2002, p. 369.

3 Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, Paris, Présence africaine, [1955 ?] [1950], p. 18.

4 Megan Brown, The Seventh Member State. Algeria, France, and the European Community, Cambridge, Harvard University Press, 2022.

5 Gerrit W. Gong, The Standard of “Civilization” in International Society, Oxford, Clarendon Press, 1984.

6 Frederick Cooper, Le colonialisme en question : théorie, connaissance, histoire, trad. de l’anglais par Christian Jeanmougin, Paris, Payot, 2010 [2005], p. 243-56.

7 Robert Bartlett, The Making of Europe : Conquest, Colonization, and Cultural Change, 950-1350, Princeton, Princeton University Press, 1993.

8 Eugen Weber, La fin des terroirs : la modernisation de la France rurale (1870-1914), trad. de l’anglais par Antoine Berman et Bernard Géniès, Paris, Fayard, 1983 [1976].

9 Linda Colley, Britons. Forging the Nation : 1707-1837, New Haven, Yale University Press, 1992.

10 John R. Seeley, L’expansion de l’Angleterre. Deux séries de lectures, trad. de l’anglais par Jean-Baptiste-François Baille et Alfred Rambaud, Paris, Armand Colin, 1885 [1883], p. 46.

11 Gilles Havard et Cécile Vidal, Histoire de l’Amérique française, Paris, Flammarion, 2014 [2003], p. 591-595.

12 Cécile Vidal, « Introduction », in Cécile Vidal (dir.), Français ? La nation en débat entre colonies et métropole. XVIe-XIXe siècle, Paris, Éditions de l’EHESS, 2014, p. 9-31, p. 27.

13 Sous l’Ancien Régime, le statut de régnicole s’applique à une personne née ou naturalisée dans le royaume, sujet du roi et jouissant des privilèges du territoire, par opposition à l’« aubain » (étranger).

14 Gilles Havard, « Francité et citoyenneté en contexte colonial. La politique d’assimilation des Amérindiens de la Nouvelle-France », in Cécile Vidal (dir.), Français ?, op. cit., p. 105-123, p. 115.

15 Gary Wilder, The French Imperial Nation-State : Negritude and Colonial Humanism Between the Two World Wars, Chicago, Chicago University Press, 2005, p. 16.

16 Entre la seconde abolition de l’esclavage et les années 1960, les débats qui ont ponctué l’élaboration du droit du travail ont eu lieu à l’échelle impériale. Sur ce point, voir par exemple Jean-Pierre Le Crom, Philippe Auvergnon, Katia Barragan, Dominique Blonz-Colombo, Marc Boninchi et al., Histoire du droit du travail dans les colonies françaises (1848-1960), Paris, Mission de Recherche Droit et Justice, 2017.

17 Laurent Dubois, Les esclaves de la République : l’histoire oubliée de la première émancipation, 1789-1794, trad. de l’anglais par Jean-François Chaix, Paris, Calmann-Lévy, 1998, et, du même auteur, Les vengeurs du Nouveau Monde : histoire de la révolution haïtienne, trad. de l’anglais par Thomas Van Ruymbeke, Rennes, Les Perséides, 2005 [2004] ; voir aussi Marc Belissa, La Révolution française et les colonies, Paris, La Fabrique, 2023.


Ecouter Parole d’histoire avec Emmanuelle Saada

La discussion :

  • Pourquoi ce livre en forme de bilan historiographique ? (1:00)
  • Quelles différences d’approche entre France et États-Unis ? (10:15)
  • Lectures et découvertes dans la préparation du livre (21:00)
  • La colonisation est-elle occidentale ? (26:30)
  • La nature du pouvoir colonial : dominer, gouverner (33:00)
  • Les chantiers de recherche actifs ou à défricher (40:30)

 

A LIRE et A VOIR, en accès  libre, sur le site d’Histoire Coloniale et Postcoloniale.
■A LIRE. Dans deux ouvrages récents,  “Maroc, faux protectorat, vrai colonie. Fragments d’histoire, 1904-1956.”, paru en mai 2026, et “Temps des colonies.Une histoire française”, paru en septembre 2026, l’historien Alain Ruscio déconstruit le mythe des bienfaits de la colonisation.
●”Alain Ruscio : la colonisation est constitutive de l’histoire de la France”, interview d’Alain Ruscio par Latifa Mandani, 11 septembre 2026, L’Humanité.
■A VOIR. Replay des 5 rencontres d’Histoire Coloniale et Postcoloniale, organisées depuis octobre 2025, sur le Viernam, la Kanaky, la Gauche et les colonies, la Palestine, et l’Algérie de Bugeaud à Retailleau.

By Histoire Coloniale et Postcoloniale

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