FRANCE – Manifestations lycéennes, réponse du gouvernement : pourquoi la situation est inédite – et imprévisible

Apres avoir répondu au mouvement lycéen et à ses revendications par le déni d’écoute,  le mépris et la répression, le gouvernement français cherche désespérément à éteindre l’incendie d’un mouvement qui continue de se développer et pourrait rebondir le 17 octobre 2026. Dans le dernier A LIRE de cet article, Elise Huillery et Romane Paris (Public Finance Lab) listent des mesures pour un coût de 12,7 milliards d’euros pour reconstruire l’Education française et qui rencontrent également les revendications du mouvement lycéen.

L’ESSENTIEL

  • Le mouvement lycéen, rejoint par des parents, des enseignants et des syndicats, a réuni 450 000 manifestants, le 6 octobre dans toute la France (250 000 manifestants, selon le gouvernement).
  • Si les revendications sur les moyens sont récurrentes, le contexte global et la forme du mouvement – né dans les banlieues populaires – sont nouveaux.
  • La réponse du gouvernement, qui a choisi la « fermeté » policière face à des adolescents avant d’ouvrir les négociations, est également inédite.

La mobilisation lycéenne qui a débuté dans la banlieue parisienne en ce mois de septembre 2026 s’inscrit dans une continuité de mobilisations de rentrée que l’enseignement secondaire a connu en réponse à des situations jugées dégradées (manque de professeurs, classes surchargées, locaux vétustes, etc.), de manière cyclique depuis la fin des années 1970, tranchant avec le type de mobilisations « printanières » qui avaient caractérisé les « années 68 ».

Déjà, en 1978, on a pu noter que ce qui jusque-là avait caractérisé les lycées techniques et les collèges d’enseignement technique (LT et CET) était devenu le problème général des lycées.

« La rentrée scolaire 1978 s’avère calamiteuse, classes surchargées, manque de professeurs, de personnel. En Seine-Saint-Denis, on peut même douter que la rentrée a eu lieu. Dès le 15 septembre, les professeurs du lycée de Saint-Denis et celui de Noisy-le-Sec ont entamé une grève, avec le soutien actif des associations de parents d’élèves et de nombre d’élus locaux pour réclamer des créations de postes et des ouvertures de classes. (…) Pour la première fois depuis mai-juin 1968 des établissements sont occupés de jour et de nuit, c’est notamment le cas dans le 93 à Saint-Denis, à Aubervilliers, à Montreuil. »
in Didier Leschi et Robi Morder, Quand les lycéens prenaient la parole. Les années 68, Syllepse, 2018.

Ces questions récurrentes ont également donné lieu à de fortes mobilisations lycéennes en 1990 et en 1998, débouchant alors sur des mesures significatives considérées comme des victoires. Des mouvements d’automne ont également touché les lycéens, mais sur d’autres sujets, par exemple celui contre la réforme des retraites en 2010.

Ce qui est inédit en cette mobilisation de l’automne 2026 est d’abord le contexte global du mouvement, avec une guerre à l’est de l’Europe accompagnée d’une hausse des budgets militaires qui contraste avec une insuffisance chronique des crédits pour l’éducation, une crise climatique qui impacte des établissements mal isolés où les lycéens souffrent de la chaleur et un risque d’accès de l’extrême droite à la présidence de la République en 2027. Ce dernier enjeu a pu être ressenti par nombre de lycéens des banlieues populaires – où le mouvement a démarré – comme une menace existentielle.

 

Comment se faire entendre ?

Pour faire valoir leurs revendications, les actions possibles sont limitées. La représentation lycéenne existe en droit (des élèves siègent dans les conseils d’administration et dans des institutions nationales auprès du ministère), mais avec peu de portée.

Outre qu’elle n’est pas un droit pour les lycéens, la grève, en tant que simple arrêt de travail, n’est aucunement un moyen de pression (une grève lycéenne ne gêne personne, elle n’arrête aucune production). En conséquence, pour qu’un mouvement lycéen soit efficace, il ne suffit pas de déserter les cours, encore faut-il être visibles, audibles, médiatiques.

Il convient de noter le changement de vocabulaire intervenu au cours des dernières décennies. « Piquet de grève » a été remplacé par « blocage », ou « blocus », notamment depuis le mouvement lycéen contre la loi Fillon en 2005. Les assemblées générales qui se tenaient dans les lycées, décidant de piquets de grève (piquets « filtrants » ou piquets « bloquants ») sont devenues plus difficiles à organiser, surtout quand les administrations ne les autorisent pas, parfois en raison simplement du manque de salles. Désormais, les organisations lycéennes comme les administrations ne parlent plus de lycées en grève, mais comptabilisent des lycées bloqués.

Pour être visibles, il leur faut donc avoir des actions spectaculaires. Comme chaque groupe social, les lycéens utilisent ce qu’ils ont sous la main : poubelles pour bloquer, ou ralentir, l’entrée du lycée, manifestation dans le quartier ou la ville – avec les mesures d’interdiction, cela est plus difficile – appel à des personnalités (des élus, par exemple) susceptibles d’attirer la curiosité des médias, pancartes, etc.

C’est dans ce contexte qu’intervient la question de la violence. Il faut attendre les éléments plus précis sur les profils des jeunes arrêtés. On sait que, pour la grande majorité, il s’agit de mineurs. Mais s’agit-il de lycéens ou de jeunes sortis, ou exclus, du système scolaire ? Les circonstances, les faits reprochés peuvent différer d’un individu à l’autre.

En attendant, rappelons que, dans les premiers jours de Mai-68 au Quartier latin, on trouvait un nombre important de jeunes travailleurs qui se joignaient aux étudiants pour, en quelque sorte, se venger des humiliations subies dans leurs cités et leurs quartiers par la police, comme l’a rappelé le sociologue Gérard Mauger.

La crise actuelle mêle les caractéristiques des mobilisations lycéennes avec celles des « émeutes protopolitiques » survenues dans les banlieues – notamment en 2005. Notons que les « jeunes de banlieue » ne sont pas uniquement des jeunes de banlieue, ils sont aussi lycéens, étudiants, parfois chômeurs ou précaires. Ils agissent et réagissent autant sur leurs lieux d’études, de travail, d’habitation. Les manifestations lycéennes sont également des lieux de convergence à l’échelle locale.

 

Une réponse policière inédite face à des adolescents

Ce qui est également singulier, c’est la façon dont les pouvoirs publics ont ignoré la situation alors que les manques de moyens, de personnels sont signalés régulièrement et, encore en cette rentrée, par les syndicats enseignants.

Si les gouvernements depuis 2017 ont connu des conflits inédits, tels les gilets jaunes, Sainte-Soline, des émeutes urbaines, les mouvements lycéens ou étudiants sont récurrents, et sont susceptibles d’être résolus par la négociation. Or, depuis 2016 (loi Travail), la réaction de « fermeté » semble être devenue une norme, au risque d’affrontements violents, rendant la présence aux manifestations, pourtant légales, périlleuse. Appliquée à des adolescents, elle apparaît manifestement disproportionnée et dangereuse.

Il semble qu’après avoir ignoré l’ampleur des problèmes le choix de la répression ait prévalu. C’est le ministère de l’intérieur qui a été mis en avant, privilégiant les fermetures en masse des établissements. On avait connu dans les mouvements passés quelques fermetures exceptionnelles, mais jamais à une telle échelle.

Après avoir communiqué sur une « instrumentalisation » du mouvement par La France insoumise (LFI) du fait du soutien affirmé de cette dernière et de la présence de ses élus devant les établissements (alors que d’autres partis ont fait de même), le discours gouvernemental a finalement admis que les revendications étaient légitimes. Sans doute, l’opinion des Français, qui approuvent la légitimité des revendications des lycéens, aura renforcé le mouvement, mais aussi l’ampleur, comme la bonne tenue, des manifestations du 6 octobre. Les syndicats annoncent 450 000 manifestants, quand le ministère en dénombre 250 000, dans toute la France.

Or, qui dit négociation, dit rapport de force. Ce qui était possible avant le mouvement pour tenter de « calmer le jeu », s’avère insuffisant aujourd’hui alors que la mobilisation s’est maintenue et que la menace d’une extension aux étudiants et d’une jonction avec d’autres mécontentements pèse sur le gouvernement. Sur les réseaux sociaux utilisés par les jeunes, beaucoup font référence non seulement aux manifestations avec d’autres syndicats, mais aussi à l’appel à la mobilisation contre la vie chère, le 17 octobre prochain, comme un retour des « gilets jaunes. En quelque sorte les enchères montent.

 

Robi Morder,
Universités Saint Quentin en Yvelines et Paris Saclay,
7 octobre 2026.

The Conversation, Licence Créative Commons.
Des chiffres qui témoignent d'une violence assourdissante et disproportionnée. Des indices soit d'un amateurisme policier soit d'une volonté anticipée de répression ?
Une recherche de Victor Serge, chroniqueur POUR Press, 8 octobre 2026.
■6629 interpellations judiciaires et administratives, principalement des lycéens  de 15 à 18 ans, dont 5060 gardes à vue, 87% étant des mineurs.
■14 personnes placées en détention provisoire (10 majeurs et 4 mineurs), 1200 mineurs et majeurs faisant l’objet de mesures alternatives aux poursuites et plus de  800 dossiers classés sans suite.
■761 policiers et gendarmes blessés.
■215 élèves recensés officiellement comme blessés,  certains légers, mais  plusieurs mutilations suite à l’usage d’armes par les policiers,  dont perte d’un oeil et perte d’une main.
■89 personnels de l’Education nationale recensés comme blessés, dont un tiers de chefs d’établissement, par agressions directes ou jets de projectiles, en partie le fait de lycéens, les mouvements lycéens ayant rejetté ces agressions.
■Aucune source ne recense les éventuels blessés dans les cordons de protection des lycéens formés par des parents, du personnel enseignant et des militants syndicaux.
■18 enquêtes confiées à l’IGPN (Inspection générale de la police nationale) pour des plaintes et des cas de violences policières, dont certaines saisies d’initiative.
■Aucune statistique ne recense à ce jour les multiples plaintes individuelles  déposées ou qui vont l’être par des avocats mandatés par les parents de lycéens dans les parquets de France pour violences policières.
■Des cas documentés (les vidéos sont sur youtube) d’infiltrations policières “provoquant des violences”.
Telle ce policier habillé “comme un casseur” qui, devant plusieurs membres immobiles d’un peloton d’intervention, tente de détruire avec sa matraque les vitres intégrales d’un snack dans lequel se sont abrités des lycéen-nes, la porte intégralement vitrée ayant été fermée par le propriétaire et le personnel du snack,  porte qu’il cherche ensuite à forcer.
Telles ces policiers “habillés comme des casseurs” rejoignant des pelotons en attente d’intervention et s’identifiant pour y pénétrer sans aucune difficulté.
D’autres cas sont visibles.
■Si de nombreuses vidéos présentes sur youtube montrent dans un certain nombre de cas, des pelotons d’intervention accompagnant calmement et à distance, sans violence ni intervention,  des manifestations de lycéens, bruyantes et avec pétards, alumants parfois un feu au milieu de la chaussée,  ou interdisant dans le calme sous forme de chaînes  à des lycéens se situant massivement  devant eux de pénétrer dans des établissements fermés, on doit constater, dans des situations similaires, des pelotons n’ayant pas “la même maîtrise”, n’en déplaise à Mr Nunez, Ministre français de l’Intérieur.
A LIRE, en accès libre, sur la situation en France.
■Revenir sur d’autres mouvements historiques des lycéens français (1882-1883; 1990; 2005) peut aider à comprendre la singularité du mouvement actuel.
●”Mouvement lycéen : retour sur quelques mobilisations historiques”, Claude Lelièvre, Université Paris Cité, 7 octobre 2026, The Conversation.
■Les armes dites non létales sont présentées comme un moyen d’éviter le recours aux armes à feu,  leurs usages étant censés être strictement réglementés. Des règles qui apparaissent largement théoriques, ces armes infligeant régulièrement des blessures graves.
●”Grenades lacrymogènes, LBD, Flash Ball : une doctrine de la violence au service de l’Etat”, Clément Rouillier, Université Rennes 2, 7 novembre 2025,  The Conversation.
■Pascal Levoyer est agrégé de philosophie.
Face à des lycéens qui demandent des professeurs, le pouvoir n’a trouvé qu’un coupable, LFI, et qu’un mot, la Violence. Ce mot ne décrit rien. Il sert à ne pas écouter pour ne pas avoir à répondre.
●”Ce que la violence dispense d’entendre”, Pascal Levoyer, 3 octobre 2026, Les Blogs de Médiapart.
■Pour Hugo Melchior, nous avons affaire à un mouvement lycéen détonnant, parti d’en bas, depuis les lycées populaires et périphériques de la banlieue parisienne, et qui essaimé et s’est nationalisé. Lorsque le gouvernement parle de “LFI et de ses proxys de l’ultra-gauche”, Hugo Melchior est dubitatif. Il y a pénurie en termes de ressources militantes disponibles et LFI ne contrôle pas ce mouvement, quand bien même LFI y est populaire. L’attitude du pouvoir de renvoyer le mouvement lycéen à “LFI et ses proxys de l’ultra-gauche” est une caractéristique du déni d’expression fait au mouvement lycéen.
●”La France Insoumise à l’épreuve du mouvement lycéen”, Hugo Melchior, chercheur indépendant en histoire politique et sociale contemporaine, 5 octobre 2026, Blogs de Médiapart.
■Esma Hind Tengour est professeure d’arabe.
Colère,  violences, manipulation directe : les mots employés pour décrire la mobilisation lycéenne tendent à effacer les revendications des élèves. Derrière ce glissement s’opère une depolitisation du mouvement qui détourne l’attention des responsabilités des pouvoirs publics dans la dégradation des services d’éducation.
●”Mouvement lycéen : la dépolitisation par les mots”, Isma Hind Tengoru, 4 octobre 2026, Les Blogs de Médiapart.
■Sur Public  Finance Lab, les économistes Elise Huillery et Romane Paris listent un ensemble de mesures efficaces et chiffrées pour restaurer le système educatif français,  pour un total de 12,7 milliards d’euros. Des travaux qui montrent que la colère des lycéens est tout a fait justifiée et leurs revendications financables.
●”Reconstruire l’éducation: mesures, coût, financement”, Elise Huillery, professeur à l’Ecole Normale Supérieure, et Romane Paris, Conseillère Public Finance Lab, septembre 2026.

Illustration : FreCha, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons