Malgré l’absence de majorité absolue, les résultats des élections régionales de Saxe-Anhalt montrent que le parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne (AfD) a enregistré un taux de popularité sans précédent. Avec 43,8 % des voix, il s’est imposé comme la principale force politique de cette région de l’est du pays, auprès d’une population largement préoccupée par la précarité économique. Dans ce contexte, la popularité de l’AfD s’explique par sa capacité à instrumentaliser l’immigration comme bouc émissaire, exploitant la frustration et le sentiment de difficultés matérielles ressentis par les habitants de la région. Selon les données du sondage Infratest-dimap, 89 % des électeurs de l’AfD craignent une inflation excessive et 80 % redoutent une baisse générale de leur niveau de vie déjà faible.
La CDU et le Parti social-démocrate (SPD) ont ignoré le fait que ce sont leurs propres politiques d’austérité qui ont conduit à ce mécontentement généralisé.
La Saxe-Anhalt, qui faisait partie de la République démocratique allemande jusqu’en 1990, est considérée comme le Land allemand au pouvoir d’achat le plus faible , conséquence de décennies de politiques néolibérales menées par les partis de centre-droit et de l’échec du projet de réunification allemande. Aujourd’hui, la défaite électorale des partis de centre démontre que la politique du « cordon sanitaire » n’a pas suffi à empêcher la victoire de l’AfD. Surtout, il apparaît clairement que la CDU et le SPD, partis conservateurs qui ont fait de la non-coopération avec l’AfD leur principal argument électoral, ont ignoré que leurs propres politiques d’austérité étaient à l’origine de ce mécontentement généralisé.
Ces dernières années, le désinvestissement dans les projets sociaux s’est accentué, conjugué à une inflation galopante qui a fait exploser le coût de l’alimentation, de l’énergie et du logement. Lors de ces élections en Saxe-Anhalt, le soutien à la CDU a été réduit de plus de moitié, ne recueillant que 17 % des suffrages. Ce résultat est paradoxal, quand on sait que le chef national du parti, le chancelier Friedrich Merz, avait déclaré en 2018 que l’objectif de la CDU était de « réduire l’AfD de moitié ». L’idée d’un « moindre mal » s’estompe peu à peu.
L’économiste allemand Maurice Höfgen observe qu’au sein du nouveau parlement régional de Saxe-Anhalt, une majorité réaliste ne pourra exister sans l’AfD, « capable de fonctionner sans coalitions complexes à cinq partis ni accords de compromis ». C’est précisément pour cette raison que, malgré l’absence de majorité absolue, l’AfD a profondément remodelé le paysage politique du Land. De plus, la formation d’un gouvernement d’extrême droite – même sans majorité absolue – ne peut être exclue. Cela est d’autant plus vrai que l’AfD a remporté 39 des 83 sièges au parlement régional et qu’au troisième tour, une seule voix dissidente d’un autre parti pourrait suffire à faire élire Ulrich Siegmund, le chef de l’AfD, à la tête du gouvernement de Saxe-Anhalt.
Par ailleurs, la surprise de ces élections a été le parti BSW (Bündnis Sahra Wagenknecht), qui a obtenu 5,3 % des voix, lui permettant d’entrer au Parlement et de devenir une force qui, bien que modeste, pourrait faire basculer l’équilibre des forces. Le BSW est un parti fondé en 2024 autour de Sahra Wagenknecht, qui, malgré une vision redistributive des questions économiques, défend des positions conservatrices et anti-immigration sur le plan social. Le BSW a déjà exprimé son désaccord avec la politique du « cordon sanitaire ». Et bien qu’il refuse une coalition formelle avec l’AfD, il n’exclut pas de collaborer avec l’extrême droite sur des sujets d’intérêt commun.
La Saxe-Anhalt nous invite à revenir à la question de classe, comme fondement premier de la lutte antifasciste.
Il est encore trop tôt pour savoir avec certitude de quel côté penchera la balance. Toutefois, il est clair que même si l’AfD est tenue à l’écart du gouvernement, la Saxe-Anhalt deviendra un État ingouvernable où la rhétorique habituelle du « moindre mal » finira par perdre toute efficacité.
Le défi pour les mouvements sociaux
Les forces politiques progressistes et les mouvements sociaux allemands sont confrontés au défi de construire leur propre programme, un programme qui ne se contente pas de maintenir le cordon sanitaire ou de protéger les populations les plus vulnérables, mais qui, surtout, promeut des politiques de redistribution répondant aux besoins concrets de la population, notamment en matière d’énergie et de coût de la vie. La Saxe-Anhalt nous invite à revenir à la question de classe comme fondement de la lutte antifasciste. Comme l’a justement souligné la journaliste Özge Inan, si nous ne comprenons pas que la CDU et le SPD ont mené des politiques néolibérales exclusivement dans l’intérêt des plus riches, ni les interdictions de l’AfD ni les manifestations contre l’extrême droite ne serviront à rien.
Dans l’esprit de l’antifasciste italien Antonio Gramsci, c’est dans ce moment de clair-obscur, où le centre néolibéral ne disparaît pas tout à fait et où une politique de gauche fondée sur la classe, l’internationalisme et la solidarité ne se consolide pas encore pleinement par un programme concret qui parle à la majorité, que les monstres de l’extrême droite émergent.
La population allemande jeune et/ou diplômée fuit le land depuis les années 1990 (perte régulière annuelle totalisant un million d’habitants depuis les années 90, chute de la RDA dite communiste) vers les autres lands allemands cherchant de meilleures conditions d’emploi et de rémunérations, ce qui en fait le land “le plus vieux” d’Allemagne, seuls 2% maximum des pensionnés au delà de 67 ans ayant un parcours de migration. Si l’AfD réalise quelques 30% de ses voix chez les pensionnés de plus de 67 ans, soit un score plus faible de 15% que dans les tranches d’âge de 18 ans à 67 ans, cet électorat, qui avait 31 ans à la chute de la RDA en 1990 et l’avait connue significativement, reste massivement fidèle à la CDU (les organisations chrétiennes furent à l’origine des mouvements démocratiques dans les dernières années de la RDA) et à Die Linke, gauche radicale, qui y réalisent leurs meilleurs scores par tranche d’âge.
