Les 10 défis majeurs que doit relever le mouvement social « clientarien »

  1. Faisons d’abord le point

Avec mes 9 chroniques précédentes, j’ai essayé de montrer que :

Chronique 1 : La logique de fonctionnement du capitalisme néolibéral. Le capitalisme néolibéral mondialisé, qui règne aujourd’hui sur la plupart des sociétés, obéit à une logique largement dominante. Comprendre cette logique est un point de départ indispensable : c’est par là qu’il fallait commencer pour savoir à qui et à quoi nous avons affaire.
Chronique 2 : Les trois âges du capitalisme. Au cours de sa longue histoire, le capitalisme a connu « trois âges » : national-libéral (celui que K. Marx a critiqué) ; national protectionniste (celui de F. Roosevelt et de M. Keynes) ; et néolibéral mondialisé (celui d’aujourd’hui, celui de M. Friedman et F. Hayek).
Chronique 3 : La mutation du modèle culturel dans les sociétés modernes. Les mutations ainsi introduites par les pratiques (techniques, économiques, politiques et sociales) de ce capitalisme du troisième âge ont engendré aussi une mutation culturelle : le passage du règne d’un modèle culturel progressiste (de la première modernité) à un modèle culturel subjectiviste (de la deuxième).
Chronique 4 : Le changement socioculturel dans la vie quotidienne. Tous ces changements ont eu des effets concrets très importants, sur la vie quotidienne des gens d’ici et de maintenant (leurs relations sociales dans la famille, à l’école, dans la religion, au travail, dans la vie politique, etc.).
Ce bouleversement radical et complet de toutes nos conditions d’existence a eu des conséquences que beaucoup de nos contemporains jugent très néfastes, donc intolérables : l’augmentation du chômage, des inégalités et de l’exclusion sociale, les menaces sur l’environnement naturel et la santé des populations,  la perte de la souveraineté des États nationaux, la crise de la démocratie, la montée de l’individualisme, du racisme et du populisme, les dégâts psychologiques du nouveau mode de vie (stress, burn-out)… Les victimes de ces conséquences néfastes se défendent comme elles peuvent : elles résistent et elles cherchent des alternatives. Leurs luttes s’inscrivent cependant dans une histoire beaucoup plus longue. Depuis bientôt deux siècles, des mouvements sociaux et politiques ont résisté au capitalisme.

Avec mes 4 chroniques suivantes, j’ai voulu montrer que :
Chronique 5 : Quelques leçons du passé pour comprendre et orienter les luttes du présent. Il est important de tirer profit de la longue expérience des luttes du passé et d’en retenir quelques leçons, pour mieux orienter les luttes d’aujourd’hui.
Chronique 6 : Mutation culturelle et militantisme. Les mutations sociales, politiques et culturelles décrites ci-dessus ont eu aussi pour effet de changer le rapport de nos contemporains au militantisme.
Chronique 7 : Évaluation de l’efficacité des résistances et des alternatives au capitalisme néolibéral. De cette longue expérience, il est possible de tirer quelques critères qui nous permettent d’évaluer les chances d’efficacité des mouvements de résistance et d’alternatives que l’on peut voir à l’œuvre dans nos sociétés d’aujourd’hui.
Chronique 8 : Que faire pour redonner du sens à la lutte des classes ? La manière la plus adéquate d’obliger la classe dominante néolibérale (la classe mercantiliste) à s’occuper enfin de l’intérêt général (plutôt que de l’enrichissement personnel de ses membres) est de mobiliser un puissant mouvement social, qui mobiliserait la classe dominée du capitalisme néolibéral (le « clientariat »).
Chronique 9 : Qu’est-ce qu’un mouvement social ? L’exemple des Gilets jaunes. Pour qu’un mouvement social « clientarien » soit possible, et surtout pour qu’il soit efficace, il faut que soient réunies certaines conditions qui favorisent sa formation, c’est-à-dire qui stimulent le passage du plus grand nombre possible de gens de la privation à l’indignation, de l’indignation à la mobilisation et de la mobilisation à l’organisation.
Poursuivant ma démarche analytique, je vais essayer de préciser maintenant les difficultés, les obstacles, les défis que le mouvement « clientarien » devra relever pour obliger le capitalisme néolibéral mondialisé à s’occuper de l’intérêt général, et pour lui imposer d’accepter ses revendications (les enjeux énoncés dans la huitième chronique)[2].

  1. Les 10 défis à relever

Je rappelle d’abord que, pour lancer un mouvement social durable et efficace, il faut pouvoir :

a) construire un « nous » (une solidarité entre des « je ») ;
b) qui s’engage dans un échange conflictuel contre un « eux » (un adversaire) ;
c) au nom d’un « bien collectif », d’un « enjeu » ;
d) et qui mette en œuvre des méthodes efficaces et légitimes de lutte. Ce sont les défis qui concernent ces quatre questions que je vais analyser ci-après.

a) Construire un « nous » solidaire : le « clientariat ».

La construction d’un « nous » solidaire est rendue difficile pour deux raisons qui sont avant tout idéologiques : d’une part, l’aliénation engendrée par l’idéologie néolibérale et, d’autre part, les divisions internes du « clientariat ».

– 1er défi : Vaincre l’aliénation néolibérale

Au sens général du mot, « être aliéné » signifie « devenir autre ». Ici, c’est devenir ce que la classe mercantiliste a intérêt à ce que les « clients » deviennent. Donc, réussir à leur faire croire qu’ils peuvent se réaliser comme individus, s’épanouir comme personnes, être sujets d’eux-mêmes en faisant ce que l’idéologie néolibérale prêche à tout vent : « Soyez de bons Consommateurs, de bons Compétiteurs, Connectés jour et nuit sur le web » (ce que j’appelle des « individus CCC ») ! Autrement dit : « Laissez-vous séduire par la publicité, comparez les prix, achetez du neuf chaque fois que la mode change ; soyez individualistes, complètement dépolitisés, et convaincus que les politiciens sont ’’tous pourris’’». Le capitalisme néolibéral vit et prospère en effet sur cette vieille (fausse) croyance : que chacun s’occupe de ses propres affaires, puisque la somme des intérêts individuels coïncide avec l’intérêt général. Donc, « Occupez-vous de votre intérêt particulier et vous contribuerez à l’intérêt commun sans le savoir, grâce à la main invisible du marché ! ». Si l’idéologie néolibérale parvient – et elle y parvient ! – à faire croire aux gens qu’avoir une « vie bonne », c’est la mener en obéissant à ces croyances-là, elle a gagné la partie : ils suivront de près les modes et achèteront les nouveaux téléphones, tablettes et mille autres gadgets ; ils se battront pour garder leur boulot ou en trouver un qui paie mieux ; et ils passeront leurs journées le nez collé sur l’un ou l’autre écran ! Mais ils ne participeront à aucune forme de lutte, comme c’est le cas de l’immense majorité de nos concitoyens. Jusqu’à ce que « le ciel leur tombe sur la tête » (ce qui, paraît-il, est la seule chose que redoutaient « nos ancêtres les Gaulois » et qui va pourtant arriver à leurs descendants) !

– 2ème défi : Surmonter les divisions internes du « clientariat »

On peut montrer facilement qu’au cours de l’histoire, les classes dominées ont toujours résisté à la domination sociale. Mais on peut montrer aussi qu’elles ont toujours été divisées, notamment entre modérés (réformistes) et radicaux (révolutionnaires), entre ceux qui défendaient les acquis du passé et ceux qui s’attaquaient aux enjeux de l’avenir… Évidemment, parmi les innombrables individus qui subissent aujourd’hui les conséquences néfastes du capitalisme néolibéral, on retrouve sans peine ces mêmes divisions (voir ma 7ème chronique). Et les divisions… ça divise ! Et surtout, ça affaiblit toutes les formes de luttes sociales, de sorte qu’aucune ne parvient à être assez efficace pour changer le système en profondeur. Pour acquérir assez de force et être efficaces, tous ces mouvements devraient, idéalement, n’en former qu’un seul, qui pourrait être le mouvement social « clientarien[3] ». Je pense au mouvement écologiste, aux syndicats ouvriers et paysans, aux mouvements des consommateurs, des femmes, des jeunes (lycéens ou étudiants), au mouvement de l’économie sociale solidaire, à ceux du secteur non marchand (enseignants, personnel infirmier et soignant, travailleurs sociaux, fonctionnaires de la justice et des services publics…), aux défenseurs des droits humains, aux « décroissants », aux « transitionneurs », aux « convivialistes », etc.

La position politique que je défends dans mes chroniques est très claire : le mouvement social « clientarien » doit être réformiste et prendre en charge les luttes sociales d’aujourd’hui et de demain (voyez pourquoi dans mes chroniques 5, 7 et 8). Le second défi consiste donc à convaincre ceux qui défendent des formes de lutte différentes, qu’il est urgent de s’engager aussi (l’un n’empêche pas l’autre) dans un mouvement unifié, au nom de l’indispensable union des forces, sans laquelle personne n’arrivera à rien ! Cela veut dire concrètement qu’il faut que tous fassent cause commune, se rallient à la forme de lutte qui, historiquement, a prouvé son efficacité : celle des mouvements sociaux. Soyons plus explicite encore. Bien que certaines de ces autres formes de lutte soient éthiquement tout à fait compréhensibles et parfois respectables, il faut convaincre, d’une part, ceux qui croient lutter contre le néolibéralisme en faisant leur révolution personnelle ou en se limitant à des petits groupes et, d’autre part, ceux qui espèrent encore éliminer le capitalisme par la violence et le remplacer par un autre régime politique, que ces deux autres voies ont, historiquement, été moins efficaces, voire inefficaces. L’une ne fait qu’égratigner le bulldozer néolibéral (voire le consolider encore plus en l’aidant à résoudre ses problèmes) ; l’autre ne fait que remplacer la classe dominante capitaliste par une autre.

b) S’engager dans un conflit contre « eux » : la « classe mercantiliste ».

La question est ici de savoir comment s’en prendre au véritable adversaire et non à l’un ou l’autre des sept collaborateurs qui travaillent pour lui (voir ma chronique n° 8). La classe mercantiliste comme telle est, en effet, un adversaire plutôt inaccessible, du moins aussi longtemps que nous ne disposons pas d’une organisation mondiale du mouvement « clientarien », ce qui n’est pas pour demain ! Il est vrai qu’on peut l’atteindre plus facilement par l’intermédiaire des États nationaux et de l’Union Européenne. Je pense donc que c’est à ces niveaux-là qu’il faut d’abord agir. Mais il y a une difficulté majeure : puisque les États nationaux sont en compétition entre eux, soumettre l’un d’eux à une trop forte pression pourrait avoir pour effet négatif de faire fuir (comme c’est déjà le cas maintenant) les entreprises et les investissements vers d’autres pays jugés plus « accueillants », ce qui n’est évidemment pas le but. Ce chantage au chômage est sans aucun doute « l’arme fatale » de la classe mercantiliste pour imposer sa volonté aux dirigeants des État nationaux. Comme on peut le voir, et contrairement à ce que prétend l’idéologie néolibérale, la concurrence ne favorise pas l’intérêt général, mais l’intérêt particulier des concurrents les plus forts ! Des accords entre les États au niveau de l’Union Européenne seront donc indispensables, bien qu’ils soient si difficiles à obtenir, dans une Europe de moins en moins unie, suite à la montée de la droite populiste.

– 3ème défi : Faire pression sur les dirigeants politiques nationaux et européens

Les dirigeants politiques peuvent être les relais à travers lesquels le mouvement « clientarien » peut atteindre la classe mercantiliste. S’ils luttaient vraiment (au lieu de faire semblant) contre la fraude fiscale[4], s’ils exigeaient vraiment des riches qu’ils paient leurs impôts, au lieu de leur faire des « cadeaux fiscaux » et de fermer les yeux sur l’évasion fiscale, il ne serait plus nécessaire que nos États pratiquent l’austérité budgétaire et ils pourraient déjà résoudre un grand nombre des problèmes. La fraude fiscale est un enjeu majeur ! Si nos dirigeants politiques ne s’y attaquent pas vraiment, c’est soit, parce que, par intérêt ou par conviction, ils sont complices de la classe mercantiliste[5], soit, parce qu’ils ont peur de faire fuir les investisseurs nationaux et étrangers, mais aussi, parce qu’ils ne sont pas contraints de le faire par un mouvement social, fort, organisé et durable qui exigerait qu’ils le fassent. Je sais bien que ce n’est pas si simple : il faudrait pour que cette lutte soit efficace, obtenir notamment de l’Union européenne qu’elle interdise aux multinationales d’attaquer en justice les États qui entraveraient la liberté d’investir de certaines entreprises (par exemple, le « mécanisme d’arbitrage investisseurs-États – ISDS » prévu par le projet de convention du traité CETA).[6]

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Guy Bajoit[1] – Février 2019


“Les 10 défis majeurs que doit relever le mouvement social « clientarien »” (Titre) : Je crois utile de préciser que je ne tiens pas particulièrement à cet adjectif : « clientarien ». Provisoirement, je l’emploie parce que je n’ai pas trouvé mieux (et que personne, jusqu’aujourd’hui ne m’en a proposé un meilleur). Mais je suis disposé à le remplacer par un autre plus adéquat : si vous avez une suggestion, n’hésitez pas !..

[1] Professeur émérite de sociologie de l’Université catholique de Louvain. Vos questions et commentaires sur ce texte seront les bienvenus : < guy.bajoit@uclouvain.be
[2] Avec un brin d’ironie, on pourrait dire que le but de la présente chronique est de proposer un programme de travail au mouvement des Gilets jaunes qui, je l’ai dit déjà, me semble être la première expression forte d’un mouvement social « clientarien » !
[3] Je le répète, qu’on l’appelle ainsi ou autrement importe peu. Ce qu’il faut, c’est reconstruire UN mouvement social qui ait assez de force pour contraindre la classe mercantiliste à tenir compte de ses revendications.
[4] Lisez sur ce point l’excellent Journal n°5 de POUR (disponible en papier et en ligne pour les abonnés) : « L’industrie fiscale TUE la démocratie et décuple la pauvreté » (coordonné par Michel Gevers). Vous y apprendrez (parmi beaucoup d’autres choses) que la fraude fiscale prive l’État belge de 22,5 à 31,6 milliards par an, et que cela représente de 15 à 21% des dépenses annuelles de l’État fédéral (p.8). Imaginez ce qu’il serait possible de faire avec un tel montant en matière de politique sociale, environnementale et culturelle, d’éducation, de santé publique, de sécurité, de pensions, de logement, etc.
[5] Lisez l’article de M. Gevers, « Ces ministres qui nous ruinent », POUR n°5, pp. 10 et 11.
[6] Les adversaires du CETA viennent de perdre une manche dans cette bataille. Voir Le Soir (30 janvier 2019, p.11) : l’avocat général de la Cour européenne de justice a jugé ce mécanisme d’arbitrage « compatible avec la loi européenne ».
[7] Et la logique de la concurrence est très difficile à combattre, car elle est (presque) « naturelle ». Même l’urgence écologique, bien que largement démontrée par la science, ne semble pas capable de l’arrêter. Nos États savent pourquoi il y a urgence ; ils savent ce qu’il faut faire pour éviter la catastrophe ; ils promettent de le faire (les COP) ; bref, ils savent que nous allons « droit dans le mur » et ils y vont malgré tout ! (voir le livre de Jared Diamond, L’effondrement).
[8] Ce droit existe, surtout depuis le boycott qui concernait les relations commerciales avec l’Afrique du Sud (au temps de l’apartheid) et encore aujourd’hui, avec l’État d’Israël. Mais il est loin d’être appliqué d’une manière unifiée dans les États de l’Union européenne.
[9] Avant de devenir un droit, la grève est restée longtemps interdite (jusqu’en 1921), puis soumise à des exigences légales plus ou moins draconiennes (ce qui n’a pas empêché le mouvement ouvrier de s’en servir avec succès).
[10] Méditez bien ceci : « La richesse des possédants a augmenté en 2017 de 762 milliards de dollars, une somme 7 fois supérieure à celle qui permettrait de mettre fin à l’extrême pauvreté dans le monde. 82 % des richesses créées en 2017 sont accaparées par les 1% les plus riches de l’humanité. » Selon le rapport de 2018 d’OXFAM (cité par le journal POUR, n°5, p.5). Les classes dominantes, au cours de notre histoire, ont toujours été très cupides, mais à ce point-là – il n’y a pas d’autres mots –, c’est carrément scandaleux !
[11] Telle est exactement l’origine du conflit qui oppose les Gilets jaunes au président E. Macron.


Guy Bajoit

Par Guy Bajoit

Guy Bajoit Guy Bajoit est né en 1937 à Mélin (Brabant Wallon) de parents ouvriers. Il est d'abord devenu ingénieur commercial, puis directeur du service financier de l'Université catholique de Louvain. Il a créé ensuite, dans la même université, un service coopération au développement (le Secrétariat du Tiers-Monde), qu'il a dirigé, tout en faisant une licence et un doctorat en sociologie. Il a ensuite été professeur associé à l'Université de Lille I, puis chargé de cours et professeur à la FOPES (Faculté ouverte de politique économique et sociale de l'UC). Il est actuellement « professeur émérite ». Son engagement politique a commencé par une solidarité avec les Palestiniens, puis avec le MIR bolivien, ensuite avec la gauche latino-américaine, en particulier avec celle du Chili. Ses recherches et son enseignement ont porté sur : le développement, l'action collective, la jeunesse, le changement social et culturel, la subjectivation de l'individu... Depuis sa retraite, il s'intéresse à la sociologie de l'histoire. Pour en savoir plus sur sa carrière académique et ses publications, voir son dossier sur Wikipédia.