Le changement socioculturel dans la vie quotidienne; Guy Bajoit; POUR; www.pour.press;

Le changement socioculturel dans la vie quotidienne

Chers lecteurs,

À supposer que vous ayez lu les trois premières chroniques[1]que j’ai publiées sur ce site, et à supposer que vous soyez plutôt d’accord avec les analyses que je vous ai proposées[2], je vous invite maintenant à voir à quel point cette manière de lire le monde actuel (occidental surtout, mais pas seulement) est pertinente pour comprendre ce qui se passe dans tous les domaines de la vie quotidienne des gens et dans toutes les relations sociales dans lesquelles vous et moi sommes engagés. Si le capitalisme a bien évolué comme je le pense, en obéissant à la logique néolibérale, et s’il est bien entré ainsi dans son troisième âge, alors les gens d’aujourd’hui (surtout s’ils sont plus jeunes) ne pensent plus du tout comme ceux d’il y a 30, 40 ou 50 ans. L’idée (toute culturelle) qu’ils se font de ce que signifie « mener une vie bonne » est devenue très différente : les jeunes (et les moins jeunes) ne pensent plus et n’agissent plus comme ceux d’hier. Ils ont d’autres valeurs, d’autres intérêts, d’autres habitudes et d’autres affects. Et cela change, plus ou moins radicalement, leur rapport à toutes les relations sociales qui forment le tissu de leur vie quotidienne.

Pour les comprendre (et tenter d’agir avec eux sur la société où nous vivons), nous devons apprendre à nous « décentrer », de la même manière qu’il faut savoir le faire pour comprendre les gens qui vivaient au Moyen Âge ou ceux qui vivent encore dans d’autres cultures (musulmane par exemple). Je vous invite donc à prendre de la distance, en prenant connaissance des résultats d’une vaste enquête menée sur les jeunes, principalement français. Pourquoi pas belges, direz-vous ? Parce que grosso modo, cela revient au même : la mutation culturelle se généralise, en commençant par les pays occidentaux ! Ne portez donc pas de jugement : les jeunes d’aujourd’hui ne sont ni meilleurs ni pires que ceux d’hier, mais ils ont d’autres valeurs. Prenez plutôt de la distance : décentrez-vous !

Mon analyse de la mutation du modèle culturel dans les sociétés modernes (voir ma chronique n°3) se fonde sur les résultats des enquêtes européennes sur les valeurs, et sur les travaux des sociologues qui les ont analysées.[3]Il ressort de ces enquêtes que les plus réceptifs aux valeurs véhiculées par le modèle culturel subjectiviste sont (comme on pouvait s’y attendre), les plus jeunes, les plus instruits, les plus urbaniséset les moins religieux. Cependant, si ces individus sont bien les plus disposés à accepter ces nouvelles valeurs, celles-ci se répandent dans toutes les catégories sociales de la population ; d’ailleurs, comme l’observe Olivier Galland, les valeurs des différents groupes d’âge tendent à se rapprocher, ce qui signifie que la culture subjectiviste s’installe, prend racine. On note aussi que les différences d’opinion entre les hommes et les femmes se réduisent de plus en plus : si les hommes d’aujourd’hui ne pensent plus comme ceux d’hier, ce changement est bien plus important et plus rapide encore chez les femmes ! Je crois pouvoir affirmer que ce qui les libère peu à peu de la (très vieille) domination masculine, c’est précisément ce changement culturel, car il rend leurs revendications légitimes.

En distinguant les différents champs relationnels de leur vie quotidienne, voici très brièvement et avec quelques commentaires, les tendances[4]qui se dégagent des analyses réalisées, surtout en France, après la dernière enquête sur les valeurs (celle de 2008).

Pour accéder à l’intégralité de cet article, vous devez vous connecter (connexion) ou souscrire à l’Abonnement numérique.

Bibliographie succincte

La note ci-dessus a été élaborée principalement à partir des ouvrages suivants :

– BRECHON, Pierre et TCHERNIA, Jean-François (s/dir.) : La France à travers ses valeurs(2009).

– GALLAND, Olivier, Les jeunes Français ont-ils raison d’avoir peur ? (2009).;

– ROUDET, Bernard, Regard sur les jeunes en France (2009).

Je me suis aussi inspiré d’ouvrages plus anciens, dont voici les principaux :

– BAWIN-LEGROS Bernadette, VOYÉ Liliane, DOBBELAERE Karl et ELCHARDUS Marc (sous la dir. de), (2001), Belge toujours. Fidélité, stabilité, tolérance : les valeurs des Belges en l’an 2000, Bruxelles, De Boeck Université.

– DURUT-BELLAT Marie et VAN ZANTEN Agnès (1999), Sociologie de l’école, Paris, Armand Colin.

– FRANSSEN Abraham (2002), La Fabrique du sujet. Transformations normatives, crises identitaires et logiques de reconnaissance, Louvain-la-Neuve, thèse de doctorat en sociologie.

– INGLEHART Ronald (1993), La Transition culturelle dans les sociétés industrielles avancées, Paris, Economica, (1reéd. anglaise : 1990).

– KAUFMANN Jean-Claude (2001), Ego. Pour une sociologie de l’individu, Paris, Nathan.

– LAHIRE Bernard (1998), L’Homme pluriel. Les ressorts de l’action,Paris, Nathan.

– MÉDADominique(1999), Le Travail, une valeur en voie de disparition, Paris, Aubier.

– ROUSSEL Louis (1989), La Famille incertaine, Paris, Odile Jacob.

– SINGLY François de (1993), Sociologie de la famille contemporaine, Paris, Nathan.

[1]La première avait pour titre « La logique de fonctionnement du capitalisme néolibéral », la seconde, « Les trois âges du capitalisme »et la troisième, « La mutation culturelle dans les sociétés modernes ». Je vous conseille de les lire d’abord, pour que vous puissiez tirer profit de celle-ci.

[2]N’ayant reçu jusqu’ici pratiquement aucun commentaireà propos de ces trois chroniques, je me sens en droit de supposer que vous êtes d’accord avec mes analyses ! Car, évidemment, puisque vous êtes des lecteurs de Pour, je ne peux pas imaginer un instant une autre explication : que votre sens critique ne soit pas « en pleine forme », ou que mes propos vous soient complètement indifférents ! Je vous rappelle encore que vous pouvez toujours m’adresser vos remarques, vos critiques et vos questions, en écrivant à : <guy.bajoit@uclouvain.be>. Je vous répondrai, soyez en sûrs, car je suis convaincu que c’est ce dialogue critique qui peut nous faire avancer.

[3]Sous l’égide de l’Union Européenne, des sociologues organisent tous les neuf ans (1981, 1990, 1999 et 2008), dans tous les pays de l’Union, un European Values Survey (EVS) : un long questionnaire est passé à des échantillons représentatifs de la population de chaque pays ; on recueille ainsi les opinions des gens sur toutes sortes de questions : la famille, le travail et les loisirs, l’éducation, la religion et la morale, la politique, l’économie, l’environnement, la sociabilité, etc. Voyez, à la fin ce ce texte, une brève bibliographie des principaux livres que j’ai consultés.

[4]Evidemment, ce ne sont que des tendances et parfois, elles reviennent en arrière. Mais, dans l’ensemble, elles se renforcent, tantôt plus, tantôt moins, à mesure que le temps passe. Il y a eu une autre enquête en 2017, mais je ne connais pas encore ses résultats.

[5]Certains, c’est vrai, profitent de la situation : ils n’ont pas envie de s’en aller ou bien ils ont peur de quitter leur chambre d’adolescent. Mais ce sont des cas si exceptionnels qu’on a fait d’eux le thème d’un film à succès : Tanguy.

[6]« J’ai l’honneur de ne pas te demander ta main », disait déjà Georges Brassens.

[7]Titre très significatif d’un livre de François de Singly.

[8]« C’est comme ça parce que c’est comme ça, parce que je suis ton prof, un point c’est tout ! » est une affirmation qui a perdu une grande partie, sinon la totalité de son sens (au moins pour celui qui subit l’autorité, mais aussi pour celui qui l’exerce). On peut étendre cette remarque aux pères, aux maris, aux policiers, aux juges, aux assistants sociaux, etc…

[9]Comme, par exemple, la victoire, ou l’espoir de remporter la coupe du monde de football. Les jeunes comme les vieux continuent à chanter à tue-tête, et sans trop réfléchir à ce qu’ils disent : « qu’un sang impur abreuve nos sillons » !On n’a pas encore changé les paroles de « La Marseillaise », mais je suis prêt à parier que cela arrivera bientôt.

[10]Moins cependant en Europe qu’en Amérique du Nord (USA et Canada), où cette nouvelle culture est bien plus valorisée.

[11]Que j’ai résumée dans ma troisième chronique. Ceux qui veulent en savoir plus sur cette transition cultuelle, peuvent consulter : G. Bajoit et A. Franssen : Les jeunes dans la compétition culturelle(PUF, 1995) ; G. Bajoit : Le changement social(Armand Colin, 2003), La Maison du sociologue(Académia, 2015), et surtout, L’individu, sujet de lui-même, (Armand Colin, 2013).


By Guy Bajoit

Guy Bajoit Guy Bajoit est né en 1937 à Mélin (Brabant Wallon) de parents ouvriers. Il est d'abord devenu ingénieur commercial, puis directeur du service financier de l'Université catholique de Louvain. Il a créé ensuite, dans la même université, un service coopération au développement (le Secrétariat du Tiers-Monde), qu'il a dirigé, tout en faisant une licence et un doctorat en sociologie. Il a ensuite été professeur associé à l'Université de Lille I, puis chargé de cours et professeur à la FOPES (Faculté ouverte de politique économique et sociale de l'UC). Il est actuellement « professeur émérite ». Son engagement politique a commencé par une solidarité avec les Palestiniens, puis avec le MIR bolivien, ensuite avec la gauche latino-américaine, en particulier avec celle du Chili. Ses recherches et son enseignement ont porté sur : le développement, l'action collective, la jeunesse, le changement social et culturel, la subjectivation de l'individu... Depuis sa retraite, il s'intéresse à la sociologie de l'histoire. Pour en savoir plus sur sa carrière académique et ses publications, voir son dossier sur Wikipédia.