Que faire pour redonner du sens à la lutte des classes ?

« Quand nous avons cru avoir toutes les réponses, ils ont changé toutes les questions ! »
Mario Benedetti (poète uruguayen)

Les sept chroniques qui précèdent n’ont fait que préparer celle-ci et les suivantes. Le moment est venu d’aborder de front le problème central qui nous occupe : puisque nos sociétés ont changé, les luttes sociales doivent changer elles aussi et ce dans tous les domaines de la vie commune. Commençons par le domaine le plus décisif : l’économie. Si la manière de produire et de gérer la richesse a changé radicalement depuis une quarantaine d’années, alors, les classes sociales qui la produisent et qui la gèrent ne sont plus les mêmes que celles d’avant, les relations de classes non plus, et les conflits entre elles doivent s’adapter aux nouveaux enjeux.

1- Qui sont les nouvelles classes sociales du capitalisme néolibéral ?

Produire et gérer la richesse économique a toujours été l’affaire des classes sociales.[1] Dans tous les régimes économiques[2], on trouve une classe productrice qui produit plus de richesse que ce qui est nécessaire pour satisfaire ses propres besoins, donc, qui fournit un surtravail (source d’un surplus de richesse), et une classe gestionnaire, qui s’approprie de ce surplus et le gère (décide de l’usage qu’elle en fera).[3]

Je rappelle d’abord que, sous le régime capitaliste industriel national, la classe productrice est le prolétariat (les travailleurs qui, parce qu’ils ne possèdent que leur force de travail pour vivre, sont contraints de la vendre à des patrons, donc d’entrer dans le régime du salariat) et que la classe gestionnaire est la bourgeoise (les patrons capitalistes, propriétaires privés des moyens de production, qui achètent la force de travail du prolétariat sur le marché). Dans ce régime, la valeur d’échange des biens et des services que l’ouvrier produit est plus grande que celle de son salaire (il fournit un surtravail qui produit une plus-value), et ce, pour quatre raisons : parce que son patron le fait travailler plus d’heures que celles qu’il lui faut pour produire des biens dont la valeur équivaut à celle de son salaire ; parce que sa force de travail est une marchandise dont le prix est fixé par le marché[4], sur lequel le travailleur est dépendant du patron pour avoir un emploi ; parce que, grâce aux outils (moyens de production) dont le patron est propriétaire, la productivité du travail augmente constamment par l’innovation technologique[5] ; et parce que l’État, contrôlé par la bourgeoisie, réprime les revendications du mouvement ouvrier.[6] Quant au patron, il s’approprie de la plus-value en vendant toute la production, dont il est évidemment propriétaire.

Ce régime n’est pas mort, loin de là : il existe toujours dans le monde entier, surtout dans les pays du Sud. Mais ce n’est plus lui qui est décisif aujourd’hui pour la production et la gestion de la richesse. Un autre régime s’est développé à côté de lui, coexistant avec lui, mais qui a pris les commandes au niveau mondial depuis une quarantaine d’années : le régime du capitalisme néolibéral mondialisé. Il repose sur deux nouvelles classes sociales. Pour savoir comment il convient de les nommer, il est essentiel de se poser les deux questions suivantes et d’y trouver les bonnes réponses : « Comment la nouvelle classe gestionnaire s’y prend-elle pour contraindre la classe productrice à fournir un surtravail ? » et « Comment s’y prend-elle pour s’approprier le surplus de richesse que ce surtravail fournit et ainsi s’enrichir ? » Commençons par la seconde question.

a) Comment la nouvelle classe gestionnaire s’approprie-t-elle du surplus et s’enrichit-elle ?

Cette classe est composée d’un ensemble d’individus qui se sont enrichis et continuent de le faire en combinant quatre méthodes :

1) ils investissent dans de grandes entreprises commerciales compétitives qui conquièrent des marchés dans le monde entier et leur rapportent des bénéfices commerciaux ;
2) ils confient leurs bénéfices aux banques qui les prêtent à des entreprises ou des États et qui spéculent sur les flux financiers mondiaux, ce qui leur rapporte des intérêts financiers ;
3) ils financent des entreprises de recherche scientifique appliquée, qui produisent des innovations technologiques, les font breveter et les « louent » contre des royalties (des rentes) ;
4) ils continuent, comme leurs prédécesseurs, d’exploiter du travail dans des entreprises de plus en plus mécanisées qui leur rapporte une plus-value relative sur le travail.

Il est difficile d’établir un ordre d’importance parmi ces quatre méthodes[7]. Cependant, il me semble clair que les trois premières sont devenues largement les plus importantes, au moins dans les pays les plus hégémoniques du monde (le Nord Occidental), c’est-à-dire dans ceux qui gèrent l’économie mondiale. La quatrième méthode conserve cependant toute son importance dans les pays moins développés, soumis à l’hégémonie des premiers, dont l’économie dépend de leurs investissements, et où l’on retrouve encore le vieux capitalisme sauvage du XIXsiècle européen et un lumpenprolétariat constituant une inépuisable armée de réserve laborieuse.

Si l’on s’interroge sur ceux qui gèrent et dominent aujourd’hui l’économie mondiale, il est clair que ce qui pour eux est décisif, ce n’est plus de savoir produire mais de savoir vendre, ce n’est plus d’exploiter des travailleurs (même s’ils le font encore) mais de séduire des clients en manipulant leurs besoins (pour en créer sans cesse de nouveaux) et en les endettant. Ils forment donc un ensemble de marchands et de financiers, que l’on peut appeler (au moins provisoirement) la « classe mercantiliste », parce que c’est en contrôlant les marchés des biens, des services, des innovations et des capitaux qu’ils s’approprient la richesse économique et qu’ils la gèrent à leur gré.

Cette nouvelle classe gestionnaire peut compter sur quelques serviteurs dévoués et bien payés. J’en vois au moins sept :

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Guy BAJOIT[14]


[1] En disant cela, je ne réduis nullement une entreprise à deux classes sociales. L’organisation d’une entreprise implique plusieurs autres catégories sociales qui ne sont pas des classes à proprement parler : elles ne produisent pas et ne gèrent pas directement de la richesse (même si elles y contribuent par les services qu’elles rendent).
[2] Et ce, depuis des millénaires, dans les sociétés qui connaissent une division du travail plus ou moins complexe. En fait, depuis la sédentarisation et l’invention de l’agriculture, donc vers 6.000 à 8.000 ans avant notre ère.
[3] C’est comme ça, même si, comme moi d’ailleurs, vous aimeriez bien que ce ne le soit plus !
[4] Son salaire (la somme des valeurs d’échange des biens socialement nécessaires à la reproduction de sa force de travail) ne lui permettant pas de faire des économies (puisqu’il le dépense entièrement pour reproduire cette force), l’ouvrier ne pouvait pas s’acheter des moyens de production, donc, il ne pouvait pas devenir lui-même capitaliste : il était et restait un prolétaire durant toute sa vie. (Voir K. Marx, Le Capital).
[5] Ce qui a constitué une réponse très efficace à la « baisse tendancielle des taux de profit », laquelle s’expliquait par les effets cumulés de la concurrence (entre les capitalistes) et les luttes de classe du prolétariat.
[6] C’est pourquoi le raccourcissement du temps de travail, la hausse des salaires, le partage des gains de productivité et les conventions collectives sous arbitrage étatique ont toujours constitué l’essentiel des revendications du mouvement ouvrier : ces enjeux-là étaient stratégiques.
[7] Selon Omar Aktouf, la combinaison de ces quatre méthodes entre elles avait déjà été prévue par Marx. Il appelait « plus-value extra » le produit de cette combinaison de toutes les formes de valeur ajoutée.
[8] Ce n’est pas de la science-fiction : il existe déjà des entreprises où des robots produisent des robots !
[9] Le droit de prendre des brevets sur le vivant (des molécules, des cellules, des gènes) a été accepté dès 1980 par la Cour Suprême des USA. Au nom de la compétition, cette décision a contraint l’Union Européenne d’en faire autant. Riccardo Petrella considère cette marchandisation du vivant comme un des principaux verrous du capitalisme mondial.
[10] Hélas, à en croire les scientifiques et les écologistes, nous n’avons sans doute plus devant nous un demi-siècle avant l’effondrement irréversible : nous sommes très probablement sur le point de passer la « ligne rouge » !
[11] Voir sur cette question ma 7ème chronique, qui traite de « l’évaluation des résistances et des alternatives au capitalisme néolibéral ».
[12] C’est pourquoi je consacrerai mes 9ème et 10ème chroniques, celles de janvier et de février 2019, aux conditions qui doivent être réunies pour qu’une action collective conflictuelle soit possible et efficace.
[13] Le hasard a voulu que, pendant que j’écrivais cette chronique, le mouvement dit « des gilets jaunes » était en train de naître et de s’exprimer en France et en Belgique. Il constitue, à mon avis, un exemple parfait d’un conflit de classe du « clientariat », dont on peut penser qu’il va s’étendre à d’autres acteurs. J’y consacrerai ma 9ème chronique.
[14] Les commentaires seront les bienvenus : guy.bajoit@uclouvain.be. Je remercie très sincèrement les personnes qui se sont donné la peine de lire attentivement la première version de ce texte et m’ont fait parvenir leurs commentaires et leurs critiques. Ils m’ont beaucoup aidé à améliorer mon analyse et plus encore, ma manière de la présenter. Merci donc à Alain Adriaens, Omar Aktouf, Michel Gevers, Riccardo Petrella, Paul Löwenthal et Michel Molitor.


Guy Bajoit

Par Guy Bajoit

Guy Bajoit Guy Bajoit est né en 1937 à Mélin (Brabant Wallon) de parents ouvriers. Il est d'abord devenu ingénieur commercial, puis directeur du service financier de l'Université catholique de Louvain. Il a créé ensuite, dans la même université, un service coopération au développement (le Secrétariat du Tiers-Monde), qu'il a dirigé, tout en faisant une licence et un doctorat en sociologie. Il a ensuite été professeur associé à l'Université de Lille I, puis chargé de cours et professeur à la FOPES (Faculté ouverte de politique économique et sociale de l'UC). Il est actuellement « professeur émérite ». Son engagement politique a commencé par une solidarité avec les Palestiniens, puis avec le MIR bolivien, ensuite avec la gauche latino-américaine, en particulier avec celle du Chili. Ses recherches et son enseignement ont porté sur : le développement, l'action collective, la jeunesse, le changement social et culturel, la subjectivation de l'individu... Depuis sa retraite, il s'intéresse à la sociologie de l'histoire. Pour en savoir plus sur sa carrière académique et ses publications, voir son dossier sur Wikipédia.

One thought on “Que faire pour redonner du sens à la lutte des classes ?

  • petroula.kangas

    Je suis d’accord que l’arrêt ou la forte diminution de la consommation effrennée de biens et de services peut devenir une arme très puissante, pour autant que suffisamment de personnes s’y mettent. Ce levier n’a pas encore été exploité.

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