Qu’est-ce qu’un mouvement social ? L’exemple des « Gilets jaunes ».

Chronique n°9 

Ma chronique précédente (la 8ème) avait pour objet de proposer la création d’un « mouvement social clientarien ». Selon moi, celui-ci redonnerait un sens aux luttes de classes d’aujourd’hui, en les adaptant au capitalisme néolibéral. Hélas, c’est plus facile à dire qu’à faire. C’est pourquoi, cette 9ème chronique et la suivante seront consacrées aux conditions de possibilité d’un tel mouvement social. Or, nous venons précisément d’avoir sous les yeux un exemple significatif, celui des « Gilets jaunes », qui prouve que ce type d’action est possible. Analysons-le ici, à la lumière de ce que les sociologues savent (ou croient savoir) des mouvements sociaux.

 1- Construire un mouvement social n’est pas toujours possible

Promouvoir un mouvement social, c’est toujours construire un « nous » (une solidarité entre des « je »), qui s’engage dans un échange conflictuel contre un « eux » (un adversaire), au nom d’un bien collectif, d’un « enjeu », et qui met en œuvre certaines « méthodes » efficaces de lutte. Exemples classiques : « Nous » (les ouvriers, les femmes, les noirs, les immigrés, les homosexuels, etc.), contre « eux » (les bourgeois, les hommes, les blancs, les Belges, les hétérosexuels, etc.), au nom d’un bien dont « nous » estimons être privés (le bien-être, la liberté, l’égalité des genres, des races, des cultures, etc.), et que nous revendiquons par certaines « méthodes » (la grève, les manifestations de rue, le boycott, etc.)[1]

Construire une telle forme d’action est souvent très difficile, et parfois même impossible, parce que tous ceux qui sont victimes d’une privation (d’un bien quelconque) ne sont pas disposés à s’engager dans une action collective conflictuelle. Et ce, pour trois raisons au moins :

a) La première raison est que la privation d’un bien n’engendre pas toujours de l’indignation chez ceux qui en sont victimes. Ils sont conscients de la privation, ils en conçoivent même de la frustration, mais pas forcément un sentiment d’injustice. Or, il n’y a d’indignation que si les intéressés estiment que « ce n’est pas juste, pas bien, pas normal » d’être traités comme ils le sont. Mais, la plupart du temps, ils se font une raison : ils se disent que « c’est ainsi depuis toujours », que « c’est naturel et qu’on n’y peut rien » et même que « c’est la fatalité, que c’est Dieu qui l’a voulu » ou, pire encore, que « c’est de notre faute »! Et ils se débrouillent comme ils peuvent : tantôt ils font même preuve d’un plus grand dévouement envers ceux qui les dominent, en espérant être récompensés pour cela ; tantôt, au contraire, ils trichent et profitent du « système » ; ou bien ils font les deux !

b) La seconde raison est que, même ceux qui ressentent de l’indignation ne se mobilisent pas toujours dans un mouvement social. Ils cherchent souvent d’autres réponses possibles que de s’engager dans un conflit ouvert et ils se donnent pour cela de bonnes raisons : « Ce n’est pas ça qu’il faut faire, ça ne sert à rien ». Ils préfèrent soit une solution individuelle (« Je fais ma révolution personnelle », « Je fais mon jardinet », « Je trie mes déchets »), soit un projet collectif, mais limité à des petits groupes (« Je participe à un groupe d’achats en commun », « Je place mes économies dans une banque éthique »). Ainsi, les solutions qu’ils adoptent résolvent bien leur propre problème (ils échappent peu ou prou au néolibéralisme), mais ne présentent pas de véritable menace pour le « système » ; parfois même, leurs actions sont « fonctionnelles »[2] par rapport à ce « système ».

c) La troisième raison est que, même, ceux qui se mobilisent ne s’organisent pas toujours : ils peuvent se rebeller, participer à des émeutes, se défouler pendant quelques jours… puis rentrer chez eux et continuer à vivre comme avant ! Ce ne sont pas les exemples qui manquent, de rébellions coûteuses en vies humaines et en dégâts matériels, qui n’ont servi qu’à justifier la répression qui leur a été opposée, mais ont été entièrement inutiles à la résolution du problème qui les avait provoquées.

Bref, la formation d’un mouvement social efficace passe par la résolution des trois problèmes que je viens de signaler. Il faut que ceux qui sont privés s’indignent, que les indignés se mobilisent, et que les mobilisés s’organisent. Mais pour qu’il en soit ainsi, il faut que certaines conditions soient réunies : certaines de celles-ci peuvent être créées par l’action du mouvement lui-même, mais d’autres sont indépendantes de son intervention, donc hors de sa portée. Je précise que les conditions que je vais citer ci-après ne sont pas des « conditions nécessaires et suffisantes » comme celles que l’on trouve en physique : « Si cette eau est pure, si elle est soumise à une pression d’une atmosphère et si elle est portée à 100°, alors, toujours, elle bout ! » Non ! Nous avons affaire à des humains, à des êtres dotés de conscience, qui peuvent, tantôt plus, tantôt moins, choisir leurs comportements : ils ne sont donc jamais entièrement soumis à des causes efficientes (à un déterminisme absolu). Chacune des conditions citées ci-dessous est utile, contribue à la formation d’un mouvement social, augmente la probabilité de sa survenance, mais celle-ci peut aussi se produire si certaines d’entre elles manquent à l’appel. C’est pourquoi les mouvements sociaux sont le plus souvent imprévisibles : qui avait prévu le mouvement des Gilets jaunes ?

2- Les conditions d’efficacité d’un mouvement social

a) De la privation à l’indignation

Pour que le bien dont les individus sont privés engendre chez eux un sentiment de frustration qui provoque leur indignation, il est utile :

  1. que ce bien soit hautement valorisé par le modèle culturel régnant ;
  2. qu’il fasse partie d’un objectif utopique à long terme ;
  3. que les individus qui le revendiquent aient des raisons d’espérer obtenir ce bien ici et maintenant ;
  4. qu’ils attribuent leur privation à un adversaire qu’ils tiennent pour responsable de leur privation (qu’il le soit réellement ou non : il peut aussi n’être qu’un bouc émissaire).

L’exemple du mouvement des « Gilets jaunes »

Ils sont incontestablement très indignés ! Que le gouvernement Macron veuille faire payer par eux, qui ont déjà tant de mal à joindre les deux bouts en fin de mois, une taxe sur les carburants pour financer la transition écologique, alors que ce même gouvernement fait des cadeaux fiscaux aux gens riches qui, en plus, sont précisément les grands responsables des dégâts environnementaux, c’est trop : c’est proprement scandaleux, inadmissible, intolérable ! Le bien dont ils se sentent privés, c’est leur pouvoir d’achat : le coût de la vie ne cesse d’augmenter et leurs revenus ne suivent pas, dans une culture qui, pourtant, valorise au plus haut point l’accès à la consommation. L’utopie qui inspire leur indignation, c’est la justice, l’égalité sociale, alors que les inégalités de pouvoir d’achat sont déjà trop grandes et ne cessent de croître. Or, ils avaient espéré qu’après la débâcle de F. Hollande et des socialistes, tout irait mieux, grâce à E. Macron : un homme nouveau, jeune, intelligent, plein de promesses, qui n’appartenait à aucun de ces vieux partis corrompus et inutiles. En lui, ils avaient déposé toute leur espérance. Et voici que ce président prétentieux et arrogant, qui se croit sorti de la cuisse de Jupiter mais qui ne sait pas écouter son peuple, montre maintenant son vrai visage : il gouverne entouré de technocrates, il favorise les riches, il a trahi ses électeurs sans vergogne, et il les a déçus profondément ! L’espoir déçu me paraît être la condition fondamentale de leur indignation.[3] Ce sentiment d’injustice, d’abandon, a été préparé par plusieurs gouvernements successifs (déjà depuis F. Mitterrand) : il constitue une « rupture du pacte social implicite » entre les élites et leur peuple, suite au « démantèlement progressif des protections apportées par l’État […] qui, en France, a joué un rôle central pour tempérer les contradictions entre le travail et le capital ».[4]

b) De l’indignation à la mobilisation

Pour que des individus, tout indignés qu’ils soient, se décident à participer à une action collective conflictuelle, à se solidariser avec les autres et à entreprendre des actions (qui ont toujours des coûts : le temps passé, l’énergie dépensée, les risques encourus, l’argent dépensé..), il faut encore d’autres conditions. Il est utile :

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Guy Bajoit


[1] On aura reconnu les trois principes constitutifs d’un mouvement social selon Alain Touraine : l’identité (« nous »), l’opposition (« eux ») et la totalité (« l’enjeu »), auxquels j’en ajoute un quatrième (« les méthodes »).
[2] Comme l’explique bien Philippe De Leener : « Viva for Life : une alternative dérisoire à la solidarité » (voir sa chronique sur le site de POUR).
[3] Comparaison instructive : en 1789, sentant venir des troubles sociaux graves, Louis XVI proposa aux Français (des trois ordres : Tiers État, noblesse et clergé) de rédiger des « Cahiers de doléances » et d’y exprimer librement leurs revendications. Il en aurait reçu au moins 60.000, qui furent conservés. Ce faisant, il a laissé espérer à tout son peuple des réformes décisives qui furent d’ailleurs préparées. Hélas ! elles furent bloquées tant par la noblesse que par le clergé ! Selon le sociologue Alexis de Tocqueville, « la profonde déception de cet espoir aurait déclenché la révolution », qui a coûté sa tête au roi ! Leçon de l’histoire qu’E. Macron aurait dû méditer soigneusement avant de lancer son « grand débat national » ! Que se passera-t-il quand les propositions de réforme qui en sortiront seront bloquées – car elles le seront, soyez en sûrs – par la classe mercantiliste ?
[4] Voir l’article de Laurent Bonelli, « Le soulèvement français : pourquoi maintenant ? », in Le Monde Diplomatique, janvier 2019, p. 13.
[5] L’absence de cette condition est une des raisons pour lesquelles il est plus difficile de mobiliser ceux qui n’apportent pas de contribution (les chômeurs, les exclus, les immigrés, les pauvres, les vieux, les malades…), ou ceux dont la contribution est dévalorisée (les policiers, les prostituées…).
[6] Cette condition, qui peut paraître bizarre, est pourtant très importante. Ce ne sont pas les plus dominés qui se mobilisent les premiers, mais au contraire, ceux qui souffrent le moins de la domination : les ouvriers les plus qualifiés, les femmes de la petite-bourgeoise, les noirs en voie d’ascension sociale…, parce qu’ils courent moins de risques en se mobilisant puisqu’ils disposent de plus de ressources.
[7] Laurent Bonelli, citant les propos d’un haut responsable français des forces de l’ordre. Op. cit. p. 13.
[8] Car les échecs, comme d’ailleurs les succès complets, ont pour effet de démobiliser. Ceux qui désespèrent d’obtenir ce qu’ils veulent, et ceux qui estiment l’avoir déjà obtenu, rentrent chez eux ! Ceux qui continuent la lutte sont ceux qui espèrent encore et qui restent insatisfaits.


Guy Bajoit

Par Guy Bajoit

Guy Bajoit Guy Bajoit est né en 1937 à Mélin (Brabant Wallon) de parents ouvriers. Il est d'abord devenu ingénieur commercial, puis directeur du service financier de l'Université catholique de Louvain. Il a créé ensuite, dans la même université, un service coopération au développement (le Secrétariat du Tiers-Monde), qu'il a dirigé, tout en faisant une licence et un doctorat en sociologie. Il a ensuite été professeur associé à l'Université de Lille I, puis chargé de cours et professeur à la FOPES (Faculté ouverte de politique économique et sociale de l'UC). Il est actuellement « professeur émérite ». Son engagement politique a commencé par une solidarité avec les Palestiniens, puis avec le MIR bolivien, ensuite avec la gauche latino-américaine, en particulier avec celle du Chili. Ses recherches et son enseignement ont porté sur : le développement, l'action collective, la jeunesse, le changement social et culturel, la subjectivation de l'individu... Depuis sa retraite, il s'intéresse à la sociologie de l'histoire. Pour en savoir plus sur sa carrière académique et ses publications, voir son dossier sur Wikipédia.