Fora Temer

Fora Temer! (Dehors Temer) C’est le slogan que l’on voit partout au Brésil depuis un an: sur les murs des bâtiments, dans les ascenseurs, sur les ponts, partout. Il est impossible de se promener au Brésil sans rencontrer ce slogan à chaque coin de rue. Temer, c’est Michel Temer, le président du Brésil depuis l’an passé. Mais son nom est à ce point associé à Fora que, lors d’une récente visite en Chine, un dignitaire chinois l’a présenté à son auditoire comme le président Fora Temer.

Temer, membre d’un parti de centre droit, a pris le pouvoir au Brésil en août 2016 à la suite d’une procédure de destitution menée contre son ancienne alliée Dilma Rousseff, du Parti des Travailleurs, un parti de centre-gauche. Dilma Rousseff avait succédé en 2011 au très populaire président Lula, puis avait été ré-élue en 2014.

La procédure de destitution de Dilma Rousseff a été vécue par une bonne partie de la population brésilienne comme un coup d’Etat. En effet, c’est un parlement dont un tiers des membres sont sous enquête judiciaire pour corruption qui a voté sa destitution, alors qu’elle est une des rares responsables politiques brésiliens dont tout le monde s’accorde à dire qu’elle n’a jamais touché de pots de vin. C’est à sa politique économique et sociale que la droite s’est attaquée, et puisqu’il a bien fallu trouver un prétexte pour la destituer, on lui a reproché d’avoir présenté des chiffres budgétaires incorrects qui visaient à masquer l’ampleur du déficit, une pratique que tous les gouvernements précédents avaient utilisée.

La campagne de destitution de Dilma Rousseff a été orchestrée par Eduardo Cunha, un proche de Temer, qui était alors président de la Chambre. Quelques semaines après le vote de destitution en août 2016, Eduardo Cunha était arrêté et emprisonné pour avoir touché 40 millions de dollars en pots de vin. Aujourd’hui il est toujours en prison. Et c’est par lui que le nouveau scandale Temer éclate.

Bouteilles de bière contre pots de vin.

En effet, Joesley Batista, un des plus riches industriels brésiliens, accusé de corruption et menacé d’emprisonnement, a remis à un juge une cassette d’un entretien qu’il a eu avec Temer en mars de cette année, et dans lequel il demande à Temer s’il doit continuer à payer des sommes importantes à Cunha pour qu’il se taise. Cunha connaît en effet tout des pratiques de corruption menées par Temer. Et Temer lui répond: «oui, bien entendu». La publication de cette information par un journal brésilien a provoqué une onde de choc, multiplié les appels au «Fora Temer», et entraîné une chute de 10% de la bourse brésilienne. Car les enjeux sont multiples.

Pour Temer d’abord. La seule manière pour lui d’échapper à la prison est de ne pas démissionner, car il est protégé par son immunité de président jusqu’en décembre 2018.

Pour la droite et les milieux des affaires ensuite, car ils misaient beaucoup sur des projets de lois mettant en place une austérité exceptionnelle et un démantèlement de la sécurité sociale qui ferait pâlir d’envie Charles Michel. La démission de Temer et l’organisation d’élections seraient donc une catastrophe pour la droite. Il faut savoir qu’avant que n’éclate le dernier scandale le taux d’approbation de Temer atteignait le score abyssal de 4%.

Pour la population enfin, qui réclame depuis un an à grands cris et par des manifestations quasi permanentes la démission de Temer et de son gouvernement, et qui voit avec effroi le passage au congrès des projets de lois que Temer a déposés. Que l’on en juge. Un des projets prévoit que le budget de l’état brésilien, hors charges d’intérêts payées aux banques qui sont bien sûr protégées, ne pourra pas augmenter pendant 20 ans, alors que la population est appelée à croitre de 25% pendant cette période. Un autre prévoit un changement drastique du système des pensions. Ainsi certains travailleurs verraient leurs cotisations à la pension augmenter de 30% alors qu’ils devraient travailler jusqu’à 76 ans pour avoir droit à ladite pension.

La population brésilienne est à cran. Elle voit le coup d’Etat civil de l’an passé comme les prémisses d’un coup d’Etat militaire. Elle craint comme la peste le retour de la dictature militaire qui a sévi au Brésil entre 1964 et 1985. L’appel de Temer à l’intervention de l’armée, ce mercredi 24 mai à Brasilia, pour mater avec violence les manifestants qui réclamaient sa démission fait craindre le pire.

Lula… à gauche, Temer… à droite.

La population brésilienne aspire au retour de l’ex-président Lula, dont les programmes sociaux ont tiré des dizaines de millions de Brésiliens de la pauvreté et dont le programme économique a permis au Brésil de traverser sans l’ombre d’une répercussion la grande crise mondiale de 2008. Sans compter que Lula a investi de manière spectaculaire dans l’enseignement public, en rendant l’école obligatoire et en créant de nouvelles universités publiques, là où les gouvernements précédents avaient laissé le privé investir le champ universitaire, rendant l’université de plus en plus inaccessible à la classe moyenne. Il faut savoir qu’au Brésil, les universités publiques sont d’une qualité très nettement supérieure aux universités privées, mais le désinvestissement y a été tel qu’elles manquent cruellement de places. Elles ont donc mis en place des procédures de sélection très dures qui font que moins d’un candidat sur dix y a accès. Ceux qui échouent n’ont d’autre choix que de se payer une université privée, ou de renoncer.

Considérant que la victoire de Lula aux prochaines élections est inéluctable, la droite n’a d’autre stratégie que de tenter de l’empêcher d’y participer en le faisant jeter en prison. Et pourtant, Lula n’est plus que l’ombre de ce qu’il était il y a 15 ans, suite à un cancer qui l’a fort diminué; mais la population brésilienne, très démoralisée, le perçoit comme sa planche de salut. Quant à la presse brésilienne, qui est entièrement sous le contrôle des milieux d’affaires, elle tire à boulets rouges sur Lula et n’arrête pas de l’accuser, lui aussi, de tentatives de corruption.