En avril 2026, l’Espagne a lancé un nouveau programme de régularisation destiné aux migrants sans papiers, dont on estime qu’il profitera à plus de 500 000 personnes. Fin 2025, l’Allemagne a clôturé une campagne de régularisation lancée en 2023, à laquelle plus de 80 000 personnes ont participé. Ces exemples récents – auxquels on pourrait ajouter les campagnes de régularisation menées en Italie et au Portugal pendant la pandémie de Covid-19 – montrent que ce type de campagne n’a rien d’exceptionnel. Comme le souligne la recherche, ces campagnes font en réalité partie intégrante des politiques migratoires européennes et apportent une réponse aux situations d’irrégularité causées par la demande de main-d’œuvre des employeurs, les aspirations des migrants à rejoindre l’Europe et le nombre limité de voies légales disponibles pour y parvenir.
Bien qu’elles soient fréquentes, ces campagnes suscitent néanmoins de vives réactions dans la sphère politique, où la question de la migration – et de la migration irrégulière en particulier – fait l’objet de débats très polarisés. C’est particulièrement le cas en Belgique, mais aussi en France, où Bruno Retailleau – candidat du parti Les Républicains à la prochaine élection présidentielle – a récemment proposé de « bannir l’Espagne de l’Europe », au motif que sa dernière campagne de régularisation va à l’encontre de ce que veulent les Européens.
Parmi les opposants à l’octroi d’un statut légal aux migrants, on fait souvent valoir que ce type de politique encouragerait de nouveaux migrants à venir en Europe et à y rester en situation irrégulière, et que la régularisation n’est pas soutenue par l’opinion publique. Dans une précédente enquête menée auprès de la population algérienne, nous avions déjà pu démontrer que le « facteur d’attraction » qu’une telle campagne de régularisation serait censée créer n’existe pas. Cependant, la question de savoir s’il existe un soutien public à la régularisation n’a jusqu’à présent guère retenu l’attention des chercheurs.
L’opinion publique sur la migration
Il existe désormais une abondance de recherches scientifiques sur les facteurs qui façonnent l’opinion publique sur l’immigration en général. Ces résultats nous indiquent que les caractéristiques individuelles (âge, sexe, niveau d’éducation, origine ethnique, etc.), ainsi que la couverture médiatique et les contacts interpersonnels avec les immigrés, influencent les attitudes envers l’immigration.
De plus, comme le montrent des sondages d’opinion tels que l’Eurobaromètre, le public est généralement mal informé sur l’immigration.
S’agit-il donc simplement de mieux informer le public pour accroître le soutien aux campagnes de régularisation ? Bien que les études existantes ne permettent pas de conclure de manière définitive que des informations rectificatives renforcent le soutien à l’immigration, elles indiquent que la présentation d’informations factuelles sous forme de récits et de témoignages personnels peut s’avérer plus persuasive que la simple présentation de statistiques.
De même, les recherches sur le rôle du cadrage dans l’analyse du discours ont montré que faire appel aux émotions est une stratégie de communication persuasive dans le domaine de la migration. De toutes ces recherches, nous pouvons donc conclure que tant le contenu que la forme du message sont susceptibles d’influencer les opinions des gens concernant la régularisation des migrants sans papiers.
Une nouvelle enquête à grande échelle auprès de la population belge
Dans une récente publication scientifique, nous présentons les résultats d’une expérience intégrée à une enquête en ligne menée auprès d’un panel de 2 121 personnes représentatives de la population adulte résidante en Belgique.
Depuis la dernière campagne de régularisation organisée en 2009, le débat politique belge sur l’immigration s’est considérablement polarisé. Le contexte semble donc peu propice à la mise en œuvre d’une nouvelle campagne de régularisation, malgré la présence d’environ 112 000 migrants sans papiers dans le pays, sur une population de 11,8 millions d’habitants, dont 20 % sont des immigrés. Au contraire, l’actuel gouvernement fédéral de centre-droit dirigé par le nationaliste flamand Bart De Wever entend plutôt mettre en œuvre – selon les termes de la ministre de l’Asile et de la Migration, Anneleen Van Bossuyt – « la politique d’asile et de migration la plus stricte jamais adoptée », car il s’agirait là de « la politique que les gens réclament ».
Afin de vérifier cette affirmation, nous avons cherché à mesurer le niveau réel de soutien de la population belge en faveur de la régularisation des migrants sans papiers, mais aussi à tester l’effet de cinq messages différents sur le niveau de soutien public aux campagnes de régularisation.
Les participants à l’enquête menée par l’institut de sondage Bpact en mars 2025 ont donc été répartis de manière aléatoire entre un groupe témoin n’ayant reçu aucun message et cinq groupes expérimentaux ayant reçu un message d’environ 100 mots sur le thème de la régularisation.
Ces messages présentaient : (1) des données scientifiques sur les migrants sans papiers sous forme narrative ; (2) l’histoire émouvante d’une migrante sans papiers menacée d’expulsion et soutenue par ses voisins ; (3) les avantages économiques et sociaux de la régularisation des migrants sans papiers ; (4) le deux poids deux mesures dans le traitement réservé par les autorités aux migrants sans papiers par rapport à celui des fraudeurs fiscaux ; et (5) les inégalités entre les migrants fortunés bénéficiant d’un accès privilégié au séjour en Europe et les migrants défavorisés disposant de peu d’options pour rejoindre l’Europe légalement.
Dans notre enquête, tous les participants ont ensuite été invités à exprimer leur position sur l’octroi d’un statut légal aux migrants sans papiers en général, mais aussi sur une régularisation qui serait limitée aux migrants sans papiers qui travaillent dans des professions en pénurie de main-d’œuvre ou à ceux qui ont des liens sociaux durables en Belgique. La raison pour laquelle il est important de distinguer le soutien apporté aux différents profils de migrants sans papiers est que même les programmes de régularisation les plus ambitieux, tels que le modèle migratoire espagnol dévoilé cette année, subordonnent la régularisation à des critères spécifiques.
Les résultats de notre enquête soulignent l’importance de cette approche différenciée. En effet, seuls 21 % des personnes interrogées estiment que les autorités devraient régulariser tous les migrants sans papiers. En revanche, 53 % sont favorables à la régularisation des migrants sans papiers qui travaillent, et la régularisation des migrants exerçant des professions en pénurie de main-d’œuvre recueille un soutien légèrement plus important (54 %). De plus, 45 % des personnes interrogées se sont déclarées favorables à l’octroi d’un statut légal à ceux qui ont tissé des liens sociaux étroits dans le pays. Il convient également de noter qu’entre 20 % et 25 % des participants ne sont ni pour ni contre la régularisation de ces différentes catégories de personnes.
En ce qui concerne l’impact des cinq messages que nous avons testés, seuls deux ont produit un effet significatif. La présentation de données scientifiques sur les migrants sans papiers sous forme narrative (message 1) a entraîné une augmentation d’environ 7 points de pourcentage en faveur de la régularisation des migrants sans papiers en général, ainsi que de ceux qui travaillent. L’exposition au récit émouvant de la vie d’une personne sans papiers (message 2) a quant à elle entraîné une augmentation de 8 points de pourcentage du soutien à la régularisation des personnes ayant des liens de longue date, et même une augmentation de 10 points de pourcentage pour celles exerçant des professions confrontées à des problèmes de pénurie de main-d’œuvre.
Que faut-il penser du soutien conditionnel du public à la régularisation ?
À la suite de l’analyse du cas belge, deux enseignements principaux se dégagent.
D’une part, si le fait de différencier le soutien à l’octroi d’un statut légal en fonction de certains critères peut soulever des préoccupations éthiques en risquant de créer une hiérarchie parmi les immigrés entre ceux jugés « méritants » et ceux jugés « indésirables », cette approche peut également, dans un contexte de forte opposition politique, servir de point de départ pour ouvrir le débat et étendre progressivement l’accès au statut légal à d’autres groupes de migrants sans papiers.
D’autre part, l’étude fournit deux enseignements clés aux décideurs politiques. Elle montre que, contrairement à certaines idées reçues, il existe un véritable soutien public en faveur de la régularisation des migrants. Elle indique également que ce soutien dépend fortement de la manière dont la politique est présentée : le choix du message et son cadrage peuvent considérablement accroître le soutien public et réduire le risque électoral perçu.
Université de Liège, 22 mai 2026
