Andy Burnham Premier ministre : la dernière chance du Parti travailliste britannique

Elu en 2024 avec une majorité écrasante, Keir Starmer quitte le pouvoir deux ans plus tard avec le record du Premier ministre travailliste le plus éphémère et le plus impopulaire de l’histoire du parti. Reniements en série, virage à droite, alignement sur Israël : le bilan est sévère. Son successeur, Andy Burnham, fait figure de dernière chance pour un parti exsangue.

Lundi 20 juillet 2026, Andy Burnham a été adoubé nouveau Premier ministre du Royaume-Uni, en remplacement de Keir Starmer. Après David Cameron, Theresa May, Boris Johnson, Liz Truss, Rishi Sunak et Keir Starmer, il devient le septième Premier ministre en dix ans — du jamais-vu dans l’histoire politique britannique moderne.

Il est aussi le cinquième d’entre eux à accéder au 10 Downing Street sans avoir remporté d’élection nationale à ce titre (Theresa May et Boris Johnson ont bien déclenché des élections générales, mais alors qu’ils occupaient déjà la fonction).

Au final, Starmer n’aura tenu que deux ans à Downing Street, entré en fonction le 5 juillet 2024 au lendemain de sa victoire électorale — une durée qui tombe même légèrement sous cette barre de deux années si l’on retient, plutôt que la date de son départ effectif, celle de l’annonce de sa démission, le 22 juin 2026.

 

Un « couronnement » qui rappelle Gordon Brown

L’élection de Burnham à la tête du parti rappelle celle de Gordon Brown en 2007, lorsque ce dernier remplace Tony Blair comme leader du Labour, devenant ainsi automatiquement chef du gouvernement de l’époque. Les Travaillistes semblent décidément avoir du mal avec les processus démocratiques internes de désignation de leur meneur.

Chez les Conservateurs, la compétition est presque toujours structurée : plusieurs candidats, des tours de scrutin entre députés, puis souvent un vote des adhérents. Il suffit de 48 lettres adressées au Comité 1922 pour déclencher un vote des députés, les deux finalistes étant ensuite départagés par la base militante — c’est ainsi que Theresa May, Boris Johnson et Liz Truss ont tous été poussés vers la sortie en cours de mandat, mais chacun avait aussi été choisi initialement à l’issue de plusieurs tours de scrutin, face à d’autres candidats (le remplacement de Truss par Rishi Sunak en 2022 fait figure d’exception : après seulement 44 jours au pouvoir, elle est poussée à démissionner, et Sunak se retrouve rapidement seul à disposer d’assez de parrainages pour lui succéder).

Certes, la procédure interne du Labour exige elle aussi un nombre minimal de parrainages de députés pour se porter candidat à la direction. Mais en 2007, Gordon Brown avait très vite obtenu un nombre écrasant de signatures, tandis que son unique concurrent potentiel, John McDonnell (député travailliste de l’aile gauche du parti, futur bras droit de Jeremy Corbyn, prédécesseur de Starmer à la tête du parti), restait très en dessous du seuil requis et ne pouvait plus mathématiquement le rattraper. Résultat : aucune élection interne à plusieurs candidats, aucun vote des adhérents, Brown devint leader du Labour, donc Premier ministre, sans que la base ait eu à trancher entre plusieurs options. Les Anglais appellent cela, non sans ironie, une élection « par acclamation », alors même que personne, dans les faits, n’a eu vraiment matière à applaudir.

Le couronnement de Burnham suit un scénario très similaire. Très vite désigné comme le seul candidat crédible (tous les autres prétendants, dont Wes Streeting, ex-ministre travailliste de la Santé, ayant renoncé à se présenter et s’étant ralliés à lui), Burnham a rapidement recueilli le soutien de 322 députés travaillistes, avant d’atteindre 349 sur les 403 que compte le groupe parlementaire dès le lundi 13 juillet, rendant mathématiquement impossible l’émergence d’un rival, le seuil de candidature étant fixé à 81 parrainages. Burnham est officiellement désigné chef du Labour le vendredi 17 juillet, lors d’un congrès extraordinaire du parti, avant de s’installer à Downing Street trois jours plus tard, à l’issue d’une audience avec le roi Charles III.

La comparaison s’arrête toutefois là. Brown était perçu comme l’héritier naturel du blairisme, contrôlant depuis 1997 la machine du parti en tant que chancelier de l’Échiquier (ministre des Finances) — selon la légende, il aurait même scellé avec Tony Blair, dès 1994, un pacte de partage du pouvoir lors d’un dîner au restaurant italien Granita, à Londres. Burnham, lui, arrive au pouvoir après deux années désastreuses pour le gouvernement mené par Starmer, avec une image de « roi du Nord » construite en marge de l’establishment.

 

La démission du Premier ministre le plus impopulaire de l’histoire: le ver était dans le fruit

Starmer semble enchaîner les superlatifs. Il fut élu avec une vague massive de 411 députés, plus du double du résultat de Jeremy Corbyn lors de la défaite de 2019 (202 sièges), et presque autant — à sept sièges près — que Tony Blair en 1997, qui restera dix ans Premier ministre. D’aucuns lui prédisaient déjà deux ou trois mandats, à l’image de ce dernier.

Pourtant le ver était dans le fruit dès le début.

Entre son élection triomphale à la tête du Parti travailliste en 2020 et son arrivée à la tête du Royaume-Uni quatre ans plus tard, on aura rarement vu un retournement de veste aussi clair. Keir Starmer avait conquis la direction du Labour avec un programme résolument à gauche : hausse des impôts sur le revenu pour les 5% les plus riches (au-dessus de 80 000 £), suppression des frais universitaires de 9000 £ par an, fin du plafonnement à deux enfants des allocations familiales (mesure censée sortir 250 000 enfants de la pauvreté), nationalisation du rail, de la poste, de l’énergie et de l’eau, plan vert de 28 milliards de livres par an, défense du droit de vote et de la libre circulation pour les citoyens européens, ou encore promesse de mettre fin à l’externalisation du NHS vers le privé. Une quasi-reprise du programme de gauche radicale de Corbyn, qui avait par deux fois été choisi massivement par la majorité absolue des militants.

Une fois élu à la tête du parti, Starmer abandonna, édulcora ou inversa la quasi-totalité de ces engagements : plus d’impôts sur les hauts revenus (« nous ne le ferons pas, c’est un non catégorique », tranche Rachel Reeves, qui devint ensuite ministre des Finances sous Starmer), maintien du plafonnement des allocations, financement écologique réduit à 23,7 milliards sur toute la législature cette fois — soit 4,5 milliards par an, en grande partie recyclés depuis des engagements conservateurs déjà pris. Au nom de la « responsabilité budgétaire » et de la nécessité de rassurer les marchés après le traumatisme de la période Liz Truss (ancienne Première ministre conservatrice en 2022), le Labour a progressivement remplacé un projet de transformation par une promesse de stabilité, assumant une ligne économique largement compatible avec l’héritage des Conservateurs (à ce sujet, il est encore temps de lire mon livre: L’effet Starmer : comment les travaillistes sont devenus un parti de droite).

Le revirement ne porte pas seulement sur quelques mesures emblématiques, mais sur l’orientation même du parti. Justice fiscale, redistribution, protection sociale, transition écologique, nationalisations ou réforme démocratique : dossier après dossier, les engagements de 2020 ont cédé la place au pragmatisme revendiqué par Starmer, préférant désormais parler de « propriété collective » sans jamais la définir, tandis que Wes Streeting (qui devriendra ministre de la Santé de Starmer) promet d’aller « plus loin que New Labour ne l’a jamais fait » dans l’ouverture du NHS au privé. Même la réforme électorale et l’abolition de la Chambre des Lords, qui ne coûtaient presque rien, ont été renvoyées aux calendes grecques. Sa priorité n’est plus de rompre avec les politiques des années précédentes, mais de convaincre qu’un gouvernement travailliste sera un gestionnaire prudent — quitte à s’attirer les foudres de son propre camp, comme John McDonnell s’inquiétant que « certains membres du parti ne semblent pas [en] comprendre pleinement les conséquences ». À force de renoncements, le programme initial s’est réduit à un objectif unique : gagner le pouvoir, quitte à laisser derrière lui la plupart des promesses qui avaient permis d’y parvenir — au risque, selon l’expression anglaise, qu’elles ne vaillent même plus « le papier sur lequel elles sont écrites ».

Particularité du système électoral britannique, qui produit d’importantes distorsions entre la répartition des suffrages et celle des sièges : beaucoup ont oublié que la majorité pléthorique de Starmer cachait en fait la plus faible part de voix jamais obtenue par un parti remportant une majorité absolue depuis l’introduction du suffrage universel moderne. Avec 9,7 millions de suffrages et 33,7%, le Labour a fait non seulement moins bien qu’en 2019 dans l’absolu (10,3 millions) mais surtout un quart de moins qu’en 2017, où le parti avait rassemblé 12,9 millions de voix et 40% — deux élections pourtant perdues par Corbyn. Mal élu, ayant passé quatre ans à purger son parti de son aile gauche et à trahir ses promesses de 2020, Starmer donne le ton dès sa première semaine à Downing Street : plutôt que de tenir l’engagement pris devant les militants, il refuse de revenir sur le plafonnement à deux enfants des allocations familiales, allant jusqu’à exclure sept de ses propres députés qui avaient voté pour son abolition. Il faudra attendre seize mois, et le Budget de novembre 2025, pour que la ministre des finances Rachel Reeves finisse par céder et supprimer la mesure.

Rapidement la maigre popularité du nouveau Premier ministre s’effondre lorsqu’il décide, toujours dans ses premiers mois, de supprimer l’aide au chauffage (de 200 à 300 £ par an) pour 90 % des retraités — l’une des premières mesures sociales introduites sous Tony Blair, en 1997. Le gouvernement s’attaque ensuite aux aides aux personnes handicapées, dans le but d’économiser 5 milliards de livres, alors même que sa propre étude d’impact prévoit qu’un quart de million de personnes, dont 50 000 enfants, basculeront dans la pauvreté relative à cause de ces coupes. Toute hausse d’impôts sur les plus riches reste dans le même temps hors de question : le gouvernement avait déjà édulcoré sa réforme du statut de Non-Domicilié (un dispositif fiscal réservé aux plus fortunés) — censée rapporter 5,2 milliards de livres selon le manifeste électoral du Labour, un chiffre que l’OBR (Office for Budget Responsibility, organisme indépendant chargé de la surveillance des finances publiques du Royaume-Uni) a depuis ramené à environ 3 milliards par an.

Sous la pression, Starmer finira pourtant par reculer sur presque tout : rétablissement partiel de l’aide au chauffage en juin 2025 (pour tous les retraités gagnant moins de 35 000 , soit 75% d’entre eux), abandon de l’essentiel de la réforme des aides sociales après la fronde de ses propres députés, puis suppression du plafonnement des allocations familiales qu’il avait pourtant défendu bec et ongles seize mois plus tôt. Un gouvernement qui semblait avancer à reculons, corrigeant dans la douleur ce qu’il avait lui-même imposé contre son propre camp.

Quant à la crédibilité de ses propos, on se souviendra qu’il décrivait Jeremy Corbyn comme un “collègue et un ami lorsqu’il faisait campagne pour lui succéder à la tête du Labour en 2020, avant d’expliquer par la suite qu’il n’avait jamais réellement été son ami, de le suspendre du parti quelques mois plus tard, puis de l’empêcher de se présenter en tant que Travailliste aux législatives de 2024. Il a décrit l’ère Corbyn comme un désastre pour le Labour, le tenant publiquement pour responsable de l’isolement du parti et de la crise liée à l’antisémitisme. Lors de sa dernière séance de questions au gouvernement en tant que Premier ministre, Starmer est même allé jusqu’à affirmer que le parti avait été « reconnu institutionnellement antisémite » sous Corbyn, alors qu’aucun rapport officiel, pas même celui de l’EHRC en 2020, n’a jamais établi un tel constat. Des accusations d’ailleurs largement amplifiées et instrumentalisées, selon plusieurs études et enquêtes : on citera notamment l’ouvrage Weaponising Antisemitism: How the Israel Lobby Brought Down Jeremy Corbyn d’Asa Winstanley, ou encore l’étude universitaire Bad News for Labour: Antisemitism, the Party and Public Belief (Greg Philo, Mike Berry et al.), qui montre l’écart considérable entre l’ampleur perçue du phénomène par le public et sa réalité statistique au sein du parti. Le rapport Forde, commandé par le bureau exécutif du parti en 2020 après la fuite d’un document interne accablant, nuance lui aussi fortement le discours officiel : il conclut que l’antisémitisme a été « instrumentalisé comme une arme factionnelle », révèle un racisme et un sexisme structurels au sein même du siège du parti, et documente comment des cadres hostiles à Corbyn avaient délibérément détourné des fonds.

On se rappellera aussi que Starmer a soutenu la nomination de Peter Mandelson, en dépit des alertes de ses propres services, au poste d’ambassadeur aux États-Unis. Mandelson, surnommé le « prince des ténèbres » après ses nombreux passages dans les gouvernements de Tony Blair et Gordon Brown entre 1997 et 2010, a été contraint de démissionner à plusieurs reprises au cours de sa carrière ministérielle. Ce même Mandelson, dont la proximité avec le pédophile Jeffrey Epstein — pourtant connue de longue date — a fait l’objet de nombreuses révélations et suscité de nombreuses interrogations.

Mais sans doute l’un des marqueurs les plus déterminants dans l’impopularité de Starmer au sein de la frange gauche du parti et qui nourri la fuite de nombreux électeurs travaillistes, en premier lieu vers les Verts — est son attitude envers la cause palestinienne. Un sondage Opinium publié en juin 2026 montre que 53% des anciens électeurs du Labour ayant rejoint un parti progressiste (Verts, Libéraux-démocrates, SNP, Plaid Cymru, indépendants) citent la position du gouvernement sur Gaza comme un facteur de leur choix — une proportion qui grimpe à 67% chez ceux ayant spécifiquement basculé vers les Verts, de loin la première destination de ces électeurs déçus. Et de façon plus globale, un sondage YouGov ce mois-ci montre que 50 % des Britanniques pensent qu’Israël commet un génocide à Gaza et 55 % affirment que le Royaume-Uni ne devrait plus considérer Israël comme un allié.

On a déjà évoqué plus haut l’instrumentalisation des accusations d’antisémitisme, qui ont permis de se débarrasser (ou du moins de réduire au silence) l’aile la plus à gauche du parti, à commencer par Jeremy Corbyn, pourtant élu par deux fois leader du parti avec plus de 60% des suffrages. Avant même de devenir chef du gouvernement, Starmer avait jugé légitime, sur LBC, le droit d’Israël à couper l’eau, la nourriture et l’électricité à la population de Gaza, au lendemain des attaques du Hamas d’octobre 2023. Une fois au pouvoir, son gouvernement — sous la houlette d’abord d’Yvette Cooper, puis de Shabana Mahmood au ministère de l’Intérieur à partir de septembre 2025 — n’a eu de cesse de réprimer les manifestations propalestiniennes, arrêtant plus de 3 000 personnes pour le simple port d’une pancarte portant les mots « je m’oppose au génocide, je soutiens Palestine Action ». Cette dernière organisation a été classée comme terroriste par le gouvernement, alors qu’elle n’a jamais causé un seul mort et s’est essentiellement attaquée à des sites liés à Elbit Systems, entreprise d’armement israélienne implantée au Royaume-Uni, ainsi qu’à deux avions-ravitailleurs de la RAF, essentiellement tagués de peinture, que le groupe accusait de servir au ravitaillement de chasseurs israéliens et à des missions de renseignement au-dessus de Gaza (une enquête du média Declassified UK a montré qu’au moins l’un des deux avions avait bien été utilisé en 2024 pour ravitailler des frappes britanniques au Yémen, menées en soutien à Israël).

Il est maintenant le premier ministre travailliste qui a servi le moins longtemps depuis le premier gouvernement de Ramsay MacDonald en 1924 (même le plus éphémère de tous si l’on considère que MacDonald a ensuite exercé un second mandat de six ans à partir de 1929) et un an de moins que Gordon Brown.

 

Un discours truffé de mensonges

Le discours d’adieu prononcé le 20 juillet devant le 10 Downing Street restera sans doute comme un cas d’école de déni politique et de travesti de vérité. Starmer y affirme que son travail est terminé et qu’il quitte ses fonctions avec bonne grâce et le sourire, fier de tout ce qui a été accompli. Il se targue d’avoir sorti le parti d’une « défaite historique » en 2019 — sans rappeler que Corbyn, cette année-là, avait tout de même recueilli plus de voix que lui en 2024.

« L’économie est plus forte » ? Le Royaume-Uni a terminé 2025 en quasi-récession, avec une croissance nulle au dernier trimestre et un PIB par habitant en recul. « Nos services publics sont en amélioration, avec la plus forte baisse des délais d’attente du NHS depuis 17 ans » ? Cette baisse avait déjà commencé sous les Tories avant même l’élection de 2024, et le gouvernement s’apprête à rater sa propre cible des 18 semaines maximum pour une prise en charge, tandis que les délais chez le généraliste, eux, se sont allongés depuis son arrivée.

« Les enfants sortent chaque jour de la pauvreté » ? Sa toute première décision fut justement de refuser de les en sortir, avant que sa propre étude d’impact ne prévoie 50 000 enfants supplémentaires précipités dans la pauvreté par ses coupes sociales. « L’immigration a significativement baissé » ? C’est exact — mais au prix d’un discours de mai 2025 comparé par ses propres députés au tristement célèbre « Rivers of Blood » d’Enoch Powell, ce discours anti‑immigration de 1968 qui lui avait valu l’exclusion du Parti conservateur et reste un texte de référence pour l’extrême droite. Un virage si marqué que le leader de l’extrême droite Nigel Farage lui-même s’est targué que Starmer avait « beaucoup appris » de son parti Reform UK.

« Notre défense et notre sécurité reposent sur des bases bien plus solides » ? Son propre ministre de la Défense, John Healey, avait démissionné onze jours plus tôt, l’accusant précisément de sous-financer l’armée « en ces temps de menaces croissantes », reprenant mot pour mot l’alarme que Starmer lui‑même lançait quelques mois plus tôt à la conférence de Munich.  Que dire de cette « décence » qu’il revendique, lui qui avait nommé Peter Mandelson ambassadeur à Washington malgré ses liens connus avec Jeffrey Epstein, avant de devoir le limoger en catastrophe et s’excuser d’avoir « cru ses mensonges » ? Et sur la « compassion » dont il se targue, elle tranche avec l’image qui colle à Starmer depuis sa campagne de 2020 — un homme que la BBC elle-même interrogeait sur son côté « impitoyable », et à qui la journaliste Helen Lewis a consacré tout un article sur son style « de tueur sans pitié » —, une réputation que confirment sa politique envers les plus pauvres, détaillée plus haut, et son traitement des demandeurs d’asile.

Quant à cette réputation internationale « grandement renforcée », le feuilleton Gaza qu’on vient de détailler — siège cautionné, interdiction de Palestine Action, militants historiques du Labour détournés vers les Verts — ainsi que l’autorisation donnée à Donald Trump d’utiliser des bases militaires britanniques dans son offensive contre l’Iran, et la décision toute récente de classer les Gardiens de la Révolution comme organisation terroriste, se chargent de la démentir.

Pas un mot, dans ce texte, sur les renoncements de 2020, sur les multiples reculs imposés par la rue et son propre groupe parlementaire, ni sur l’état de sa fonction de Premier ministre le plus impopulaire de l’histoire récente qu’il quitte.

On se frotte les yeux tant chaque phrase de ce discours relève d’un monde parallèle — une « réalité alternative », aurait dit Kellyanne Conway, conseillère de Donald Trump, en 2017. Un homme qui, jusqu’au bout, n’aura eu de constance que dans une chose : refuser de voir l’image que le miroir renvoyait de lui.

 

Qui est Andy Burnham, le nouveau Premier ministre

Andy Burnham est une figure du Labour depuis plus de vingt ans. Élu député à seulement 31 ans en 2001, il gravit rapidement les échelons — ministre junior sous Tony Blair dès 2005, puis membre du gouvernement de Gordon Brown, où il devient secrétaire en chef au Trésor, ministre de la Culture, puis ministre de la Santé en 2009-2010. Il tente sa chance à la direction du parti une première fois en 2010, battu par Ed Miliband, puis une seconde fois en 2015, où il ne recueille que 19% des voix, écrasé par Jeremy Corbyn (59,5%). Faute d’avenir à Westminster, il choisit de quitter la politique nationale, renonçant à se représenter aux législatives suivantes pour devenir, en 2017, le premier maire du Grand Manchester — cet ancien bastion ouvrier et fief travailliste du nord de l’Angleterre, que d’aucuns comparent à un Roubaix britannique, et que beaucoup considèrent, à tort ou à raison, comme la véritable « deuxième ville » du pays sur le plan culturel (même si Birmingham en conserve le titre officiel par la population).

C’est là qu’il se forge une réputation de gestionnaire concret et de porte-voix efficace du Nord : un investissement massif de 1,2 milliard de livres sur cinq ans dans les transports, la renationalisation des bus sous une franchise unique depuis 2023 — le Bee Network — avec un tarif plafonné à 2 £, soit moitié moins qu’auparavant ; une priorité affichée au logement social ; et une gestion énergique des crises locales, illustrée par son bras de fer avec le gouvernement central pendant la pandémie de Covid, où il arracha une aide de 60 millions de livres alors que Downing Street lui en proposait trois fois moins. Cette image de baron local, bâtie loin des couloirs de Westminster, lui vaut le surnom de « roi du Nord ».

Son retour au cœur de Londres ne s’annonce pas simple, et les premiers signes ne sont guère encourageants. En janvier 2026, la direction du parti — Starmer en tête — avait déjà bloqué une première tentative de Burnham de revenir à Westminster, en lui refusant le droit de se présenter à l’élection partielle de Gorton and Denton, un bastion travailliste tenu depuis 1931. Résultat : privé de son candidat le plus populaire, le Labour s’est effondré à la troisième place, doublé par les Verts (vainqueurs avec 40,7% des voix) et par Reform UK, perdant ainsi la circonscription pour la première fois depuis près d’un siècle.

Quatre mois plus tard, en mai 2026, c’est finalement Josh Simons, député travailliste de Makerfield, qui lui cède sa place. Le geste n’a rien d’anodin : Simons, ancien directeur de Labour Together (le think tank fondé par Morgan McSweeney, l’homme de l’ombre derrière les coups tordus du Labour, parfois surnommé « le cerveau » du Premier ministre – j’en ai parlé ICI), avait dû démissionner de son poste ministériel en février 2026, après avoir été pris en flagrant délit d’avoir payé une entreprise américaine pour enquêter sur des journalistes qui documentaient les financements occultes de Labour Together (dont Paul Holden, auteur du livre-enquête The Fraud, paru quelques mois plus tôt). Simons était même allé jusqu’à monter un piège à ces journalistes en les dénonçant aux services de renseignement comme ayant des liens avec le Kremlin. Ayant participé dans les dernières semaines  à la préparation de la transition gouvernementale. il est aujourd’hui largement pressenti pour rejoindre Downing Street sous la nouvelle administration, ce que la presse de gauche elle-même dénonce comme la reconduction pure et simple de l’ancien clan McSweeney au sommet de l’État, sous une nouvelle bannière.

Autre nomination, plus révélatrice encore : pour chef de cabinet (l’équivalent de Secretaire de l’Elysée en France), poste bien plus stratégique, Burnham a choisi James Purnell, l’un de ses plus vieux amis politiques — ancien ministre sous Tony Blair et Gordon Brown, avec qui il partageait un bureau à l’époque de Blair, ancien partisan de l’invasion de l’Irak, et surtout ancien président de Labour Friends of Israel pendant deux ans. Un choix d’autant plus scruté que la position de Burnham lui-même sur Israël reste ambiguë : s’il a été membre de Labour Friends of Israel, il a rompu les rangs avec Starmer dès octobre 2023, en réclamant un cessez-le-feu à Gaza. Mais plus récemment, son équipe avait jugé qu’en parler ne l’aiderait pas à remporter l’élection partielle de Makerfield, et il a depuis gardé un silence prudent. De quoi laisser planer le doute sur la direction que prendra sa politique étrangère — entre les réseaux qui l’entourent et les positions qu’il a lui-même défendues par le passé.

Au niveau national, Burnham a surtout annoncé vouloir délocaliser certaines fonctions gouvernementales hors de la capitale, en se présentant comme le défenseur des collectivités locales et des anciens bastions rouges du Nord. Ayant déclaré depuis longtemps être favorable à la représentation proportionnelle, il était très attendu par les Verts et les Libéraux-démocrates sur une réforme électorale ; mais il a récemment précisé que toute réforme devrait attendre un engagement inscrit dans le manifeste électoral de 2029 — ce qui revient, dans les faits, à en écarter toute mise en œuvre avant les prochaines législatives, au plus tôt.

Pour le reste, les orientations du nouveau Premier ministre demeurent largement inconnues. Il semble avoir fait sienne la célèbre phrase des Mémoires du cardinal de Retz : « On ne sort de l’ambiguïté qu’à ses dépens ». Contrairement à la plupart des élections à la tête du Parti travailliste, Burnham n’a jamais eu à défendre un programme détaillé face à plusieurs concurrents. Désigné sans opposition après avoir recueilli le soutien écrasant des députés travaillistes, il est arrivé à Downing Street sans aucune campagne interne. Il est donc difficile de savoir quelles seront ses priorités. Dans tous les cas, l’expérience invite à la prudence : Keir Starmer avait remporté la direction du Labour en 2020 en présentant dix engagements précis, mais qui furent presqu’aussitôt abandonnés une fois le pouvoir à portée de main.

 

Les premières nominations suggèrent un sens politique plus affûté

Le gouvernement de Burnham, dévoilé le 21 juillet, commence toutefois à lever un coin du voile sur les orientations du nouveau Premier ministre. Plusieurs nominations semblent répondre aux critiques adressées à la ligne Starmer, tandis que l’une d’entre elles constitue une véritable surprise.

Jusqu’au dernier moment, la presse économique britannique était pourtant unanime. le Financial Times affirmait, sources internes à l’appui, que la nomination de Shabana Mahmood au ministère des Finances était « actée », au point que la livre sterling et les obligations britanniques avaient réagi favorablement à cette perspective sur les marchés. Contre toute attente, c’est finalement John Healey — l’ancien ministre dont la démission fracassante, un mois plus tôt, avait précipité la chute de Starmer — qui hérite de ce portefeuille stratégique. Un choix qui n’est pas anodin : au ministère de la Défense, Healey s’était heurté à l’intransigeance budgétaire de Rachel Reeves, alors chancelière de l’Échiquier, qui refusait d’accorder les crédits supplémentaires réclamés par son département. Le voilà désormais placé au cœur même des arbitrages financiers, avec la possibilité de peser directement sur les choix budgétaires du gouvernement. Exit donc Rachel Reeves et son orthodoxie budgétaire inflexible.

Mahmood demeure quant à elle à l’Intérieur, ce qui envoie un signal clair de continuité sur l’immigration et la sécurité. Sous la pression de Nigel Farage et Reform UK, le Labour ne semble pas vouloir rompre avec une stratégie consistant à reprendre certains thèmes imposés par l’extrême droite sur ce dossier. Mais la nomination d’Ed Miliband aux Affaires étrangères semble adresser un autre message. Premier leader du Labour issu d’une famille juive — bien qu’il se définisse lui-même comme athée — et fils de réfugiés ayant fui le nazisme, il semble toutefois pencher d’avantage vers une approche diplomatique axée sur la recherche d’une paix durable dans la région et s’est montré très critique par le passé envers le gouvernement israélien. Reste à voir si cette inflexion diplomatique pourra coexister avec la ligne dure assumée par le ministère de l’Intérieur, notamment sur les mobilisations propalestiniennes.

Autre nomination significative : celle d’Angela Rayner. L’ancienne vice-Première ministre retrouve le portefeuille du Logement, qu’elle avait quitté en septembre 2025 à la suite de l’affaire des droits de mutation sous-payés. Elle est généralement créditée des rares avancées concrète du gouvernement Starmer, notamment le Renters’ Rights Bill, qui met notamment fin aux expulsions sans motif (no-fault evictions), et l’Employment Rights Bill, présenté comme la réforme la plus ambitieuse des droits des travailleurs britanniques depuis une génération.

A l’inverse de Starmer, qui n’avait jamais remporté d’élection avant de devenir député en 2015, Burnham a été député de Leigh pendant 16 ans, de 2001 à 2017 ; il s’appuie sur trois mandats locaux successifs remportés haut la main et sur une cote de popularité personnelle qui écrase celle de son prédécesseur . La composition de son premier gouvernement semble déjà refléter ce sens politique plus affûté, mêlant gestes d’ouverture, continuités assumées et nominations inattendues. Cela devrait lui permettre de naviguer plus habilement et d’éviter certains des écueils qui ont précipité la chute de Starmer.

Mais cela sera-t-il suffisant pour celui qui apparaît désormais comme le dernier espoir de restaurer la crédibilité d’un Labour abîmé par deux années de reniements ? Arrivé au cœur de l’été, pendant la pause parlementaire estivale, Andy Burnham bénéficie de quelques semaines de répit pour peaufiner son programme gouvernemental. Le véritable test commencera après la rentrée de septembre, lorsque le parlement reprendra ses travaux : les nominations laisseront place aux décisions, et les premières impressions aux premiers résultats.

 

Vonric,
21juillet 2026.

Article publié sur le blog de Vonric sur les Blogs de Médiapart et sur son blog personnel.
Publication intégrale autorisée.
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A LIRE, en accès libre.
■Deux ans après sa victoire électorale du 2024 (obtenue avec moins de voix que les deux résultats  électoraux obtenus par Jeremy Corbijn et résultant essentiellement, dans un système électoral majoritaire relatif à un tour qui donne la victoire à la liste ayant obtenu le plus de voix au premier tour, de l’émergence à l’extrême-droite de Reform UK qui a fragilisé de nombreux candidats conservateurs), Keir Starmer démissionne comme dirigeant du Labour et comme Premier Ministre. L’impopularité  écrasante de Starmer  et l’affaiblissement des travaillistes sont également liés à l’émergence de nouvelles dynamiques de gauche au Royaume-Uni et à la
décrédibisation majeure du parti travailliste auprès des couches populaires.
L’article revient sur les 5 ans du mandat de Starmer à la tête du Labour depuis 2020 et sur les diverses manoeuvres et techniques de sa politique de liquidation systématique de la ligne radicale de Jeremy Corbijn, dont la conséquence est d’ouvrir l’espace à la radicalité hors du parti travailliste, chez les Verts (qui ambitionnent de remplacer le Labour et excluent toute alliance avec lui) et chez Your Party (fondé notamment par Jeremy Corbijn et dont la tendance dirige Your Party).
●”Starmer, Israël et la purge de la gauche du Labour”, Amine Snoussi, 17 juillet 2026.
■Andy Burnham affirme vouloir mettre fin à 40 ans de néolibéralisme. Mais avec lui comme Premier Ministre, le Parti Travailliste n’a plus beaucoup de temps pour prouver qu’il est du côté des communautaire populaires.
●”Si Andy Burnham échoue, ce sera la fin du Parti travailliste”, Marcus Barnett, Jacobin, 1 août 2026, traduction par les lecteurs du Blog Les Crises.

Illustration : Montage à partir des photos de Starmer (By Kirsty O’Connor / No 10 Downing StreetPrime Minister Sir Keir Starmer arrives at Number 10 Downing St, OGL 3, Link ) et Burnham (Par Alecsandra Dragoi / No 10 Downing Street, OGL 3, Lien )


By Vonric

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