Serons-nous victimes de la haine de l’autre?

« Est-ce qu’il faudra attendre que chacun ait subi lui-même la violence et la haine de l’autre pour que suffisamment de personnes se dressent contre ceux qui les institutionnalisent ? Quand ce moment sera arrivé, est-ce qu’il ne sera pas trop tard ? » L’homme qui se pose cette question s’appelle Diego Dumont. Le soir de ce lundi 1er octobre, il a été tabassé par la police. Passé à tabac, il n’y a pas d’autres mots. Et il ne sait toujours pas pourquoi.

« Arrestations gare de Landen. Diego blessé. Francken sur place, Help » : ce message d’une membre de la plateforme citoyenne d’hébergement « Hesbaye terre d’accueil » a été publié sur Facebook quelques minutes après les faits. Ce qu’il disait paraissait tellement surréaliste qu’on aurait pu penser à une fake news. C’est pourtant la réalité, répercutée depuis lors par de nombreux médias : lundi soir, alors qu’il allait cueillir sa fille à la gare de Landen, Diego Dumont a assisté au débarquement de fourgons de police. En voyant les policiers prendre possession du quai et attendre devant les portes du train qui étaient toujours fermées, ce père d’une famille dont la maison s’est ouverte depuis plus d’un an pour héberger régulièrement des migrants a compris qu’il s’agissait d’une rafle. Alors, en veillant à se tenir à distance de l’opération pour ne pas l’entraver, il s’est mis à la filmer avec son smartphone. Un policier lui a demandé d’arrêter. Il a répondu qu’il connaissait ses droits: celui de filmer sans diffuser les images, en particulier. Devant l’insistance de l’agent, Diego a répété ses arguments et montré sa carte d’identité. L’agent a alors tenté d’attraper son GSM et trois autres policiers l’ont attrapé par l’arrière, plaqué à plat ventre sur le sol. L’un d’entre eux lui a écrasé la tête. Un autre lui tenait le bras droit derrière le dos et le troisième lui a donné plusieurs coups de pied dans un de ses flancs. Les policiers l’ont relevé, menotté dans le dos et conduit vers un combi, puis emmené aux urgences de l’hôpital de Tirlemont. Après le bilan médical, ils lui ont indiqué qu’il n’était plus arrêté. Diego a voulu aller porter plainte immédiatement au commissariat de Hannut, où on lui répondu de s’adresser à celui de Liège. Il a finalement pu déposer sa plainte à Hannut le mardi matin. Le reste de sa journée s’est déroulée dans un tourbillon d’entretiens avec des journalistes. Je lui avais envoyé un message dès l’aube, puis en voyant tomber les articles de presse tout au long de la journée, j’ai été soulagée de voir que son témoignage était largement médiatisé. Alors, quand mercredi Diego m’a proposé de passer chez lui, c’est d’abord un ami blessé que je me suis empressée d’aller retrouver.

Je le dis d’emblée, Diego est un ami. Pas un ami proche. Mais un ami quand même, au sens moins usité aujourd’hui du mot, qu’on utilisait autrefois pour désigner la bienveillance. C’était du temps où on pouvait parler « un langage ami », montrer, voir ou aimer un visage « ami ». Si autour de Hannut, les visages de Diego et d’Anne, son épouse, sont connus et reconnus comme des « visages amis », ce n’est pas parce que le couple y tient depuis plus de vingt ans un magasin de jouets. Non, c’est parce qu’ensemble, autour de l’idée du jeu, ils n’ont eu de cesse de tricoter et re-tricoter des liens, dans une société où tant de gens et de choses contribuent à les détruire. Anne et Diego sont moins des vendeurs que des partageurs. En se mettant à disposition d’écoles, de mouvements de jeunesse, d’autres organisations, ils redonnent une place à l’expérience essentielle du jeu : celle d’approcher les différences des uns et des autres dans la joie d’un moment partagé loin des écrans, et de dépasser de cette façon les barrières de l’âge, des opinions, de la langue, de la religion, ou des origines. C’est parce que j’ai vu naître de l’amitié sur les visages de nombreux joueurs que Diego est à mes yeux un ami. Et c’est le visage de cet ami, ensanglanté sur les photos médiatisées depuis lundi pour accompagner son témoignage, que j’étais inquiète et empressée de retrouver.

Ce mercredi après-midi, c’est d’abord par un sourire que Diego m’accueille dans la fermette hesbignonne où chaque objet semble ouvrir une porte sur le monde. Les blessures externes sont presqu’effacées. Mais l’homme qui est assis devant moi n’est pas intact pour autant. Une plaie béante s’est ouverte à l’intérieur de lui, parce qu’il ne comprend toujours pas ce qui lui est arrivé. « Depuis lundi soir, je retourne les choses dans ma tête. Tant que je n’aurai pas compris ce qui les a mis dans une rage pareille, j’aurai peur des flics. Je suis intimement convaincu qu’il y a eu un vrai plaisir de faire mal. Si c’était uniquement pour m’interdire de filmer, une fois que j’étais par terre et que mon gsm était éclaté, ils pouvaient me maintenir comme ça. Et puis, il y a eu la réflexion de l’un d’eux. Une fois que j’ai été menotté et relevé, j’ai été encadré par deux policiers qui m’ont mené au fourgon. Celui qui me tenait à l’arrière par les menottes me faisait mal. Je lui ai dit que je marchais, que je collaborais, et j’ai demandé pourquoi il se comportait comme ça. Il m’a regardé et m’a dit: ’’Parce que tu es un wallon’’. Il aurait dit : ’’Tu es un macaque, ou un nègre’’, il y aurait eu la même haine dans son propos. Je lui ai répondu : ’’Mais on est dans une autre dimension alors ?’’ Ce n’était pas le terme ’’wallon’’ qui me dérangeait mais que la raison pour laquelle il me faisait mal, c’était que je sois différent, que je sois l’autre. Et que c’était permis, visiblement, de faire mal à quelqu’un sous le prétexte qu’il soit différent. Ça m’a scié et ça continue à me hanter. »

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Isabelle Masson-Loodts


Photo de Frédéric Moreau De Bellaing