Palestiniens dehors, travailleurs étrangers dedans : comment Israël remodèle sa main d’oeuvre

Enquêtes ouvrières – 51

Pilier de longue date de l’économie israélienne à bas salaires, les Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza sont écartés depuis le 7 octobre — remplacés par un afflux de travailleurs migrants soumis à des conditions de travail extrêmement précaires.

Le hayon d’un camion-poubelle s’ouvre lentement. À l’intérieur, une septantaine d’hommes palestiniens sont entassés les uns contre les autres, leurs yeux peinent à s’habituer à la lumière après ce qui semble avoir été un trajet étouffant. Ils se protègent les yeux alors que des lampes torches éclairent leurs visages. Des policiers israéliens pointent leurs fusils sur eux à bout portant et leur crient des ordres, ce qui pousse certains hommes à lever instinctivement les mains. Un par un, ils sont tirés hors du camion, un bras forcé derrière le dos, puis emmenés en garde à vue.

La vidéo de près de 10 minutes diffusée par la police israélienne le 13 avril, peu après l’interception du véhicule sur l’autoroute reliant la région métropolitaine de Tel-Aviv à la Cisjordanie occupée, montre les conséquences d’une tentative de passage en Israël par des travailleurs palestiniens sans permis. Traités comme s’ils étaient de dangereux terroristes, ces hommes ne cherchaient guère plus que de gagner leur vie pour subvenir aux besoins de leur famille.

Depuis des décennies, l’emploi dans les secteurs à bas salaires en Israël — en particulier la construction, l’agriculture et d’autres formes de travail manuel — constitue un pilier des moyens de subsistance des Palestiniens dans les territoires occupés, où l’étouffement de l’économie par Israël maintient les salaires à un niveau bas et le chômage à un niveau élevé. Avant le 7 octobre 2023, ces travailleurs injectaient environ 380 millions de dollars par mois dans les marchés locaux. Dans certaines villes de Cisjordanie, plus de 90 % des hommes dépendaient d’un emploi en Israël.

Aujourd’hui, ces possibilités ont pratiquement disparu. Après le 7 octobre, plus de 200 000 Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza — dont 150 000 titulaires de permis de Cisjordanie, environ 50 000 travaillant sans permis et 18 500 originaires de Gaza — se sont vu interdire l’entrée en Israël, officiellement pour des « raisons de sécurité ».

En réalité, la guerre contre Gaza a donné à l’État israélien l’impulsion nécessaire pour réduire considérablement sa dépendance de longue date à l’égard de la main-d’œuvre palestinienne, marquant ainsi un tournant décisif dans l’équilibre qui prévalait depuis des décennies entre l’impératif idéologique d’exclure les travailleurs palestiniens et leur rôle essentiel dans le développement économique israélien.

 

Un équilibre précaire

« Avant la guerre, l’intégration des travailleurs palestiniens sur le marché du travail servait les intérêts économiques d’Israël », a déclaré à +972 Magazine Maayan Niezna, une experte juridique qui suit de près le recours d’Israël à la main-d’œuvre migrante. « Mais cela s’inscrivait également dans le projet politique de l’occupation, visant à créer une dépendance tout en “contenant” le risque de résistance grâce à une certaine stabilité économique. »

À cette fin, lorsque Israël a entamé son occupation militaire de la Cisjordanie et de Gaza en 1967, il a rapidement commencé à délivrer des permis aux Palestiniens qui souhaitaient travailler en Israël — lançant ainsi une politique qualifiée d’« intégration contrôlée ». Entre 1968 et 1973, le nombre de Palestiniens travaillant en Israël a augmenté de plus de 38 % par an. En réponse à la première Intifada qui a débuté à la fin des années 1980, Israël a toutefois imposé un régime de permis strict qui limitait l’accès des Palestiniens à son marché du travail, et a commencé à remplacer ces travailleurs par une main-d’œuvre migrante.

Les travailleurs thaïlandais ont occupé les emplois agricoles, tandis que des ouvriers chinois et indiens ont été recrutés pour le bâtiment et des Philippins pour les soins. En 2000, lorsque la deuxième Intifada a éclaté, environ 240 000 travailleurs migrants, en situation régulière ou irrégulière, représentaient environ 10 % de la main-d’œuvre israélienne.

Mais l’économie allait mal : en 2002, elle a connu sa pire année depuis 1953. Alors que la suprématie juive et le racisme devenaient de plus en plus manifestes dans la politique israélienne, le gouvernement a commencé à faire des travailleurs étrangers les boucs émissaires de la récession, les accusant d’être responsables de la hausse du chômage et de « porter atteinte au caractère juif de l’État à la suite de mariages mixtes ».

En 2002, le Premier ministre de l’époque, Ariel Sharon, a lancé une campagne d’expulsion massive visant les travailleurs migrants. Les autorités ont recruté des informateurs qui laissaient des marques visibles sur les portes des travailleurs étrangers afin de fracturer délibérément les communautés migrantes. Quelque 40 000 personnes ont été expulsées, et environ le double de ce nombre ont été intimidées au point de partir de leur propre gré.

Au cours des années 2010 et au début des années 2020, Israël a progressivement rouvert ses frontières aux travailleurs étrangers, notamment dans les secteurs de l’agriculture, du bâtiment et des services à domicile. Dans les deux premiers secteurs, les travailleurs étrangers ont progressivement remplacé la main-d’œuvre palestinienne, tandis que le secteur des services à domicile a créé un nouveau créneau (des quotas gouvernementaux ont plafonné la main-d’œuvre étrangère dans l’agriculture et le bâtiment à environ 30 000 personnes par secteur, alors que le secteur des services à domicile n’est pas soumis à de telles limites).

Bien que l’emploi des Palestiniens en Israël ait continué d’augmenter au cours des années précédant le 7 octobre — avec plus de 20 % des Palestiniens des territoires occupés employés en Israël en 2022, contre 13 % en 2020 —, leur emploi restait fortement contrôlé : concentré dans des secteurs peu valorisés, dépendant de systèmes de permis instables et du parrainage des employeurs, et souvent informel ou non réglementé, avec peu de recours contre l’exploitation.

Puis vint le 7 octobre. Presque du jour au lendemain, des centaines de milliers de travailleurs palestiniens ont perdu leur emploi lorsque leurs permis d’entrée ont été révoqués. Des milliers de Gazaouis, qui constituaient autrefois l’épine dorsale de cette main-d’œuvre, ont été détenus ou se sont retrouvés bloqués en Cisjordanie. Au cours des mois qui ont suivi, la construction résidentielle en Israël a chuté de 95 %, tandis que la production agricole a baissé de 80 %.

Les « préoccupations sécuritaires » invoquées par Israël pour justifier cette mesure — suggérant que les travailleurs pourraient profiter de leur accès pour aider le Hamas dans la guerre — ne résistent pas à un examen minutieux. Des recherches menées par des institutions liées aux propres services de sécurité israéliens, telles que l’Institut d’études de sécurité nationale (INSS), indiquent que les travailleurs palestiniens titulaires d’un permis ne sont presque jamais impliqués dans des activités militantes, y compris le 7 octobre.

« C’est une forme de punition collective », a déclaré Niezna. « Interdire l’accès aux travailleurs palestiniens n’a aucun sens d’un point de vue sécuritaire ; cela n’a de sens que dans le cadre d’un projet politique d’occupation et d’annexion. » Dans le contexte de la violence des colons en Cisjordanie et du génocide à Gaza, a expliqué Niezna, l’affaiblissement de l’économie palestinienne vise à étouffer les derniers soubresauts d’autosuffisance et d’autonomie politique palestiniennes.

 

« Les migrants sont invités en tant que travailleurs, pas en tant qu’êtres humains »

Si les efforts visant à mettre fin à la dépendance à l’égard de la main-d’œuvre palestinienne sont bien antérieurs au gouvernement israélien actuel, le ministre des Finances Bezalel Smotrich s’est imposé comme une figure centrale de leur accélération. Sous le couvert de la guerre, son ministère a pris des mesures pour accélérer les réformes néolibérales du travail, assouplissant la réglementation tout en faisant peser les coûts les plus lourds sur les travailleurs migrants et les quelques travailleurs palestiniens restants, qui ont le moins accès aux protections juridiques et sociales contre les abus.

« Nous avons réduit la réglementation », s’est vanté Smotrich dans une annonce de 2024 promouvant des politiques visant à accroître le recrutement de main-d’œuvre étrangère. « [Nous] avons fait venir plus de 20 000 travailleurs étrangers dans le pays depuis le début de la guerre à Gaza. »

Cette même annonce présentait des plans visant à recruter quelque 65 000 travailleurs originaires d’Inde, du Sri Lanka et d’Ouzbékistan par l’intermédiaire de nouveaux centres de recrutement dans les grandes villes, des négociations étant en cours pour porter ce nombre jusqu’à 80 000. Selon l’organisation de défense des droits du travail Kav LaOved, environ 270 000 travailleurs migrants sont actuellement employés en Israël.

Les conséquences de ce changement ont été dévastatrices pour les travailleurs palestiniens. Les 8 000 permis délivrés en 2025 pour travailler en Israël ne représentent qu’une fraction de ce qui est nécessaire pour maintenir à flot l’économie de la Cisjordanie, alors même que plus de 10 000 Palestiniens continuent de travailler dans les colonies. Privés des salaires israéliens, des ménages entiers ont perdu leur seule source de revenus et sont poussés au bord du gouffre.

« Les travailleurs palestiniens sont confrontés à une véritable pauvreté », a déclaré Yael Berda, sociologue à l’Université hébraïque de Jérusalem, qui a beaucoup écrit sur le travail palestinien sous le régime des permis israéliens. « Ils n’ont même pas de quoi se nourrir correctement — la situation est vraiment extrême. »

Dans ce contexte, de nombreux travailleurs palestiniens prennent de sérieux risques pour subvenir aux besoins de leur famille. On estime qu’10 000 Palestiniens travaillent en Israël sans permis, un chiffre qui serait probablement plus élevé sans l’effet dissuasif des abus endémiques dans les prisons israéliennes.

Les travailleurs palestiniens, bien qu’ils soient sans aucun doute les plus durement touchés, ne sont pas les seuls à voir leurs moyens de subsistance mis à rude épreuve ces dernières années. L’état de guerre permanent en Israël a fait grimper le chômage parmi sa propre population à près de 10 %. Parallèlement, les dispositifs d’indemnisation du gouvernement se sont détournés de la protection salariale pour s’orienter vers les congés sans solde — perturbant ainsi la constitution de la retraite et laissant de nombreuses personnes sans revenu stable.

Ces changements se sont accompagnés de budgets axés sur l’austérité et d’une confrontation croissante avec les syndicats, y compris des tentatives de bloquer les grèves syndicales. Les tribunaux israéliens se sont de plus en plus rangés du côté du gouvernement, ordonnant parfois aux employés de reprendre le travail même en pleine salve de tirs de missiles. En conséquence, les travailleurs à bas salaire de tous horizons ont du mal à joindre les deux bouts, avec un faible pouvoir de négociation collective.

Pour les travailleurs migrants et les Palestiniens, les risques sont aggravés : la menace d’expulsion ou de révocation du permis donne aux employeurs un moyen de pression important pour exploiter la main-d’œuvre. « Ces travailleurs peuvent se syndiquer », a déclaré Yaniv Bar Ilan, porte-parole du syndicat israélien Koach LaOvdim. « Mais comme ils se trouvent dans une position très précaire — [ils] ne peuvent pas se plaindre par crainte de représailles et ignorent souvent leurs droits —, les tentatives en ce sens restent limitées. »

Si les droits du travail sont égaux sur le papier pour les travailleurs israéliens et les travailleurs migrants, « nous constatons des différences évidentes dans la manière dont les règles de sécurité et les protections sont mises en œuvre », a expliqué Yahel Kurlander, sociologue qui étudie la main-d’œuvre agricole migrante en Israël. En moyenne, les travailleurs migrants dans l’agriculture israélienne ne perçoivent qu’environ 70 % des salaires qui leur sont légalement dus.

Ces disparités sont encore amplifiées en temps de guerre. L’accès aux abris anti-bombes et aux autres mesures de sécurité est souvent laissé à la discrétion des employeurs, malgré les risques accrus — en particulier dans l’agriculture, où le travail s’effectue fréquemment dans des zones frontalières instables. L’État a largement failli à son devoir de fournir une formation ou des conseils de base en matière de sécurité, laissant les travailleurs sans même une compréhension minimale des protocoles d’urgence.

Les conséquences ont été catastrophiques. Lors des attaques du 7 octobre, 22 travailleurs thaïlandais ont été pris en otage et 32 ont été tués. Depuis le début de la guerre américano-israélienne contre l’Iran fin février, au moins trois travailleurs migrants ont été tués lors de frappes de missiles. Pourtant, le sort de ces travailleurs n’a suscité qu’un intérêt limité de la part du public, ce qui reflète leur statut au sein de la société israélienne : indispensables à l’économie, mais rendus invisibles.

Deux ans et demi après le début de la guerre contre Gaza, « il n’y a toujours pas d’instructions pour les aides à domicile sur ce qu’il faut faire en cas d’alerte », a déclaré Kurlander. « Les migrants sont invités en Israël uniquement en tant que travailleurs, pas en tant qu’êtres humains. »

 

« Cela pourrait se retourner contre eux »

En Israël, tout comme le système de la kafala utilisé dans les pays du Golfe, les visas (pour les migrants) et les permis (pour les Palestiniens) sont généralement liés à l’employeur du travailleur. Les travailleurs migrants se voient généralement délivrer des visas de cinq ans parrainés par leurs employeurs, qui sont légalement tenus de leur fournir un logement, de faciliter l’accès à des comptes bancaires et de leur garantir un temps de repos hebdomadaire suffisant. De plus, ils contractent souvent des emprunts pour financer leur déménagement, s’endettant ainsi de plusieurs milliers de dollars qu’il leur faudra des mois, voire des années, de salaire pour rembourser.

Dans la pratique, cette dépendance rend les travailleurs extrêmement vulnérables — et même lorsque leurs droits sont formellement égaux à ceux des citoyens israéliens, leur application est inégale. Un rapport de 2014 publié par Kav LaOved a révélé que les travailleurs agricoles signalaient régulièrement être exposés à des pesticides sans protection ni formation adéquates, subir des retenues sur salaire, souffrir de la faim et vivre dans des logements impropres à l’habitation humaine. Les employeurs omettaient également fréquemment d’ouvrir des comptes bancaires pour les travailleurs, comme l’exige la loi.

Sans intervention du gouvernement, ces abus sont devenus la nouvelle norme. Comme le souligne le rapport, « le secteur agricole israélien est devenu dépendant de salaires illégalement bas », avertissant que « l’application de la loi sans compensation d’une sorte ou d’une autre pour les agriculteurs pourrait causer un grave préjudice au secteur ». Ces violations représentent 500 millions de NIS de pertes annuelles pour les travailleurs.

La dynamique récente liée au conflit a mis en évidence ce changement. Le meurtre de trois travailleurs migrants en Israël par des missiles iraniens lors de la dernière escalade s’ajoute à des pertes similaires dans les pays du Golfe, soulignant les parallèles entre le modèle de main-d’œuvre israélien et celui d’économies plus dépendantes de la migration.

Si les travailleurs migrants représentent une part plus faible de la main-d’œuvre israélienne — environ 7 à 15 %, contre 90 % aux Émirats arabes unis —, le système partage une caractéristique essentielle : la dépendance des travailleurs à l’égard de la volonté de leurs employeurs et de l’État. Cela rend les travailleurs facilement remplaçables, permettant des changements vastes et rapides sur le marché du travail — comme on l’a vu après le 7 octobre, lorsque la main-d’œuvre palestinienne a été rapidement réduite et remplacée par des travailleurs migrants.

Il est toutefois encore trop tôt pour dire si cette exclusion des travailleurs palestiniens marque un changement durable. Tout comme Israël a rapidement remplacé la main-d’œuvre palestinienne par des travailleurs migrants, il pourrait choisir de faire l’inverse si les conditions politiques et économiques venaient à changer. « C’est un pendule », a déclaré Niezna. « Il pourrait revenir en arrière. »

L’érosion des protections des travailleurs ne s’est pas limitée aux migrants : sur l’ensemble du marché du travail, les travailleurs israéliens, palestiniens et étrangers à bas salaire ont vu leurs conditions se détériorer en raison de la déréglementation de la main-d’œuvre migrante.

Pourtant, alors même que leurs destins sont étroitement liés, le chômage élevé et la précarité ont sapé toute possibilité de solidarité interethnique. Dans des secteurs comme la construction et l’agriculture, les travailleurs palestiniens ont souvent été présentés comme des concurrents de la main-d’œuvre israélienne, tandis que les travailleurs migrants sont parfois accusés de nuire aux deux.

Après la première Intifada, par exemple, la remontée en puissance des campagnes en faveur de la « main-d’œuvre hébraïque » — popularisées pour la première fois lors des premières vagues d’immigration sioniste en Palestine — a poussé les entreprises à éviter d’embaucher des travailleurs palestiniens, qu’elles considéraient comme responsables de la baisse des salaires et du remplacement des Israéliens. De tels discours occultent le rôle des politiques néolibérales d’Israël dans la baisse des salaires et des protections, tout en alimentant facilement un discours populaire raciste qui fait des Palestiniens et des travailleurs migrants des boucs émissaires.

 

Charlotte Ritz-Jack et Dana Mills,
6 mai 2026.

Article en accès libre et public sur le site de + 972 Magazine, diffusé par sa lettre d’information et à diffusion possible sur les réseaux sociaux.

Illustration :Par Sete Ruiz — Imported from 500px (archived version) by the Archive Team. (detail page), CC BY 3.0, Lien


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