Le petit prince du jeu vidéo

Chronique de ma vie avec Élisa

Le chemin le plus court vers les fables et leurs mirages passe parfois par un pneu crevé. Le mien a éclaté en fin d’après-midi, alors que je roulais au milieu de nulle part, dans une sorte de province pavillonnaire aussi déserte que l’emplacement du cœur dans un conseil d’administration d’une puissante multinationale.

Farfouillant dans mon coffre à la recherche d’un cric invisible, j’ai commencé à flipper. Pas l’ombre d’un humain à l’horizon. Bien sûr, n’importe quel homo sapiens du XXIe siècle aurait saisi son portable et appelé un ami mais je n’avais pas de téléphone portable. (Aussi surprenant que ce soit, c’est comme ça, je n’en avais pas.) J’ai donc replongé tête première dans mon coffre, retournant le contenu en tous sens avec mes bras qui s’interrogeaient : mais où peut bien se cacher ce foutu cric ? Peine perdue : ce fichu bidule était aussi invisible que… que la décence dans les politiques migratoires occidentales.

– « Dis, t’es perdu monsieur ?»

Comme par magie, la voix apparut dans mon dos ! On aurait dit celle du petit prince d’Antoine de Saint-Exupéry. De surprise, je me suis redressé mais le rebord du coffre, BAAONG!, a stoppé net mon élan et j’ai reçu un grand coup de mâchoire métallique à l’arrière du crâne. Brusquement, ma tête s’est muée en une sorte de magma incandescent, des lumières floues ont valsé dans mes yeux, puis le noir est venu tandis que je perdais connaissance.

À mon réveil, dans une chambre d’hôpital, le petit prince était là. Assis sur une chaise au bout du lit sur lequel j’étais allongé avec une toute nouvelle tête, enturbannée jusqu’aux oreilles. Il n’avait pas les cheveux dorés et bouclés, comme dans le conte ; les siens étaient plutôt brun châtaigne et assez longs pour que je peine à apercevoir ses yeux, masqués par de longues mèches lui descendant du front. Lui ne m’a ni regardé, ni posé de questions, ni même demandé de lui dessiner un mouton. Toute son attention était accaparée par l’écran d’une console de jeux qu’il tenait entre les mains. Un petit bidule en plastique de couleur gris anthracite. Sans rien dire, je l’ai regardé triturer ses boutons. Il avait le front plissé. Concentré, il bougeait ses doigts avec la dextérité d’un pianiste chevronné. Pour un peu, j’aurais applaudi : chapeau, l’artiste ! Bourdonnant légèrement, un petit son étouffé s’échappait de l’appareil mais, mal de tête oblige, je ne parvenais pas à l’identifier.

J’ai interpellé le petit garçon :

– « Hé, bonhomme ?
– Pas maintenant, je dois me concentrer, j’ai presque un record… »

Et ce fut tout. Pas même un mouvement de la tête ou des yeux. J’ai laissé filer le temps en l’observant. Il devait avoir six ans, peut-être sept. Il était plutôt mince avec des baskets aux pieds, un jean bleu usé aux genoux ainsi qu’un large sweat-shirt gratifié de deux gros arbres poussant sous un slogan. Je me suis concentré pour lire, et j’ai souri. Ça disait : « Let us save baobabs ! » étrange allusion inversée au conte de ce bon vieux Saint-Antoine d’Exupéry ! ça m’a donné envie de l’interpeller :

–   « Tu t’intéresses aux baobabs, petit prince ?
–    Attends… J’ai bientôt fini… »

Sa voix avait l’intonation paniquée du héros blond et bouclé du conte lorsqu’il songeait à sa rose laissée seule et sans protection, là-haut, sur sa lointaine planète. Là aussi, quelque part sur l’écran, tout un petit monde semblait tenir à trois malheureuses épines pour se protéger du danger.

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Bruno Poncelet


Illustration de Catherine Vander Elst