Automne ardent

Ma vie avec Élisa

C’est fou, comme le temps file doux, quand on est amoureux. Qu’il pleuve ou qu’il fasse froid, que le ciel toussote un vent blafard, chaque matin est un joyau ensoleillé quand Élisa s’éveille à mes côtés. Mon cœur bat dans ma poitrine, le sang irrigue mes veines, un sourire prend possession de mon visage. Je me sens beau et heureux d’être là. D’un doigt, je caresse tendrement sa joue ensommeillée et joue avec ses longs cheveux bruns qui cascadent dans les draps. Venue je ne sais d’où, une main vient caresser mon bras. Frissons de bonheur. Rapprochement des corps. Chaleur de l’autre sous la couette. Sur son visage, deux délicates paupières battent un tempo délicieux tandis qu’une petite voix murmure : « Embrasse-moi ».

Sous mes lèvres, ses lèvres délicates sont plus savoureuses que le déjeuner d’un roi. Le jour a beau se lever, des milliers d’étoiles illuminent le regard d’Élisa tandis qu’un peu partout, par-delà les murs de notre petit nid, des gens pressés filent précipitamment sous la douche, des voix autoritaires exhortent leurs enfants à prendre un peu plus vite leur cartable, mille plaintes se dressent face aux petits matins trottant à si vive allure. Mais cet empressement n’est pas le nôtre : avec langueur, nos langues s’étreignent d’un palais buccal à l’autre. Sur le perron de nos bouches, Élisa m’enlace. Diplomate, je dépose au creux de ses oreilles des bisous de velours. Son cou est doux. Ses épaules menues. Son dos est comme un océan tranquille où mes mains naviguent amoureusement.

Épris de beauté, mes yeux admirent ses pommettes, son sourire, son menton et ses monts dodus qui surplombent un paysage magnifique où tout m’émerveille. J’ai le hauban fier et le cœur amoureux. Lentement, mes mains dérivent en direction de ses hanches. À voilure réduite, j’explore la courbe de ses côtes alors qu’une houle légère agite son dos. Nous y barbotons gaiement, comme deux enfants jouant dans la mer sous le soleil de juin. Tandis que je fais voile vers son ventre où rayonne l’anticyclone du nombril, sa main caresse mes cheveux. À l’approche de sa lagune, je m’émeus : j’ai beau connaître ce bosquet boisé, ses sentes délicieuses et ses sentiers secrets, j’ai le syndrome de l’explorateur amnésique. à chaque voyage sous ses tropiques, la féérie m’enivre.

Mais contrairement à l’affreux Christophe Colomb, je ne pille rien. Je ne plante aucun drapeau. Je n’offre pas de cadeaux vénéneux à ses petits grains de peau autochtones, ni ne leur impose le Dieu cupide d’un quelconque royaume lointain. Je débarque là, nu et sans bagages, les mains jointes aux siennes tandis que nos corps tanguent, bercés par une houle qui prend de l’ampleur. Pour éviter de chavirer, c’est ensemble – soudés l’un à l’autre – que nous affrontons cette douce tempête qui se déchaîne : le vent souffle, la marée monte, les vagues déferlent, des éclairs tonnent, les ongles d’Élisa se font griffes, une faune sauvage s’éveille en nous, des feulements s’échappent mais rien ne nous effraie. Ni le lit qui s’agite. Ni la couette qui s’enfuit. Ni la chaleur intense muant nos sens en une douce fournaise incandescente. Nous pouvons bien brûler, tout peut s’enflammer, la fièvre qui nous dévore est haletante, joyeuse et libératrice. Enlacés, nous grimpons sur les flancs d’un volcan rugissant. Le sol tremble. Nos foulées s’accélèrent. Nos cœurs s’ouvrent et se défont. Nos hormones turbinent tandis que nous lévitons jusqu’à l’éruption finale : la lave dissout alors nos consciences et fige nos corps qui retombent, sur le lit, saisis de longs frissons parcourant nos chairs repues.

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Bruno Poncelet


Illustration de Catherine Vander Elst et Julie Moors