C’est toujours la même chanson

À Zineb Redouane

Élisa a de chouettes théories sur la vie et un goût prononcé pour les énigmes. Des théories à mi-chemin entre le sérieux et le comique, un peu comme si Einstein avait remplacé Laurel dans le couple qu’il formait avec Hardy. Ça commence toujours sur un ton sérieux, c’est censé regorger de fondements scientifiques, mais c’est juste prétexte à glisser dans des situations aussi abracadabrantes que burlesques.

Par exemple, cette nuit, lorsque j’ai décroché mon téléphone au bout de deux sonneries, la douce voix d’Élisa m’a dit : « Dis donc, Ténèbres, tu y crois, toi, à la théorie du coffre-fort musical ? ». Puis elle a raccroché en murmurant : « Bonne nuit, Ténèbres d’amour ». Et c’était tout. Il devait être aux environs de 3 heures du matin, j’étais plongé en pleine lecture d’un merveilleux roman (Les fantômes du vieux pays, de Nathan Hill) et, sur le coup, je n’ai pas su quoi penser. Était-ce une blague ? était-elle sérieuse ? Et si oui, c’était quoi, un coffre-fort musical ? Difficile à dire, Élisa étant l’imprévisibilité même…

Une heure plus tard elle me rappela, faussement fâchée, en me chuchotant tout bas : « Mon fils n’en fait qu’à sa tête ! Je ne sais plus quoi faire avec lui. » Là-dessus, à voix feutrée, elle me raconta l’histoire d’un petit prince venu la réveiller au beau milieu de la nuit, après avoir faussé compagnie aux fées nocturnes censées veiller sur lui. Il se posait des questions à propos du lendemain. On serait jeudi, jour choisi par des milliers de collégiens pour apprendre leur métier de citoyen en battant le pavé en faveur du climat ; et voilà que le petit prince voulait se joindre à la foule des jeunes terriens exigeant qu’on cesse de brader leur avenir en surconsommant la nature à crédit.

« – J’ai cru halluciner, me chuchota Élisa. Mon fils, qui n’est pas le dernier à tapoter du doigt sa console de jeu vidéo, m’a dit texto : “Sauver la Planète, c’est un jeu important. Tous les grands en parlent, à l’école. Et même si j’ai pas bien compris toutes les règles, je sais que ça se joue comme Pokémon Catch Them All, en live, dans la rue. Et en équipe aussi ! Alors il faut que je sois avec les autres pour qu’on gagne la partie”.
– Incroyable !
– Mon fils m’a parlé d’aller manifester comme s’il s’agissait de jouer en réseau à un jeu vidéo…
– Non, ce qui m’impressionne, c’est à quel point ton fils ressemble au petit prince d’Antoine de Saint-Exupéry. Lui aussi voulait sauver sa planète. Quelle étrange coïncidence, quelle belle similitude…
– Tu sais, Ténèbres, que tu es drôlement toqué avec cette histoire de petit prince ? Parfois, je me demande si tu as bien toutes les frites dans le même sachet…
Je ne m’exprimerai à ce sujet qu’en présence de mon avocat, Maître Mayonnaise !  Mais dis-moi plutôt : qu’est-ce que tu lui as répondu, à ton petit bonhomme ?
– Ben… J’ai été prise de court. Sur le coup, j’ai pas trop su quoi lui dire. D’un côté, je suis super fière qu’il ait des idées pareilles. De l’autre, il est bien trop jeune pour aller à cette manif. Pour ce que j’en sais, il n’y a que des adolescents et des jeunes adultes… Qu’irait-il faire là-bas du haut de ses 8 ans ?
– Ben… C’est quand même de son avenir – pardon, de notre avenir – qu’il s’agit. Il me semble qu’il a raison : notre place de Terrien est là-bas, et nulle part ailleurs.
– Peut-être, mais je ne suis pas libre demain. Et les manifs, c’est pas vraiment mon truc. De toute façon, mon fils a école et, vu le rase-mottes affligeant de son dernier bulletin, assister aux cours ne pourra lui faire que du bien.
– À moins qu’un professeur particulier ne vienne à son secours ! Tu sais que je suis libre demain ? Si tu veux, j’emmène le petit prince à la manif, puis je l’aide à faire ses devoirs, j’en profite pour voir ce qu’il comprend plus ou moins dans les matières. On peut même terminer la soirée ensemble si…
– N’y compte surtout pas, Ténèbres ! Notre relation est clandestine et le restera tant que je ne suis pas sûre que c’est du solide.
– Mais nous deux, c’est plus solide que du béton armé !
– C’est drôle, Ténèbres, à quel point tu peux reculer quand tu rêves d’avancer… Comparer notre histoire à du béton armé : mais où as-tu la tête ? En attendant qu’elle te revienne sur les épaules, on poursuit sur le même rythme : passion effusion à volonté quand mon fils n’est pas là, mais impossible de t’inviter à la maison quand…
– Je sais. Tu me l’as déjà dit cent fois : ton fils a des antennes incroyables pour ça et il flairerait l’anguille sous roche dès que je franchirais le seuil de ta porte…
– Exactement ! Raison pour laquelle je ne dérogerai pas aux règles d’un rendez-vous par semaine et du bisou rituel sur la joue lorsque mon fils est là.
– Dourga-Chérie, il me reste un atout dans la manche : que fais-tu de mon offre de cours particuliers ?
– Ne t’inquiète pas pour ses difficultés scolaires : il reçoit déjà de l’aide – et de qualité, crois-moi ! Le problème, c’est qu’il n’en fiche pas une quand il n’est pas motivé. Et son père est l’empereur des fainéants qui répand partout la procrastination comme un virus malfaisant. Et moi, je dois lutter contre ça !
– Justement, laisse-moi t’aider…
– C’est gentil de vouloir m’aider, mais laisse-moi à mon rôle de maman s’il-te-plaît.
– Bien sûr, mais si je peux faire quelque chose…
– Ton rôle à toi, c’est de me dire “Je t’aime” quand j’en ai besoin. C’est amplement suffisant.
– Dis-donc, Dourga-Chérie, ça sent le vieux cliché misogyne tout ça. D’après toi, le rôle des hommes serait juste d’encourager leur compagne devant s’échiner seule avec les enfants ? Je me demande si je ne vais pas te dénoncer à la Ligue des Femmes en Colère pour exaltation du machisme le plus borné ? »

Spontanément, on s’est esclaffés. On est partis dans un grand éclat de rires à ne plus pouvoir se rattraper. Sauf qu’Élisa a très vite dérapé dans d’étranges embardées où hoquets et quintes de toux s’entremêlaient. Comme je m’inquiétais, elle m’a rassurée comme elle a pu : « Ne t’en fais pas. Tout va bien. Mais je n’ose pas faire trop de bruit. J’ai peur de réveiller le petit bout d’homme à côté de moi. Tout à l’heure, avec cette histoire de manif qui l’emballait, j’ai dû lui faire un gros câlin pour le calmer et il s’est endormi dans mes bras. »

Tandis que je me laissais aller à d’étranges rêveries (être un petit prince vaudou, maître dans l’art d’ensorceler Élisa pour dormir dans ses bras), elle a conclu notre conversation en me disant qu’elle réfléchirait à cette histoire.

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Bruno Poncelet


[1] Tous ces exemples sont extraits du cahier de revendication, publié au mois de novembre 2018, par les Gilets Jaunes français.
[2] « Zineb Redouane: sa famille s’étonne du ‘‘silence politique’’ après sa mort », article de Louise Fessard, publié le dimanche 10 mars 2019 sur le site de Mediapart.
[3] Le livre a été publié en 2015, aux éditions de L’échappée. Toutes les citations entre guillemets, faisant référence à une photo ou accompagnées d’un numéro de page, sont extraites du livre.

Illustration de Catherine Vander Elst