Le jeu du chat et de la souris

Prenant mon courage à deux mains, je proposai à Élisa de nous voir un jour où le Petit Prince ne serait pas là. Elle m’examina longuement d’un air circonspect, comme si j’étais devenu un parfait inconnu. Ce fut si long que le petit prince vint la tirer par la main, pressé qu’il était de rejoindre une fête d’anniversaire chez des gens que je ne connaissais pas. Finalement, Élisa acquiesça dans un soupir : « Se voir sans mon fils ? Pourquoi pas, Ténèbres ? ça pourrait être amusant si tu n’as pas d’abracadabrantes élucubrations en tête… ».

Elle décida du lieu de rendez-vous : la foire, qui venait de s’installer dans la ville pour un mois. 10 ou 15 ans plus jeune, j’aurais adoré ça : virevolter sur des manèges vous remuant les tripes de gauche à droite, de haut en bas, d’avant en arrière, sur fond de hurlements lumineux harponnant la foule à coups de sermons frénétiques : « Vous en voulez encore ? Toujours plus vite, toujours plus fort. Attention les yeux c’est reparti pour un touurrrr, toujours plus haut à toute allure, celui-ci est gratuit et ça défile, toujours plus vite toujours plus foooort, venez en profiter, c’est cadeau c’est offert, du bonheur assuré pour pas cheeer, toujours plus viiite, toujours plus fooort… »

Cependant, j’étais arrivé à un âge où m’installer de mon plein gré dans des shakers géants ne m’amusait plus vraiment. Chose qu’Élisa capta rapidement, prenant du coup un malin plaisir à m’emmener sur les attractions les plus foldingues qui soient. Elle commença gentiment (la grand roue), passa ensuite quelques vitesses au sol (chenille, déca danse, shake off) avant de monter en rythme dans les airs (balançoires stratosphériques, montagnes russes, pieuvre et autres pendules renversantes) au gré de manèges alliant des vitesses de rotation toujours plus élevées, dans des directions toujours plus variées, avec en prime un retournement acrobatique des sièges provoquant en rafale des coups d’État de l’estomac sur le corps entier. Raison pour laquelle, en sortant du dernier manège, j’étais usé et chiffonné comme un vieux linge sale bon à jeter. Publicité vivante à mes côtés, son bras délicieux posé au creux du mien, Élisa rayonnante de mille éclats m’attirait d’un sourire de feu vers le prochain calvaire de ma crucifixion foraine : « Oh, l’éclipse XXL ! C’est super sympa ! Tu vas voir, je crois qu’on peut considérer ça comme le Taj Mahal des fééries modernes… »

J’ai regardé la bête : un énorme bras métallique d’une longueur innommable se terminait par quatre sortes de doigts rotatifs équipés de sièges baquets. Ce monstre d’acier projetait dans les airs (mais n’était-ce pas plutôt dans le ciel ou les étoiles ?) les hurlements stridents de fourmis humaines tournoyant, là-haut, selon une chorégraphie férocement malsaine. Tandis qu’Élisa me conduisait du bras vers la caisse, mes pas suivant sans réfléchir ceux de ma charmante tortionnaire, une drôle de sensation m’est venue en tête. Soudain, je me suis vu tel un bourdon battant des ailes, poursuivant frénétiquement la femelle avant de mourir d’épuisement, fauché en plein vol, sans jamais consommer le fruit de sa passion. Et sans crier gare, je me rétractai face à l’obstacle :

« – Désolé Dourga, mais ça je ne peux pas.
– 
Comment ça, Ténèbres, tu recules face à une petite attraction foraine ?
– Si je grimpe là-dedans, je vomis pour le restant de la nuit.
– 
Vomir ? Mais on n’a rien mangé, à part quelques croustillons et des lacquemants.
– 
Je sais, mais c’est plus fort que moi.
– 
Hum…. Je vois : tu as peur de t’envoyer en l’air avec moi. »

Elle dit cela d’une voix malicieuse, à la limite du provocant. L’avait-elle fait exprès ou est-ce que je rêvais ? Tout, dans son attitude, respirait la plus parfaite innocence. Travestissais-je mes rêves en illusions ou bien était-ce le contraire ? Je ne savais plus que penser. J’étais comme une souris captivée par la beauté d’un chat aux griffes charmantes.

Histoire de relâcher la pression affectant mon visage, ÉLisa me proposa un deal : on pouvait quitter la fête foraine et aller manger dans un endroit tranquille ; mais elle aurait le droit de redevenir une jeune femme connectée au monde des vivants. Ce qui signifiait pour elle Twitter, Facebook et je ne sais quels autres réseaux sociaux…

J’acceptai avec soulagement, tout heureux de troquer la toile frénétique des activités foraines pour une ambiance intimiste. Mais j’avais tout faux. Certes, assise face à moi dans un restaurant coquet, Élisa était belle à croquer. Elle m’envoyait aussi quelques sourires complices et ne manquait pas de me complimenter à l’occasion, comme pour le choix du vin – un gaillard solidement charpenté, tel un bûcheron vêtu d’une robe rouge somptueuse à l’étoffe délicieusement boisée. Mais ces instants étaient fugaces, entrecoupés d’éternités infernales où Élisa s’emmurait dans un long silence digital en tapotant du doigt son smartphone. Tour à tour, sa gamme d’excuses fut « mon fils », le « père de mon fils », un « ami handicapé qui s’occupe de mon blog », « ma tante à la montagne », « mon papa qui a des problèmes de santé » et « Chaud Lapin ».

Chaud lapin ? Commentant à haute voix la prose de ce dernier (un abruti bellâtre qui venait de lui envoyer 6 sextos en rafale), elle énumérait les avantages des sites de rencontres en ligne : simple, discret, parfois agréable. Et surtout : aucune interférence négative avec son fils.

Ainsi passa notre soirée : Élisa soufflant dessus le chaud et le froid sans logique compréhensible. Tantôt, elle riait à gorge déployée à mes blagues pas forcément drôles, risquant même de temps à autre une main complice sur la mienne. Mais que j’avance un doigt vers elle, que je lance un mot trop doux dans la conversation, et son smartphone redevenait illico la chose la plus importante au monde. Quand ça devenait trop lourd, quand je n’en pouvais plus, elle me lisait à voix haute la prose de Chaud Lapin. Tour à tour, elle lui avait réclamé ses mensurations, son CV médical et des commentaires explicites de ses ex. Il lui envoyait le tout agrémenté de photos, et Élisa s’en amusait : « Il est phénoménal. Il n’a aucune pudeur. Je crois que je vais le garder en réserve pour plus tard » tout en plongeant ses yeux langoureux dans les miens, m’interrogeant au passage sur la pertinence de reprendre une bouteille de vin.

Pas de doute : pour autant que les griffes soient de son côté, Élisa raffolait du jeu du chat et de la souris. Elle prenait un malin plaisir à titiller mes espérances tout en caressant Chaud Lapin dans le sens du poil, si bien que je ne savais plus à quoi m’attendre quand, un brin éméché, j’ai affirmé que le plus sage serait de rentrer chez moi parce qu’on avait trop bu. Une proposition qui aurait pu être crédible si j’avais seulement su où elle habitait. Mais comme je n’avais jamais mis les pieds chez elle (pas plus qu’elle n’avait mis le nez chez moi), ma proposition apparut pour ce qu’elle était : l’envie de se voir nus dans un lit. Ou sur un sofa. Ou le sol. N’importe où à l’abri des regards. Et à ma grande surprise, Élisa dit oui… jusqu’à franchir le seuil de mon palier, où rien ne se passa comme prévu.

Comme tout le monde, Élisa écarquilla les yeux face à l’ampleur de mes bibliothèques. Soigneusement rangés sur leurs étagères, des milliers de livres occupaient les murs de chaque pièce, à l’exception de la cuisine et de la salle de bains. Misant beaucoup sur le charme boisé de ces millions de mots lovés sur du papier, j’ai attendu l’exclamation joyeuse ou la question faussement curieuse qui ne manquait jamais d’arriver. Du genre : « Bon sang, mais tu as lu tout ça ! ». Hélas, loin d’appartenir à la tribu des fées impressionnées par la lecture, ÉLisa doucha mes espoirs d’une remarque glaçante à laquelle je ne m’attendais pas : « Tu sais, Ténèbres, que tu gagnerais beaucoup de place en t’achetant une liseuse ? »

Poursuivant ses investigations, elle opta pour une démarche plus froide et plus distante. Ça ne tenait pas à grand-chose : un dos plus raide, une voix moins enjouée, quelques commentaires au sujet de la disponibilité d’Uber en soirée. À l’évidence, mon appartement briqué du sol au plafond ne l’impressionnait guère, contrairement au caractère désuet des objets qui le peuplaient. Tombant nez à nez avec ma vieille chaîne stéréo prévue pour avaler des CD, Élisa me dévisagea comme si j’étais un extra-terrestre tombé d’un manège forain : « Dis donc, Ténèbres. Tu sais que le streaming, ça existe ? Tu n’as jamais songé à découvrir le XXIe siècle et la musique en ligne ? ».

Sa voix ne plaisantait pas. Il y avait dans son timbre comme un regret d’être là, provoquant en retour un tempo désespéré dans mes chamades cardiaques. Jusqu’à cet instant horrible où un staccato silencieux se mit à suspendre le temps dans tout mon appartement : Élisa venait de découvrir mon téléphone fixe muni d’un répondeur archaïque. Aïe, aïe, aïe ! Amusée, elle sortit son smartphone et les photographia en me taquinant : « Ça alors, deux antiquités ! C’est renversant, Ténèbres. Je ne savais pas qu’on en fabriquait encore… »

Elle était bouleversante de beauté, et je la dévorais des yeux. M’auscultant de la tête aux pieds, ses pupilles semblaient prendre en pitié l’étrange Australopithèque que j’étais. Sa splendeur féminine palpitait à deux mètres de moi, mais ces deux mètres paraissaient comme des années-lumière. Ardent soleil chauffant mon cœur bouillonnant, elle avait toutes les apparences d’une comète glacée prête à fuir dès que l’occasion s’en présenterait.

Mais ce n’était qu’une impression.

Un tour espiègle de magicienne.

Un exercice de prestidigitation qu’elle escamota sans bouger d’un pas.

D’une voix tendre que je ne lui connaissais pas, presque timide, elle lâcha quelques mots funambules entre elle et moi : « Tu sais quoi, Ténèbres. J’aimerais bien que tu éteignes la lumière. Puis que tu me dises, avec tes mains, des mots doux. Ce sera la première fois que je vais faire l’amour dans un musée. Et j’espère pour nous deux que ça ne sera pas la dernière ».

Bruno Poncelet