Journée internationale des luttes paysannes

Journée Internationale des luttes paysannes le 17 avril 2026

CIRADR+20 : Redistribution, Restitution, Reconnaissance et Réglementation comme les quatre axes mutuellement renforcés d’une réforme intégrale (Note d’information)

En Afrique, en Asie, en Amérique latine, dans les Caraïbes, dans la région arabe, y compris en Palestine, ainsi qu’en Europe et en Amérique du Nord, les mouvements pour la souveraineté alimentaire sont confrontés à des pressions anciennes et nouvellement intensifiées sur les terres, les eaux et les territoires. L’empreinte de la conquête coloniale et de l’expansion impériale continue de définir les formes de contrôle, d’accès et de propriété. Parallèlement, les demandes capitalistes actuelles en matière de minéraux, d’énergie, de marchés du carbone, d’agriculture industrielle, ainsi que les guerres géopolitiques et les sphères d’influence créent une nouvelle vague encore plus rapide de dépossession.

La Palestine – avant même qu’elle ne devienne le centre d’une guerre génocidaire brutale – était l’un des exemples les plus explicites et les plus persistants du colonialisme de peuplement, où la terre et l’eau sont systématiquement appropriées par des moyens militaires, juridiques et infrastructurels, en toute impunité. L’occupation israélienne – rendue possible par les puissances impériales – impose un régime de fragmentation territoriale, d’expansion des colonies, d’expropriation des terres, d’apartheid de l’eau et de destruction de l’agriculture et de la pêche. La paysannerie palestinienne se voie refuser l’accès à leurs propres terres, tandis que les ressources en eau sont transférées vers les colonies et contrôlées par un ensemble complexe d’ordres militaires, de permis et de surveillance. La réforme agraire en Palestine ne peut donc être comprise indépendamment de la lutte politique contre l’occupation. Pendant que la Palestine se situe au centre des luttes pour la terre, l’eau et les territoires, ces schémas de dépossession se répètent à travers tous les continents et les régions.

L´usage arbitraire du pouvoir exercé par les États, a permis, par le biais de concessions fiscales et territoriales accordées aux acteurs privés de concentrer les terres fertiles, les forêts et les ressources en eau, souvent au détriment des paysan⋅nes, des peuples autochtones, des éleveur⋅euses et des pêcheur⋅euses. La financiarisation de la nature, processus par lequel la finance mondiale « met un prix » sur les terres et les écosystèmes, transforme les territoires naturels en actifs spéculatifs et permet des investissements massifs de la part des fonds de pension, des banques et des gestionnaires d’actifs, ce qui conduit à la dépossession, à la destruction de l’environnement et à la marchandisation des biens communs.

Les réformes liées au marché activement promues par des institutions telles que la Banque mondiale renforcent un modèle de propriété privée individuelle, qui conduit à la dépossession des petit⋅es agriculteur⋅rices, des peuples afro-descendants et des Peuples Autochtones, ainsi qu’au développement de monocultures orientées vers l’exportation, de mégaprojets d’infrastructure, d’agriculture industrielle et de zones économiques spéciales. Elles renforcent les inégalités, sapent les systèmes fonciers communautaires et coutumiers, affaiblissent la souveraineté alimentaire et renforcent les hiérarchies patriarcales, fondées sur les castes et racialisées dans l’accès à la terre, à l’eau et aux territoires. L’approche « acheteur consentant, vendeur consentant » de la Banque mondiale traite la terre comme une marchandise plutôt que comme un droit historique. Ce modèle donne la priorité aux titres de propriété individuels, en détruisant les systèmes communautaires et autochtones, ce qui affecte particulièrement les femmes et les groupes marginalisés. Il canalise la terre, l’eau et les territoires vers l’agro-industrie commerciale, favorisant ainsi la production orientée vers l’exportation au lieu de soutenir la souveraineté alimentaire.

Souvent, le mythe des terres « inutilisées »ou « Terra Nullius » (terre de personne) justifie cette dépossession, alors même qu’une grande partie des terres dites vacantes sont utilisées pour le pâturage, la culture itinérante, la cueillette et les pratiques culturelles. Dans toutes les régions, les données montrent que les réformes dictées par le marché érodent la souveraineté alimentaire, améliorent rarement les moyens de subsistance et légitiment souvent des structures inégales de contrôle sur l’accès et la propriété du foncier.

L’expansion des énergies renouvelables sous la houlette des grandes entreprises ajoute une dimension supplémentaire. De vastes parcs solaires et éoliens sur des terres vierges, sur terre et sur mer, les zones  « d’hydrogène vert », l’extraction de minéraux utilisés dans les batteries et les plantations compensant les émissions de carbone sont présentés comme des solutions favorables au climatique. Ces efforts de greenwashing masquent la dépossession causée par ces projets, permettant aux États et aux entreprises de présenter ces formes flagrantes d’accaparement comme du « développement durable ».

Pour couronner le tout, les guerres, les conflits, la concurrence géopolitique et la militarisation croissante entraînent une nouvelle vague d’accaparement des terres, de l’eau et des forêts à travers le monde. Les gouvernements invoquent la « sécurité nationale », la « sécurité énergétique » et la « souveraineté technologique » pour justifier la conversion de vastes territoires en bases militaires, zones d’essais de missiles, sites de lancement spatial et zones frontalières fortifiées. La course mondiale à l’énergie – et aux infrastructures gourmandes en eau – centres de données d´Intelligence artificelle, installations de semi-conducteurs, centrales nucléaires, méga-barrages, ports, corridors logistiques et extraction minière stratégique – engendre d’énormes empreintes territoriales.

Tous ces facteurs poussent les paysan⋅nes et les peuples autochtones à quitter massivement les zones rurales. Les jeunes qui ont grandi à l’ère néolibérale en voyant disparaître les petites exploitations agricoles migrent vers les villes à la recherche d’opportunités. Les paysan⋅nes qui ont été dépossédé⋅es de leurs moyens de subsistance agricoles sont contraint⋅es d’entreprendre de longs voyages, souvent dangereux, pour tenter de trouver une stabilité économique. Celles et ceux qui restent sont confronté⋅es à des infrastructures délabrées, à un manque de services et de transports publics, et à un isolement social accru. La déruralisation a été un choix délibéré de la part des décideurs politiques et des grandes entreprises, sans le consentement des populations rurales : le capitalisme et le colonialisme ont violemment créé les conditions de la dépossession.

Alors que les pays se disputent le pouvoir et les avantages stratégiques et économiques, les mesures de protection de l’environnement et les droits des communautés sont mis de côté. Celles et ceux qui s’organisent pour défendre ces droits sont criminalisé⋅es et persécuté⋅es par l’État et ses mécanismes institutionnels. Il en résulte un phénomène généralisé de concentration foncière, de financiarisation de la nature, de dépossession et d’inégalités sociales à travers le monde. La dépossession a pris une forme distincte mais tout aussi dévastatrice. Plutôt que l’accaparement classique des terres, la restructuration agraire, la libéralisation des marchés et les contre-réformes ont conduit à l’élimination systématique des petites et moyennes exploitations agricoles. Ce processus a miné la fonction sociale des petit⋅es agriculteur⋅rices, dont le rôle principal est de nourrir la population, et a accéléré le dépeuplement rural et l’abandon des terres.

À mesure que les paysan⋅nes sont poussé⋅es hors de l’agriculture, les politiques agraires s’appuient de plus en plus sur une main-d’œuvre migrante précaire pour soutenir le secteur primaire, tandis que les connaissances agricoles locales, la souveraineté alimentaire et les moyens de subsistance ruraux s’érodent progressivement. En parallèle, l’insuffisance des systèmes de protection sociale et des mécanismes de retraite pour les agriculteur⋅rices vieillissant⋅es bloque le renouvellement générationnel, empêchant les jeunes d’accéder à la terre et de maintenir l’agriculture comme moyen de subsistance viable. Cette dynamique touche de manière disproportionnée les femmes, les jeunes et les personnes de genre et de sexualité divers, qui sont déjà plus vulnérables vis-à-vis de l´accès à la terre et à l’exclusion. Il est absolument urgent de soutenir les petit⋅es producteur⋅rices, de leur garantir une retraite digne, de permettre le transfert intergénérationnel des terres et d’affirmer que la production alimentaire est une responsabilité publique et sociale plutôt qu’une fonction dictée par le marché.

Une réforme agraire efficace doit relever ces menaces interdépendantes en protégeant le régime foncier communautaire, en rétablissant la justice historique, en garantissant un accès équitable aux femmes et aux groupes marginalisés, en renforçant la gouvernance locale, en promouvant la souveraineté alimentaire et le contrôle démocratique des territoires.

Dans ce contexte mondial en pleine évolution, la vision exprimée par La Via Campesina souligne la nécessité d’une réforme agraire qui ne soit ni fragmentée ni technocratique, mais plutôt politique et intégrale, reconnaissant la diversité des réalités à travers le monde et plaçant le contrôle des terres, de l’eau et des territoires entre les mains de ceux et celles qui les travaillent, les protègent et les gèrent. Notre vision repose sur quatre axes qui se renforcent mutuellement : redistribution, restitution, reconnaissance et régulation (les 4R).

Via Campesina, 22 février 2026.

.A LIRE, sur les luttes paysannes en Wallonie, en accès libre.

●”Historique des luttes pour l’accès à la terre en Wallonie”, Johan Verhoeven, activiste.
●”Renforçons-nous, organisons la résistance : 30 ans de luttes paysannes”, programme des journée 2026 des Luttes paysannes en Belgique.
●”Semer la résistance. 40 ans de luttes pour la justice alimentaire”, 12 mai 2026.
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A LIRE, en accès libre, sur les luttes paysannes à travers le monde, une sélection d’articles réunie par Victor Serge, chroniqueur POUR Press, 16 avril 2026.
■Articulation des débats nationaux et internationaux.
●”ICARDD+20 : relier les débats nationaux et internationaux sur les politiques foncières pour faire progresser la justice et la réforme foncière”, Tristan Quinn-Tribodeau et Jordan Treakle, 23 février 2026.
●”Transformer les systèmes alimentaires à partir de la base. Politiques alimentaires locales et participation du public en Europe”, projet CRESS, 27 août 2024.
■Agriculture industrielle, concentration des entreprises, Banque Mondiale en Afrique, politique tarifaire américaine et résistance a l’agriculture industrielle.
●”Les 10 plus grands, géants de l’agro-alimentaire : concentration des entreprises dans l’alimentation et l’agriculture en 2025″, ETC Group et Grain, 10 juin 2025, article en anglais, traduction en français disponible lors de la consultation.
●”La politique tarifaire américaine anéantit l’agriculture asiatique”, Grain, 24 janvier 2026, article en anglais,  traduction en français disponible lors de la consultation de l’article.
●”Ni justice, ni responsabilité: la mascarade de la Banque Mondiale en Tanzanie”, 25 mars 2026, Oakland Institute.
●”La voix des femmes : semer la résistance à l’agriculture industrielle”, Grain, 2 avril 2025.
■Projets de compensation carbone et risque d’accaparement des terres.
●”De l’Afrique à l’Amérique latine, les projets de compensation carbone favorisent les risques d’accaparement des terres”, Grand Continent, 23 février 2026.
■La bataille pour le foncier agricole.
●”Récupérer les terres africaines”, Conférence sur la politique foncière en Afrique, novembre 2025.
●”Un nouveau rapport mondial montre que les progrès réalisés en matière de sécurité foncière sont lents”, CIRAD, 26 février 2026.
●”Accaparement des terres, un rapport choc sur les inégalités croissantes et la concentration foncière mondiale”, FIAN International, 6 juin 2025.
●”Le foncier agricole en France”, Les Echos, 19 mars 2026.
●”Les propriétaires fonciers agricoles américains ne sont pas des agriculteurs”, Agriculteur Progressiste, 16 mars 2026.
■La bataille pour les semences.
●”La bataille pour les semences en Amérique Latine : le siège juridique et la réaction populaire”, Grain, 12 février 2026, article en anglais, traduction en français disponible lors de la consultation de l’article.
●”Les écueils de la  protection des semences paysannes par le biais de legislations”, Grain, 10 septembre 2025.
■Élevage industriel contre elevage communautaire.
●”Qui mène la danse ? L’élevage industriel contre l’élevage communautaire en Afrique”, Grain, 20 octobre 2025, article en anglais, traduction en français disponible lors de la consultation de l’article.
■ SocFin, géant agro-alimentaire d’origine belge, participé par Mr Bolloré, et localisé au Grand Duché de Luxembourg.
●”Dans l’ombre des plantations du géant agro-industriel SOCFIN”, Public Eye, 11 mars 2026.
●”Un fonds de pension norvégien se désengage de Bolloré en raison de violations des droits de l’homme dans les plantations”, Communiqué de presse, 5 mars 2026, texte en anglais, disponible en français lors de la consultation.
■Au Maroc, réforme du foncier agricole et droit de grève dans le secteur agricole.
●”Soulaliyates : la réforme qui redessine l’équilibre foncier au Maroc”, Maroc Diplomatique, 26 février 2026.
●”La lutte pour le respect du droit de grève dans le secteur agricole”, communiqué de presse, 7 avril 2025.
■Colonialisme agro-industriel israélien en Afrique.
●”Le colonialisme agro-industriel israélien soutenu par l’Etat en Afrique”, Grain et Stefan Christoff, 17 décembre 2025.

By Via Campesina

Via Campesina (ou Voix Paysanne) est un mouvement altermondialiste international coordonnant des organisations de  petits et moyens paysans, d'ouvriers agricoles, de fermes rurales et de communautés indigènes,  sur les différents continents, fondée en 1993 à Mons (Belgique) lors d'une rencontre internationale organisée par la Confédération paysanne européenne. Elle représente plus de 182 organisations et plus de 200 millions de membres.