Italie : les répliques d’un référendum

Italie. Meloni et le postfascisme en disgrâce ?
Un dossier réuni par Victor Serge, chroniqueur POUR Press, 19 avril 2026.

Les bouleversements électoraux ont cela en commun avec les secousses sismiques qu’ils continuent parfois longtemps après leur éruption de produire des répliques. Cela ne signifie pas que la victoire du « non » puisse être comparée à un séisme politique, comme beaucoup de commentateurs se sont hasardés un peu imprudemment à l’affirmer. Mais il est vrai que l’issue du referendum constitue une défaite sérieuse pour le gouvernement Meloni et qu’une nouvelle phase politique s’ouvre tant pour la majorité de droite et d’extrême droite que pour l’opposition dans ses différentes composantes.

 

Meloni : comment sortir de la défaite ?

Face à ce revers inattendu, la Première ministre a commencé par faire le ménage dans son gouvernement. Plusieurs personnalités mêlées à des affaires ou qui avaient particulièrement mal géré les relations avec la magistrature ont été écartées.[1] Quelques remous perdurent encore. Notamment avec les frasques du ministre de l’intérieur impliqué, lui, dans une affaire de cœur avec une de ses collaboratrices officieuses qui se répand dans les médias sur sa relation avec l’intéressé. Mais Rome en a vu d’autres…

La défaite a eu aussi pour effet de modifier les équilibres au sein de la 2e force de la majorité, Forza Italia, le parti berlusconien qui par sa nature même était les plus engagé dans la bataille contre la magistrature. Marina Berlusconi, la fille du Cavaliere a repris les rênes du parti en imposant Stefania Craxi à la tête des sénateurs de FI. La nouvelle cheffe de groupe est, elle, la fille de l’ancien premier ministre socialiste, Bettino Craxi qui a fini ses jours dans son exil tunisien après une condamnation, en 1993, à 27 ans de prison pour de nombreuses affaires de financement illégal de parti et de corruption[2]. L’axe Berlusconi-Craxi est donc en quelque sorte ressuscité. C’est un symbole significatif quand on sait que les deux hommes très proches ont sans doute cumulé ensemble le plus grand nombre de procès pour des affaires de corruption et de malversation. Stefania Craxi qui revendique haut et fort l’héritage paternel n’a d’ailleurs pas hésité à se féliciter de ce que « là-haut nos pères doivent bien rire »…. Mais dans cette affaire, c’est l’actuel président de FI, Antonio Tajani qui est visé. Marina Berlusconi réclame depuis longtemps un « rajeunissement des cadres » d’un parti dont elle se considère la gardienne. Avec quels objectifs politiques ? Ce n’est pas clair, mais sans doute dans une recherche d’électeurs situés plus au centre. En tous cas, c’est une donnée qui peut modifier les rapports de force au sein de l’actuelle majorité.

Giorgia Meloni, de son côté, préfère prendre quelques distances avec le contexte de politique intérieure en se rendant dans les pays du Golfe. C’est la première visite d’un dirigeant occidental depuis le début de la guerre de Trump et de Netanyahou. L’Italie, il est vrai, est particulièrement dépendante des pays du Golfe pour ses ressources en gaz et en pétrole. Voyage risqué pour l’équilibre que Meloni tente de conserver à tout prix entre sa relation privilégiée avec le chef de la Maison-Blanche et la défense des intérêts européens. Cette fois elle a pris ses distances avec la guerre contre l’Iran et la sortie de Trump sur l’OTAN. Mais il n’est pas certain que cela puisse consolider sa position en Italie. Même si les sondages parus depuis la défaite au référendum n’enregistrent qu’un demi-point de perte d’opinion favorable (toujours au zénith avec 29,5 %).

La coalition gouvernementale vit comme dans un moment suspendu. On ne parle plus d’élections anticipées (elles sont normalement prévues en 2027). Tous les chemins restent encore possibles, mais affaiblie électoralement y compris dans ses bastions et face à une politique économique qui ne parvient pas à inverser la baisse de la croissance, tout en multipliant les inégalités, la cheffe des Fratelli d’Italia se doit de prendre de nouvelles initiatives.

 

À gauche, une alliance inédite

L’opposition, elle aussi, est à la croisée des chemins. La victoire lors de la consultation populaire est due à une conjoncture qui ne s’était plus présentée depuis de longues années. Sans qu’elle été formellement organisée, l’alliance entre les partis traditionnels (centre-gauche et gauche) et les mouvements, associations et syndicats s’est retrouvée pour défendre la Constitution de 1948, non seulement sur le plan juridique (contre la réforme qui portait atteinte à l’indépendance de la magistrature), mais aussi sur le plan politique. Cette Constitution basée sur l’antifascisme est l’une des plus progressistes au monde. Elle prévoit dans son 1er article que la « République  est fondée sur le travail ». Elle défend, bien avant la lettre, le principe de « salaire égal à travail égal » et décrète dans son article 11 que « la République répudie la guerre ». On a dit et redit combien le vote des jeunes avait été déterminant. Et c’est bien ce texte humaniste, social, pacifiste et égalitaire dans lequel les jeunes se sont reconnus et pour lequel ils se sont mobilisés, en renouant avec une nouvelle approche politique et en utilisant l’arme d’un vote militant. Le constitutionnaliste Gaetano Azzariti a parlé justement du début d’un changement radical « au nom de la force propulsive de la Constitution ». [3] La radicalité caractérise aussi ce mouvement. La prise de conscience de l’importance de la Constitution a été précédée tout au long de l’année 2025 par des manifestations massives en solidarité avec le peuple palestinien, mais aussi par des mobilisations ouvrières, féministes et écologistes contre la politique gouvernementale. Et au lendemain du referendum, dans le même esprit, des dizaines de milliers de personnes se sont retrouvées à Rome dans le cadre des manifestations internationales « No kings day ». Le radicalisme est cette fois, sorti des ornières groupusculaires.[4]

On est là bien loin des objectifs gestionnaires des partis de centre-gauche[5]. Même si cette fois le PD, sous la direction de Elly Schlein et le Mouvement des Cinque Stelle de Conte ont su entendre cette appropriation de la Constitution par des mouvements (de jeunes en particuliers). Ceux-ci ont organisé eux-mêmes leurs propres débats et rencontres durant la campagne référendaire, réinventant ainsi la politique du territoire. Les partis ont, à leur niveau, mobilisé selon leurs moyens traditionnels. Et c’est bien la rencontre de ces deux courants, institutionnels pour les uns et « mouvementistes » pour les autres qui a assuré la victoire du « non ».

Toute la question maintenant est de voir si les uns et es autres vont réussir à thésauriser sur cette mobilisation commune. Si le centre gauche se contente d’organiser des primaires pour décider qui mènera leur coalition lors des prochaines législatives et si les mouvements ne réussissent pas à se donner des objectifs stratégiques, l’alliance sera sans lendemain et une occasion aura été perdue. La tâche s’annonce très difficile, mais pour la première fois depuis longtemps un horizon se dégage pour la construction d’une véritable alternative politique.

 

Hugues Le Paige,
6 avril 2026.

Article publié sur le blog personnel d’Hugues Le Paige et sur son blog sur les Blogs de Médiapart.
Publication intégrale avec l’aimable autorisation de l’auteur.

[1] Voir https://leblognotesdehugueslepaige.be/referendum-en-italie-des-chiffres-et-un-mouvement/

[2] Suite à l’opération « mani pulite » des magistrats milanais qui aboutira à la disparition de tous les partis traditionnels italiens.

[3] Il Manifesto du 01/04/2026, Gaetano Azzariti « Referendum, le occasioni da non lasciare perdere ». L’expression « force propulsive » est chargée de sens dans la politique italienne. En leur temps, les communistes italiens parlaient de la « force propulsive de la révolution d’octobre » qui s’était épuisée lors de la révolte polonaise de 1981.

[4] Voir Salvatore Cannavo dans la revue Jacobin Italia, « Le primarie della radicalita », 27/03/2026

[5] La gauche de Sinistra Italina et des Verts pour « Europe étant eux d’emblée dans ces manifestations

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A LIRE, en accès libre, sur le blog de Hugues Le Paige.
●”Référendum en Italie : des chiffres et un mouvement”, 24 mars 2026.
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Rejet du projet Meloni de réforme de la justice, quelques chiffres et quelques éléments d’appréciation.
Le projet de réforme de la justice, rejetté par les electeurs italiens en mars 2026, s’inscrivait dans la réduction mise en oeuvre depuis le début des années 2000 de divers instruments légaux de lutte contre la criminalité organisée en Italie. On rappelera que cette réforme de la justice a déjà été proposée dans les années 60 par Lucio Gelli, de la sinistre Loge P2, ensuite également par Berlusconi (poursuivi pour de nombreuses affaires financières) ou, après leurs dossiers de corruption et de prévarication établies, par les débris craxistes du Parti Socialiste italien (ceux-ci ayant appuyé le réforme de Meloni et appelé à voter pour le oui), ou par certains courants néoliberaux, sortis du du Parti Démocrate ou toujours présents en son sein, lorsque ce parti était au pouvoir.
Le vote des électeurs italiens montre deux aspects intéressants.
Le premier, le vote du Sud. Sur les 2 millions de voix qui ont permis au NON de l’emporter, 1,5 millions de voix proviennent des régions du Sud de l’Italie, où la participation, certes moindre que dans le Nord ou dans les grandes villes, a cependant été supérieure aux participations des précédentes élections. En Campanie, gangrénée par la Camorra Masse (à Naples) et la Camorra Organisation, le NON l’a emporté par 63,3%. En Sicile, gangrénée par la Mafia et la Striga, le NON l’a emporté par 61%.
En Calabre (gangrénée par la Ndrangheta) et dans les Pouilles (gangrénée par la Sacra Corona Unita, villes de Bari, Lecce et Foggia), le NON l’a emporté avec un pourcentage supérieur à la moyenne nationale.
Le second, le vote de classe. Dans les grandes villes italiennes (Rome, Milan, Bologne, Naples,…), les centres historiques et le(s) quartier(s) riche(s) ont voté pour le OUI, les quartiers populaires et les banlieues ont voté massivement pour le NON.
Le rejet du projet de réforme de la justice promu par Mme Meloni offre donc actuellement une garantie de continuité de la lutte judiciaire contre les organisations criminelles et contre la corruption, publique et privée, en Italie, cette lutte  assise sur une légitimité nouvelle. Venant de certains milieux judiciaires et policiers européens, peu enclins à s’exprimer publiquement sur de tels référendums et leurs conséquences,  impliqués quotidiennement dans la lutte pénale et policière contre les organisations criminelles et leurs divers domaines d’activités, les oreilles attentives auront perçu, à la victoire du NON, des soupirs étouffés de soulagement et de satisfaction.
Victor Serge,  chroniqueur POUR Press, 19 avril 2026.
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A LIRE, en accès libre, sur le site du Club des Juristes, de l’Agence de presse Pressenza et de Jacobin Italie, les articles en italien sont traduits en français lors de leur consultation.
■Sur le projet de réforme judiciaire de Meloni.
●Nicoletta Perlo, professeure de droit public à l’Université Bourgogne Europe.
“Derrière la réforme de la justice, une recomposition silencieuse des contrepouvoirs”, 6 mars 2026, Club des Juristes.
●Fulvio Vassallo Paleollogo, avocat, membre du Réseau européen Migreurop.
“Sécurité publique ou liberté démocratique ? Le piège du gouvernement Meloni et le référendum sur la justice”, 19 janvier 2026,  Pressenza.
●Salvatore Cannavo, journaliste, éditeur et homme politique. Un des fondateurs d’Attac Italie. Membre du Parti de Refondation Communiste jusqu’en 2008 puis de Sinistra Critica jusqu’en 2013. Actuellement indépendant. Collabore avec The Daily Fact et Jacobin Italie.
“Attaquer les juges pour démanteler la Res Publica”, Salvatore Cannavo, 26 février 2026,  Jacobin Italie.
●Anna Capretta rappelle que si Meloni a perdu son référendum sur l’organisation de la justice, par ailleurs elle continue son projet répressif qu’elle a déjà mis en œuvre au travers de lois et de décrets contre les mouvements populaires, les exilés et les immigrés, contre les travailleurs précaires et marginalisés.
“Italie. Désigner et réprimer les ennemis de l’interieur”,
■L’analyse d’Antonio Minaldi, né en 1950, un des fondateurs du mouvement étudiant en Italie au début des années 1970, un des fondateurs des COBAS, comités syndicaux de base, et un des auteurs du livre “Exploitation et domination dans le capitalisme du 21eme siècle”.
Articles en italien, traduction en francais disponible lors de la consultation.
●”Référendum constitutionnel en Italie : le NON l’a emporté, une victoire pour la société civile”, Antonio Minaldi, 24 mars 2026, Agence de presse Pressenza.
●”L’héritage révolutionnaire de la victoire du NON au référendum”, 9 avril 2026, Agence de presse Pressenza.
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A LIRE, en accès libre, sur un bilan intermédiaire du gouvernement Meloni.
■Sur Politis.
En trois ans et demi à la tête du gouvernement italien, Meloni a tenu la distance sans vraiment tenir ses promesses de révolution néofasciste.
●”Meloni. Derrière le vernis modéré, un défouloir politique”, William Jean, 8 avril 2026.
■Sur The Conversation, article en anglais, traduction en français possible.
●”Italie. La crise au Moyen-Orient éloigne Meloni des États-Unis”, Jean-Pieŕe Darnis, Université Côte d’Azur, 25 mars 2026.
■Sur POUR Press.
●”Europe: Trois ans de Meloni, un modèle pour l’extrême-droite internationale”, Fabrizio Burattini, 11 novembre 2025.
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IllustrationVox España, CC0, via Wikimedia Commons

By Hugues Le Paige

Né le 10 mai 1946 à Bruxelles, Hugues Le Paige est un journaliste, réalisateur, producteur et auteur de nationalité belge. Diplomé en lettres et philosophie (journalisme et communication sociale) de l'ULB, il travaille comme journaliste à la RTBF, correspondant étranger à Paris et à Rome, puis comme réalisateur et producteur de documentaires, d'abord à la RTBF puis depuis 2004 comme réalisateur et journaliste indépendant (En 2007, Il fare politica, Chronique de la Toscane rouge de 1982 à 2004; En 2011, Le Prince et son image). Il est également auteur de plusieurs livres, notamment L'héritage perdu du Parti Communiste italien (2024), Mitterand, 1965-1995, La continuité paradoxale (1998), Eloge du secret (2005, avec Jean Lacouture), Télévision et civilisation (2004, avec Dominique Wolton), Vive la politique (2003), Télévision publique contre world company (2002), Le front du Nord : des Belges dans la guerre d'Algérie, 1954-1962 (1992, Pol-His, avec Jean Doneux) . Fondateurs et ex directeur (jusqu'en 2016) de la Revue Politique. Hugues Le Paige anime un blog propre, également repris dans le domaine des blogs sur Médiapart.