Comprendre les violences xénophobes en Afrique du Sud

Retour sur l’Afrique du Sud 32 ans après la fin de  l’apartheid – 1

Les mouvements nationalistes, portés par les réseaux sociaux depuis plusieurs années, accusent les étrangers d’être responsables du chômage, de la criminalité et de la dégradation des services publics, avec le soutien implicite ou explicite de nombreux acteurs politiques. Défiant l’État, ces mouvements avaient lancé un ultimatum : que les étrangers aient quitté le pays le 30 juin. Si le pire a été évité, il ne s’agissait que d’un épisode dans un mouvement de fond inquiétant pour la démocratie sud-africaine.


En 1974, Hugh Masekela, célèbre jazzman sud-africain, enregistre ce qui est devenu sa chanson la plus populaire, véritable hymne de la lutte contre l’apartheid : Stimela (coal train). Il y raconte la souffrance des travailleurs recrutés de force par le régime de Pretoria :

« There is a train that comes from Namibia and Malawi, there is a train that comes from Zambia and Zimbabwe, there is a train that comes from Angola and Mozambique, from Lesotho, from Botswana, from Zwaziland, from all the hinterland of Southern and Central Africa. This train carries young and old, African men who are conscripted to come and work on contract in the golden mineral mines of Johannesburg… »

« Il y a un train qui vient de Namibie et du Malawi, il y a un train qui vient de Zambie et du Zimbabwe, il y a un train qui vient d’Angola et du Mozambique, du Lesotho, du Botswana, du Swaziland, de tout l’arrière-pays de l’Afrique australe et centrale. Ce train transporte jeunes et vieux, des hommes africains enrôlés de force pour venir travailler sous contrat dans les mines d’or de Johannesburg… »

Cet hommage aux opprimés en est aussi un aux migrants déracinés par le système raciste, et rappelle à quel point les migrations sont consubstantielles à l’histoire de l’Afrique du Sud.

Comment en est-on alors arrivé à ce qu’au printemps 2026, les rues des métropoles sud-africaines soient envahies par des foules appelant à l’expulsion des étrangers, pointant du doigt d’autres Africains noirs comme étant la cause de tous leurs maux ? Comment le pays dont la Constitution de 1996, modèle d’inclusion, protégeait les droits de tous les réfugiés, est-il devenu le théâtre des violences xénophobes récurrentes ?

2008-2019, des vagues successives de violences xénophobes

En mai 2008, une vague de violences inédites (plus de 50 morts et de 60 000 déplacés) est venue ternir l’image de la « nation arc-en-ciel » : les scènes d’agression contre les étrangers, poursuivis jusque dans leurs maisons, parfois brûlés vifs, ont envahi les médias du monde entier et conduit à une intervention de l’armée dans les townships et les bidonvilles des grandes villes.

Des violences de ce type se sont reproduites plus tard : en 2013, au Cap, contre des commerçants originaires de la Corne de l’Afrique ; en 2015, à Durban, peu après que le roi des Zoulous (une des plus puissantes et influentes autorités dites « traditionnelles », instrumentalisées par le régime d’apartheid et maintenues officiellement après 1994) a appelé au départ des « étrangers » ; en 2017, les propos anti-immigrés du maire de Johannesburg Herman Mashaba précèdent de peu une nouvelle vague de violences ; en 2019, à Durban et dans le Gauteng, les Nigérians et les Ghanéens sont systématiquement visés. Dans tous les cas, il est toujours question d’un phénomène urbain, et les attaques ont lieu essentiellement dans les townships et les quartiers informels.

En 2026, les mêmes sont stigmatisés, brutalisés, expulsés… Nigeria, Ghana, Malawi, Mozambique, les rapatriements organisés se sont multipliés. Et accélérés aussi, notamment à l’approche de la date du 30 juin qui faisait craindre le pire – qui n’a finalement pas eu lieu. Dans l’ensemble, les manifestations ont été contrôlées dans les centres des métropoles, alors que dans les townships de Durban et de la région de Johannesburg, de nombreuses violences contre des étrangers (commerces pillés, maisons détruites, personnes brutalisées par la foule) ont été recensées.

La stigmatisation des migrants d’Afrique noire semble être devenue un trait caractéristique de la démocratie sud-africaine, au point que l’on puisse parler d’afrophobie au lieu de xénophobie. Aucun des principaux partis politiques ne peut s’en dire innocent, et certainement pas le Congrès national africain (ANC), au pouvoir depuis 1994, qui, à chaque campagne électorale, voit certains de ses candidats sortir la « carte xénophobe » et a également mis en place une législation de plus en plus restrictive et répressive en matière d’immigration, bien éloignée des idéaux des années 1990. Le Congrès continue d’envoyer les forces de police dans des rafles contre les migrants. Son président, Cyril Ramaphosa, tient des propos toujours ambigus, qui combinent appel au calme et au respect des droits humains tout en reconnaissant que l’immigration est un problème réel. Il s’engage par ailleurs à plus de fermeté contre les migrants illégaux.

L’approche des élections municipales de novembre 2026 n’est d’ailleurs pas sans lien avec les manifestations actuelles. Celles-ci ont cependant des caractéristiques nouvelles : elles se présentent comme portées par des « mouvements citoyens » et leurs leaders tiennent un discours en apparence légaliste, assumant d’être pleinement visibles jusque dans l’espace public des centres-villes. Ils sont souvent issus du monde des médias, voire des influenceurs – ce qui explique que les réseaux sociaux jouent un rôle majeur dans ces mobilisations xénophobes.

 

Les nouveaux visages de la haine

Ce phénomène nouveau qui cible les migrants existe depuis 2020, il apparaît donc pendant la crise du Covid 19, d’abord avec le hashtag « Put South Africans First ». Ensuite est née en 2021, à Soweto, l’opération Dudula – qui signifie littéralement « forcer » ou « abattre » en IsiZulu (la langue zouloue) –, une organisation nationaliste qui affirme « lutter contre la criminalité et la dégradation des services publics ». Blocage à l’entrée des écoles ou des services de santé pour en interdire l’accès aux étrangers, attaques violentes des locaux d’entreprises accusées d’employer des étrangers ; autant de modes d’action largement médiatisés sur les réseaux sociaux. Zandile Dabula, 36 ans, présidente du mouvement, déclare à la presse :

« La plupart des problèmes que nous rencontrons sont causés par l’afflux de ressortissants étrangers. Notre pays est en désordre. »

Une autre jeune femme dirige le mouvement March and March, l’organisateur des manifestations actuelles. Né à Durban en 2025, ce collectif a pour visage Jacinta Ngobese-Zuma, une ancienne vedette de la radio, 39 ans, née à Kwamashu, l’un des grands townships de Durban. Elle appelle à l’expulsion des migrants illégaux et dénonce l’« inaction » de l’État face aux criminels et trafiquants. Elle vise plus spécifiquement les migrants du Nigeria et du Ghana – ce qui a d’ailleurs fait réagir officiellement les gouvernements de ces deux pays – et refuse la qualification de « xénophobe », affirmant n’avoir rien contre les étrangers « légaux ».

La vague actuelle de manifestation a commencé en mars 2026, les réseaux sociaux mobilisant sur le cas de Mazwi Kubheka, jeune commerçant du township de Vosloorus (Ekurhuleni) qui aurait été enlevé par des éthiopiens qui en voulaient à sa boutique.

Début avril 2026, son mouvement manifeste violemment dans la ville d’East London (KuGompo City dans l’Eastern Cape) pour dénoncer le prétendu couronnement d’un roi igbo (groupe ethnique du Nigeria) dans la région. À la fin du mois, March and March manifeste à Johannesburg. Herman Mashaba, ancien maire et candidat aux prochaines élections municipales pour le parti ActionSA, vient lui faire part de son soutien.

Ces mouvements xénophobes font aussi circuler des chiffres validant le sentiment d’une invasion d’amaKwerekwere (« barbares »), désignation courante et péjorative des étrangers en IsiZulu, alors qu’il y aurait, en réalité, entre 3 millions et 4 millions d’immigrés sur une population totale de près de 63 millions – une proportion similaire à celle de nombreux pays du monde.

Le principal changement depuis 1994 est que si la majorité des étrangers sont toujours originaires d’Afrique australe (près de 70 % selon le service statistique national), les flux migratoires viennent désormais aussi d’Afrique de l’Ouest et de la Corne de l’Afrique. Ces « nouveaux » arrivants sont très présents dans le secteur du commerce informel (ce qui en fait des cibles visibles et faciles), mais nombreux sont aussi, parmi eux, des travailleurs qualifiés –médecins, ingénieurs, enseignants – dont l’Afrique du Sud a cruellement besoin.

Certes, le nombre de migrants a augmenté. Pourtant, rapporté à la population totale du pays, le poids des étrangers reste relativement modeste.

 

La colère des « frustrés relatifs » ?

C’est donc plutôt l’échec des gouvernements post-apartheid à réduire la pauvreté et les inégalités et à faire reculer la criminalité qui est le plus souvent pointé comme cause de la xénophobie.

En Afrique du Sud aujourd’hui, le taux de chômage dépasse les 30 % (et est bien plus élevé dans les espaces les plus paupérisés) et plus de la moitié de la population vit sous le seuil de pauvreté, alors que l’enrichissement des élites a été extrême. Les inégalités, et surtout la pauvreté, sont des facteurs de « frustration relative » (relative deprivation). Leur inscription dans l’espace hérité concentre géographiquement le sentiment d’injustice dans les townships et plus encore dans les quartiers informels – c’est-à-dire les espaces où étaient, sous l’apartheid, cantonnées les populations noires.

Sous la présidence de Jacob Zuma (2009-2018), les inégalités ont explosé et la corruption s’est généralisée massivement à tous les niveaux de l’État. Le ministère de l’intérieur n’a pas été épargné : en février 2026, une enquête commandée par le président Ramaphosa (à la tête du pays depuis 2018) a révélé que de nombreux fonctionnaires acceptaient des pots-de-vin pour attribuer des visas. Or, c’est aussi à cette période que le quotidien des Sud-Africains s’est dégradé : coupures d’eau et d’électricité, infrastructures en déliquescences, services publics à l’agonie, criminalité endémique…

La méfiance à l’égard des forces de l’ordre s’est aussi accrue. La police, largement corrompue et violente, réprime et harcèle systématiquement les étrangers alors que sa tolérance à l’égard des groupes de « vigilants » voire des gangs criminels, notamment liés au narcotrafic, est bien connue.

La fracturation de la société est également une conséquence de la multiplication des mobilisations identitaires. Le régime d’apartheid était déjà fondé sur la ségrégation ethnique, au-delà de la seule ségrégation raciale (l’ensemble du système des bantoustans était une mise en œuvre de cette double ségrégation, raciale et ethnique, qui permettait de diviser la population noire pour mieux la contrôler).

Jacob Zuma a, à son tour, largement instrumentalisé l’identité ethnique zouloue (un des neuf grands groupes ethniques sud-africains, numériquement le premier puisqu’il rassemble près de 25 % de la population totale du pays), notamment lors de son procès pour viol en 2006 (à l’issue duquel il a été acquitté) quand ses partisans manifestaient vêtus de t-shirts « Real Zulu Boy ».

On ne s’étonnera donc pas que le mouvement March and March soit né à Durban (ville où, comme dans toute la province du Kwazulu-Natal, la population noire est à une écrasante majorité zouloue) et, qu’en tête de ses cortèges, viennent souvent des hommes en tenue traditionnelle zouloue. Cette forme particulière d’ethnicisation accompagne et nourrit la montée en puissance des mouvements nationalistes et populistes. Sans suprise aussi, l’on voit des influenceurs qui se revendiquent d’abord comme défenseurs de l’identité zouloue se joindre au mouvement xénophobe. Au premier rang d’entre-eux, Ngizwe Mchunu et Nkosikhona « Phakelumthakathi » Ndabandaba, influents au point d’avoir été reçus le 29 juin – la veille des manifestations annoncées pour le 30 – par le chef de l’État.

En Afrique du Sud, les modalités des processus liés à l’accroissement des inégalités et au repli identitaire nationaliste sont particulièrement violentes dans une société « à vif ». Mais le sentiment anti-migrants est bel et bien porté par des acteurs politiques et sociaux. Dans un contexte où la défiance envers l’État ne cesse de croître (celle-ci étant davantage aggravée par les accusations de corruption portées contre le chef de l’État, risquant de donner lieu à une procédure de destitution en 2026) et où la participation politique est en déclin, c’est bien pour la démocratie sud-africaine elle-même qu’il y a à s’inquiéter.

C’est d’autant plus vrai que les mouvements anti-immigrants se sont rapprochés des différents partis d’opposition et promettent des actions sur le long terme. Parmi leurs soutiens, le parti Action SA d’Herman Mashaba. Plus inquiétant encore, le parti MK (abréviation d’Umkhonto we Sizwe, du nom de la branche armée de l’ANC pendant la lutte contre l’apartheid) fondé par Jacob Zuma en 2023 et particulièrement puissant dans la province du Kwazulu Natal. C’est ce lien avec des proches de l’ancien président qui fait craindre une déstabilisation violente de l’État, similaire à celle de juillet 2021 déclenchée par l’arrestation de Jacob Zuma. Les émeutes avaient alors fait 350 morts et n’avaient été arrêtées qu’à la suite de l’intervention massive de l’armée dans les grandes villes du pays.

 

Philippe Gervay-Lambolly,
Université Paris Nanterre, 19 mai 2026.
The Conversation, Licence Créative Commons.

1994 est l’année qui sonne la fin de l’apartheid en Afrique du Sud, l’ANC (dans une alliance avec le parti communiste sud africain, via la double affiliation, et le syndicat Cosatu) remporte massivement les élections fédérales qui ont ouvert le droit de vote aux populations noires.
2024, l’ANC (et ses alliés) perd pour la première fois les élections fédérales et doit conclure un accord gouvernemental avec un parti libéral de droite.
2026, le parti communiste sud africain rompt officiellement son alliance avec l’ANC,  et la Cosatu est dans une position de soutien critique.
Novembre 2026 se tiendront les élections municipales en Afrique du Sud, dont les deux grands thèmes de campagne sont la dégradation des services publics et la politique migratoire.
Au travers d’une série d’articles, dont le premier épisode porte sur les violences xénophobes en Afrique du Sud, POUR Press revient sur la transformation d’un système de classes raciales d’Etat en un système d’inégalités de classe capitaliste.
Victor Serge, chroniqueur POUR Press, 12 juillet 2026.

A LIRE, en accès libre
■Sur Afrique xxi.
Si la fin de l’apartheid a ouvert les droits politiques, elle n’a pas aboli la géographie de la pauvreté, la concentration des richesses et la précarité des townships. C’est dans ces failles que prospère une xénophobie qui rend les plus vulnérables responsables d’un ordre social qu’ils subissent aussi.
●”En Afrique du Sud, la colère sociale se trompe d’ennemi”, Rodrigue Nana Ngassam, Université Catholique Saint Jérôme de Douala, 6 juillet 2026.
■Sur The Conversation, dont 2 articles en anglais, leur traduction en français étant disponible lors de la consultation.
■En Afrique du Sud, l’émergence des mouvements antimigrants (par ailleurs violents) place l’immigration au centre du débat national (dans le contexte des élections municipales du 4 novembre 2026). Ce mouvement affirme qu’il répond à la hausse du chômage, à la détérioration des services publics (notamment les services de santé) et à l’insécurité croissante. La question n’est pas de savoir si ces constats sont fondés. Ils le sont. Il s’agit de savoir si les migrants en sont réellement responsables. Ce n’est pas le cas. Voici pourquoi.
●”Blâmer les migrants revient à ignorer les véritables causes de la crise économique sud africaine”, Justin Visagle et Ruth Castel-Branco, Université du Witwatersrand, 28 juin 2026.
■En Afrique du Sud, les campagnes antimigrants sont présentées comme des opérations de “nettoyage”, de “protection des communautés” ou d’expulsion des “étrangers en situation irrégulière”, pratiquant des actes de justice privée (fermetures et pillages de commerces, arrestations privées de migrants soupçonnés d’être clandestins,…). Ces opérations cherchent à utiliser le language démocratique, instrumentalisant les discours de protection communautaire, de citoyenneté active et de pouvoir citoyen, pour stigmatiser les migrants et justifier l’exclusion.
●”Les campagnes antimigrants en Afrique du Sud utilisent le language de la démocratie : pourquoi est-ce dangereux ?”, Luke Sinwell, Terri Margott et Trevor Ngwane, Université de Johannesburg, 8 juin 2026.
■Pour les deux auteurs, spécialistes des politiques de migrations en Afrique du Sud, la mobilisation antimigrants en Afrique du Sud n’est pas un simple mouvement populaire ou le fruit d’une troisième force visant à discréditer l’Afrique du Sud, mais une entreprise politique coproduite par des groupes d’autodéfense et l’Etat, par le biais d’actions et d’omissions. Les auteurs analysent précisément ces aspects et proposent trois pistes pour protéger la démocratie sud africaine.
●”Xénophobie en Afrique du Sud : la complicité de l’Etat avec les gangs et les milices menace sa capacité à gouverner”,  Loren.B.Landau et Jean-Pierre Misango, Université du Witwatersrand, 17 juin 2026.