Donald Trump aurait-il finalement raison ? Bruxelles est-elle vraiment cette hell hole ? Les fusillades, 10 000 sans-abri dans les rues pendant près de deux ans pas de gouvernement. Y a-t-il quelque chose dans l’eau potable bruxelloise qui perturbe autant les Bruxellois ? Nous avons tendu l’oreille à Eric Corijn, le plus intelligent de tous les Bruxellois.
Nous nous intéressons d’abord à la politique bruxelloise. La politique politicienne. Dans la Région de Bruxelles-Capitale, le gouvernement doit être formé après que les Flamands et les Francophones aient trouvé une majorité dans leur propre groupe linguistique et conclu un accord sur les « compétences communautaires » qu’ils exercent chacun séparément (enseignement, bien-être, culture, etc.). Ils concluent ensuite un accord sur les « compétences régionales » (mobilité, logement, emploi, économie, travaux publics…).
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Cette formation a pris cette fois -ci 613 jours ! Le PS, qui a résisté lors des élections mais a tout de même dû voir le MR devenir le plus grand parti, a rompu un accord avec Les Engagés et les libéraux parce qu’une majorité s’était formée du côté flamand avec Groen (le plus grand parti de ce groupe linguistique), la N-VA, Vooruit et Open Vld (maintenant Anders). Le PS ne veut en aucun cas former une majorité avec la N-VA. Une position sur laquelle le parti n’est pas revenu.
C’est tout de suite le point de départ de la première question posée au professeur Eric Corijn (79 ans). Il est philosophe de la culture et sociologue et, depuis des années, une voix importante dans le débat sur le développement urbain, les sociétés multiculturelles et l’avenir de Bruxelles en tant que métropole. Même après avoir pris sa retraite, il reste lié à la Vrije Universiteit Brussel (VUB) et actif dans divers centres de recherche, groupes de réflexion et organes consultatifs. Grâce à ses bons contacts dans le monde universitaire, la société civile et la politique, il est sans doute l’un des observateurs les mieux informés de Bruxelles.
Normalement, les francophones et les flamands constituent chacun leur propre majorité. A-t-on déjà vu une crise pareille dans la formation du gouvernement ?
Eric Corijn : « Non, c’est une première, et c’est aussi un fait politique important. Officiellement, le gouvernement bruxellois est toujours formé de deux majorités distinctes : une pour le groupe linguistique néerlandophone et une pour le groupe francophone, que l’on réunit ensuite autour d’un programme régional. Mais cette fois -ci la non représentativité des institutions bruxelloises a bloqué la situation. D’abord, les compétences et problèmes régionales dominent en donc la gouvernance communautaire ne peut pas entraver un accord déjà difficile au niveau régional»
Ces derniers mois, les francophones et les flamands se sont mutuellement jetés de la boue. Les francophones n’ont pas accepté que la majorité flamande ait déjà conclu des accords sur des questions régionales telles que la fusion des communes. Les flamands ont quant à eux trouvé scandaleux que les francophones s’immiscent dans les affaires de la majorité flamande.
« C’est la première fois que, sous l’impulsion de la N-VA, des propositions nécessitant une réforme interne de l’État figurent explicitement dans l’accord partiel flamand. Les francophones y voient une anticipation des négociations communes. Pourtant, c’est là l’essence même de la politique bruxelloise. Les services flamands sont utilisés bien au-delà de la petite minorité flamande. Et ce cosmopolitisme se heurte à la politique flamande. Les francophones constituent la communauté la plus importante, mais ont une approche plutôt monoculturelle pour une population extrêmement diversifiée. Les institutions actuelles doivent vraiment être repensées si l’on veut une représentation démocratique pour les 1,26 million de Bruxellois. »
De nombreux francophones ont voté pour des listes flamandes. Quelle est la situation linguistique actuelle ?
« Cela dépend de ce que vous mesurez exactement. Si vous considérez la langue parlée à la maison, vous arrivez à environ 5 % de ménages néerlandophones. Si vous considérez les votes aux élections, les cartes d’identité ou l’enseignement, vous pouvez atteindre 10 à 15 %. Si vous regardez l’usage des institutions néerlandophones vous arrivez facilement à plus de 20%. C’est très fragmenté. Dans la plupart des familles, plusieurs langues sont parlées, et de nombreux Bruxellois qui ne se sentent pas nécessairement flamands envoient leurs enfants dans des écoles néerlandophones. Sur le plan institutionnel, Bruxelles est doublement unilingue, mais dans la pratique, c’est une ville multilingue et internationale qui connaît surtout de nombreuses formes mixtes. Cette réalité ne correspond pas à la structure de la Belgique, qui est composée d’États unilingues, avec Bruxelles comme zone résiduelle. »
C’était la première fois que l’accord partiel flamand avec la NVA contenait des propositions qui nécessitent une réforme interne de l’État.
« La fusion des communes n’est pas évidente. Aujourd’hui, les francophones y peuvent encore faire valoir leur pouvoir démocratique grâce à leur nombre. Les Flamands n’y ont pas de représentation garantie, comme c’est le cas au niveau régional (dix-sept députés, deux ministres et un secrétaire d’État sont toujours flamands, quel que soit le nombre de voix flamandes, KvdB). Si l’on fusionne tout en une seule ville de Bruxelles (avec peut-être des districts), les francophones craignent que la parité institutionnelle – c’est-à-dire la garantie d’un certain nombre de postes flamands – ne soit davantage ancrée. Ils trouvent cela antidémocratique. En effet, la ville est à 80 à 90 % francophone ou allophone, et une parité obligatoire pour les Flamands donne l’impression de négliger la grande majorité. »
« En même temps, nous devons reconnaître que Bruxelles a effectivement trop de mandats politiques et d’institutions. Il y a dix-neuf communes avec des territoires et des poids très différents, entre 22.000 et 185.000 habitants, entre 1 et 33 kilomètre carré, et avec des frontières de toutes sortes, six zones de police, trois commissions communautaires, etc. Cela représente une charge administrative énorme et conduit à la segmentation et à la division. Je plaiderais donc en faveur d’une rationalisation, mais dans le respect de la réalité de Bruxelles en tant que ville multiculturelle, y compris la protection des minorités. Il semble que cela fait partie de l’accord gouvernemental. »
Les Flamands ont rappelé aux francophones que la protection de la minorité flamande à Bruxelles est liée à la protection de la minorité francophone au niveau fédéral. Qu’en est-il exactement ?
« Au sein du gouvernement fédéral, les ministres sont répartis de manière égale entre Flamands et Francophones, même si les Flamands sont largement majoritaires en Belgique. À Bruxelles, le rapport est inversé : la majorité francophone y est beaucoup plus importante. Il y a parité dans les deux gouvernements. C’est un système qui assure la stabilité, mais qui entraîne aussi des blocages. De plus, on oublie que la Belgique est composée de territoires clairement séparés qui sont en grande partie monolingues. Cette spatialité n’existe pas à Bruxelles. Une ville n’est pas un pays. L’urbanité est avant tout mixte. Et l’état-nation tend vers une culture unique»
Bruxelles est riche sur le plan économique, mais sa population est en moyenne plus pauvre. Comment cela se fait-il ?
« C’est le grand paradoxe : Bruxelles est très productive sur le plan économique – elle compte environ 835 000 emplois – mais de nombreux Bruxellois n’y ont pas accès. Souvent parce qu’ils sont moins qualifiés ou parce que les emplois sont hors de leur portée. Parce que notre économie industrielle forfte a disparu et nous à laisse plus de 90.000 chômeurs, qui n’on pas de place dans cette nouvelle économie tertiaire. La moitié de ces emplois (400.000) sont donc occupés par des navetteurs. Mais ceux-ci paient leurs impôts dans d’autres régions. De nombreux collaborateurs internationaux séjournent également ici de manière temporaire et contribuent peu à l’économie locale. Beaucoup de personnes à revenus élevés vivent en périphérie. C’est ainsi que le Brabant flamand et le Brabant wallon deviennent les provinces les plus riches. »
« Dans d’autres capitales, on constate que la périphérie fait souvent partie de la ville, ou du moins s’inscrit dans une politique métropolitaine. Prenez par exemple le ring d’Anvers. Il est financé par la Flandre. Les tunnels bruxellois sont quant à eux à la charge de la Région bruxelloise, alors qu’ils servent principalement aux navetteurs et que la moitié des habitants ne possèdent pas de voiture. Ou pensez à la fusion d’Anvers avec Borsbeek, ce qui est impensable pour Bruxelles avec Dilbeek ou Vilvorde. »
La perception de Bruxelles est souvent négative, voire catastrophique en matière de sécurité. Comment voyez-vous cela ?
« Bruxelles est une ville très dualiste, ce qui se reflète dans sa géographie sociale. Il existe une grande différence entre les quartiers où vivent les revenus élevés et ceux où règnent le chômage et la pauvreté. Ce fossé social se traduit également par des problèmes de sécurité. La criminalité est souvent liée à des conditions sociales, et pas seulement à des intentions purement criminelles. C’est pourquoi les problèmes se posent principalement à Cureghem (Anderlecht) ou à Molenbeek ou à Matonge, et moins à Uccle et à Boitsfort. »
L’approche policière à Bruxelles diffère de celle d’autres villes en raison de la fragmentation administrative. Dans quelle mesure cela pose-t-il problème ?
« C’est très problématique. Nous sommes dans une situation où il existe six zones de police différentes, chacune avec sa propre approche. Il n’y a pas de véritable politique métropolitaine. Cela signifie que la criminalité se déplace d’une zone à l’autre sans qu’il y ait d’approche coordonnée. »
La criminalité n’est pas seulement une question de maintien de l’ordre, mais aussi d’inégalité sociale.
« Aujourd’hui, l’accent est mis sur la répression, mais ce n’est qu’un traitement des symptômes. Il faut bien sûr lutter contre la violence. Mais si l’on ne s’attaque pas également aux causes sociales – chômage, logement, décrochage scolaire –, on entre dans un cercle vicieux.
Nous investissons dans davantage de policiers dans les rues, mais pas dans la mobilité sociale ascendante des jeunes. Et cette politique policière repose principalement sur des robocops et beaucoup moins sur la police de quartier et de proximité. Une politique de sécurité intégrale nécessite une approche plus intégrée et plus ciblée par secteur : circulation, déchets, drogue, nuisances… C’est pourquoi il est urgent de mettre en place une politique de développement des quartiers à Bruxelles et d’y insérer une police de proximité. »
À Anvers, le bourgmestre Bart De Wever a fait appel à l’aide fédérale pour lutter contre le problème de la drogue. Bruxelles est-elle reprochée de ne pas en faire assez ?
« Ce qui se passe à Anvers est comparable. On y trouve également des gangs de trafiquants de drogue, de la violence et des liquidations. Mais l’image véhiculée par les médias est différente. En Flandre, Anvers n’est pas considérée comme un enfer. Bruxelles est constamment présentée comme une zone à problèmes. »
Des réformes structurelles sont-elles nécessaires à Bruxelles en matière de sécurité ?
« Certainement. Il faut créer une zone de police unique. Il faut mener une politique de sécurité métropolitaine au lieu d’une politique fragmentée qui reste au niveau communal. Et surtout, il faut prendre au sérieux l’aspect social de la sécurité. Car la criminalité n’est pas seulement une question de maintien de l’ordre, mais aussi d’inégalité sociale. En même temps il faut donc développer une autre conception du maintien de l’ordre, plus lié à un développement territorial dans les 118 quartiers. La police doit faire partie d’une mission de cohésion sociale en commençant dans la proximité de l’habitat»
« Il faut également garder à l’esprit que le sentiment d’insécurité n’est pas toujours synonyme d’insécurité réelle. Les médias se concentrent fortement sur les incidents à Bruxelles, ce qui donne lieu à une caricature en Flandre et en Wallonie. La ville a certes de réels problèmes, mais ceux-ci sont liés à la pauvreté, au logement et au manque de perspectives d’avenir. Plus d’un tiers de la population vit au seuil de pauvreté ou en dessous. Le chômage des jeunes est extrêmement élevé. En bref, Bruxelles a besoin d’une politique intégrée qui s’attaque aux causes fondamentales et pas seulement aux symptômes.
Vous parlez de politique « intégrale ». Mais même dans les domaines non communautaires, on constate que les compétences sont réparties entre la région, la communauté, la commune, etc. Est-ce là le cœur du problème : le fait que Bruxelles soit à la fois une ville et une région, et qu’elle nécessite en fait une approche différente de celle de la Flandre ou de la Wallonie ?
« Exactement. Bruxelles est considérée comme la « troisième région » de Belgique, mais c’est une région urbaine. La Flandre et la Wallonie sont de petits pays, Bruxelles est la ville la plus diversifiée d’Europe. Cette urbanité a été soumise à un carcan institutionnel, principalement pour représenter les deux communautés monolingues des autres régions et non pour refléter la diversité cosmopolite de Bruxelles (les trois quarts de la population !). Cela engendre un déficit démocratique énorme et un style de gouvernance totalement inadapté. «
Si l’on voulait vraiment redessiner le paysage, il faudrait tenir compte de Bruxelles en tant que métropole, redessiner l’administration en fonction de l’ordre spatial réel – une fusion des communes avec 25 ou 30 districts –, étendre le droit de vote – aujourd’hui, environ 40 % des Bruxellois ne sont pas représentés –, bref, il faudrait réinventer la démocratie. Mais tant que les deux communautés ne veulent pas lâcher leur emprise monolingue, on reste avec un patchwork inopérant. »
Bruxelles dispose d’une société civile importante et dynamique. Celle-ci semble parfois prendre le relais des pouvoirs publics, car ces derniers ne sont pas assez puissants.
« Bruxelles a des pouvoirs publics faibles et une société civile très active. C’est le cas depuis les années d’après-guerre, marquées par l’exode urbain et la destruction urbaine. Avant même la création du premier gouvernement régional en 1989, il existait de nombreux comités de quartier. »
« Aujourd’hui, la société civile dépend fortement de la réglementation et des subventions, qui proviennent de différentes sources (Région bruxelloise, Communauté flamande, Communauté française, communes…). Cela crée une grande fragmentation. Il existe de nombreuses organisations, mais elles opèrent souvent chacune dans leur propre coin (linguistique) et avec des règles de subventionnement différentes. Il est donc difficile de parler d’une seule voix. Néanmoins, la société civile bruxelloise est créative et résiliente, et il y a régulièrement des actions ou des manifestes qui reçoivent un soutien de toutes parts. Pendant la crise politique différentes initiatives de coordinations dans l’associatif ont été prises »
Comment cette diversité à Bruxelles s’inscrit-elle dans le contexte politique flamand et francophone, qui projettent chacun leur propre vision de la ville ?
« Depuis la Flandre, Bruxelles est souvent considérée comme une zone sinistrée, où l’administration « efficace » fait défaut et où l’on dépense « trop » d’argent. Les francophones, quant à eux, considèrent Bruxelles comme le cœur bilingue de la Belgique, mais la gouvernent souvent comme s’il s’agissait d’une ville francophone. Les uns et les autres sous-estiment le fait que Bruxelles compte 184 nationalités, que 104 langues y sont parlées, que plus des deux tiers des ménages sont multilingues et que l’anglais y est désormais la deuxième langue la plus parlée. »
« Aucune des deux communautés n’a de réponse appropriée, car elles partent toutes deux d’un modèle communautaire monolingue. »
« Ces modèles monoculturels – le modèle flamand mettant l’accent sur le néerlandais et l’ «identité flamande » et le modèle francophone lié à Paris et à l’« unitarisme belge » – ne conviennent pas à une ville où les langues et les origines se mélangent. Bruxelles est la ville la plus diversifiée d’Europe, mais aussi la plus métissée. Et donc une ville sans les guerres civilis qu’on a connu ailleurs. Elle devrait pouvoir élaborer ses propres solutions, par exemple dans les domaines de l’éducation, de la politique culturelle et du développement urbain. Aucune des deux communautés n’a de réponse appropriée, car elles partent toutes deux d’un modèle monolingue et n’ont pas de réponse à la question de savoir comment représenter la cohésion sociale et territoriale. Bruxelles est également une ville où beaucoup de gens arrivent et partent. Jusqu’à 10 % des Bruxellois déménagent chaque année et, en quelques décennies, plus d’un million de personnes sont passées par la ville. »
Je vous entends dire : « Nous devons avoir une autre conception de Bruxelles ». Mais les politiciens semblent surtout prisonniers du modèle belge. En même temps, on constate depuis cinquante ans que l’économie n’a pas besoin de tout le monde et que nous sommes de plus en plus sévères envers ceux qui n’ont pas de travail.
« Dans toute l’Europe, nous sommes dans une logique néolibérale. Celle-ci prétend que tout le monde est en concurrence à l’échelle mondiale, doit assurer la formation et l’innovation et, surtout, fournir une main-d’œuvre bon marché. À Bruxelles, cette transition postindustrielle s’est faite rapidement : l’industrie a totalement disparu et le marché du travail est tertiaire et hautement qualifié. Les quartiers ouvriers sont désormais des quartiers migrants appauvris. Il existe un décalage important entre la population et la demande sur le marché du travail. L’économie formelle, axée sur la productivité et le profit, exclut donc un grand nombre de personnes. En outre, des économies informelles, voire illégales, voient le jour, telles que le trafic de drogue, la contrebande, les magasins de nuit et le travail au noir. »
« L’internationalisation de la ville fait grimper les prix de l’immobilier. De nombreux membres de la classe moyenne déménagent en périphérie. C’est une ville de locataires qui doivent consacrer une part trop importante de leurs revenus au logement. Il y a une pénurie de logements sociaux : ils ne représentent que 10 % du parc immobilier, un tiers de la population bruxelloise vit dans un logement surpeuplé et plus de 50 000 familles sont sur liste d’attente pour un logement social. Toutes ces dynamiques rendent Bruxelles extrêmement complexe. Nous devons élaborer une politique qui ne se concentre pas uniquement sur l’intégration dans « un marché du travail flamand » ou « un réseau francophone », mais sur la diversité réelle de la ville elle-même.
« Aujourd’hui, des études montrent clairement qu’environ 40 à 60 % de la valeur ajoutée produite dans une ville provient de l’économie purement locale et n’est pas du tout soumise à la concurrence mondiale. Il s’agit de la reproduction de la vie quotidienne, de l’entretien des infrastructures et du patrimoine, des services locaux. Cette économie essentielle est un moteur qui reste sous-développé. Développer une telle économie au niveau des quartiers, sous la forme d’une économie circulaire avec des chaînes courtes, axée sur l’emploi local, avec un gouvernement facilitateur et davantage de coopération et de solidarité locales, est un modèle de développement urbain prometteur qui est sous-estimé dans nos modèles nationaux. »
Bruxelles est une ville progressiste. L’extrême droite n’y a aucun élu au parlement et les partis de gauche ont même une (légère) majorité. En Flandre, on observe un fort glissement vers la droite, avec la montée du Vlaams Belang et un durcissement du discours sur Bruxelles. En Wallonie avec la percée du MR et leur alliance avec Les Engagés il y aussi un gouvernement de droite. Comment expliquez-vous tout cela ?
« Exactement. Non seulement le Vlaams Belang, mais aussi la N-VA n’ont obtenu aucun siège dans les conseils communaux. Bruxelles est diabolisée. Bruxelles est la réalité urbaine multiculturelle qu’ils ne veulent pas. Ils considèrent Bruxelles comme l’exemple de ce que la Flandre, souvent suburbaine, ne doit pas devenir. Et pourtant, ce sera l’avenir. »
« En attendant, la Flandre mène une politique d’assimilation avec des mesures identitaires, telles que la connaissance obligatoire du néerlandais pour accéder à un logement social. Ces mesures sont à la limite de la légalité. Mais il ne s’agit pas seulement de la mesure elle-même. Il s’agit du signal qu’elle envoie : ceux qui ne parlent pas parfaitement le néerlandais n’ont pas leur place ici.
Mais en fait la même mentalité suburbaine domine en Wallonie. Cela a été longtemps exprimé par une conscience de classe ouvrière. Mais avec la crise industrielle et la percée d’un MR très droitier cette même mentalité suburbaine a pris le dessus. »
Le succès de l’extrême droite à Alost et dans la région de la Dendre est-il une conséquence des problèmes bruxellois ?
« On constate qu’à Bruxelles, les loyers continuent d’augmenter et que les personnes à faibles revenus se tournent vers des villes comme Alost, Tournai ou Charleroi. Là-bas, la rénovation urbaine est à la traîne et il est encore possible de trouver un logement pour 600 euros. Les gens sont donc contraints de s’installer dans des endroits où le coût de la vie est moins élevé. »
« Il n’est pas possible de mettre Bruxelles sous tutelle : l’État fédéral ne peut pas donner d’ordres à une région, car la Belgique est une fédération sans hiérarchie entre les entités fédérées. »
« Ce nouvel afflux de résidents n’est pas accueilli favorablement par tout le monde. À Alost, on constate que les partis de droite exploitent cette situation : ils jouent sur le sentiment que les « étrangers » ou les « personnes issues de l’immigration » envahissent la ville. A Ninove le Vlaams Belang a une majorité absolue. Vous allez voir que dans ces communes de forte arrivage de Bruxelles cela va bénéficier à l’extrême droite raciste. Mais en réalité, ces évolutions démographiques plaident en faveur de meilleurs accords dans ce que nous appelons la zone urbaine fonctionnelle, une réalité socio-économique métropolitaine qui compte environ trois millions d’habitants. »
Le logement abordable est un défi majeur partout. À Bruxelles, le problème est particulièrement aigu.
« Le marché immobilier bruxellois est complètement déraillé. Si vous voulez louer un appartement pour 600 euros aujourd’hui, vous ne trouverez pratiquement rien. C’est là le gros problème : les logements abordables disparaissent et sont remplacés par des appartements coûteux qui ne sont tout simplement pas accessibles pour de nombreux Bruxellois. »
« Cela ne touche pas seulement les nouveaux arrivants ou les personnes en situation précaire. Les familles de la classe moyenne qui travaillent et souhaitent continuer à vivre à Bruxelles sont également confrontées à ce problème. Les salaires n’augmentent pratiquement pas, contrairement aux loyers. Cela crée une pression sociale énorme. »
« De plus, ce patrimoine est très vétuste. Pour répondre aux exigences climatiques, quelque 250 000 maisons doivent être isolées ! Personne ne sait comment s’y prendre. Les primes accordées aux propriétaires ne suffiront certainement pas. Il faudra une approche collective axée sur les quartiers, avec des tiers payeurs et des coopératives énergétiques. »
Comment y remédier ?
« Il faut des mesures structurelles. Il y a beaucoup trop peu de logements sociaux et il n’y a pas de véritable contrôle des loyers. Sans réglementation, le marché continue à s’emballer. Mais la Flandre et Bruxelles ont des visions très différentes à ce sujet. La Flandre veut moins de réglementation et plus de « libre jeu du marché », tandis que Bruxelles parle bien de maîtrise des prix, mais ne peut guère l’imposer. »
Certains politiciens menacent de placer Bruxelles sous tutelle fédérale. Est-ce réaliste ?
« D’un point de vue juridique, cela n’est guère possible. L’État fédéral ne peut donner d’ordres à une région, car la Belgique est une fédération sans « hiérarchie entre les entités fédérées ». Le gouvernement fédéral peut toutefois exercer une pression par le biais de canaux financiers. Bruxelles emprunte beaucoup d’argent, environ 30 % du budget ! Si les banques fermaient le robinet financier à Bruxelles, le gouvernement fédéral pourrait se porter garant sous certaines conditions en matière de politique et de réformes. Donc, dans la pratique, une pression peut être exercée en raison de la situation financière catastrophique, mais il n’est en fait pas possible de placer officiellement Bruxelles sous tutelle. »
Enfin, quel est selon vous le changement ou la mesure le plus important à prendre pour aider Bruxelles à progresser de manière structurelle ?
« Je dirais tout d’abord qu’il faut comprendre que Bruxelles est une réalité à part entière, la plus grande ville du pays, et non une version miniature de la Flandre ou de la Wallonie. Cette reconnaissance doit permettre à tous les Bruxellois, quelle que soit leur nationalité ou leur langue, d’être des citoyens à part entière. Il faut alors une sorte de logique cosmopolite et postnationale de la citoyenneté. Cela peut signifier, par exemple, que ceux qui vivent ici ont également le droit de vote pour la région. Aujourd’hui, 40 % de la population ne participe pas aux décisions relatives à l’administration. »
Deuxièmement, il faut lutter contre le cloisonnement institutionnel, mais cela ne peut se faire uniquement de manière descendante. On peut procéder à des fusions ou à des réformes, mais il faut alors prendre au sérieux les 118 quartiers, soutenir la société civile et élaborer ensemble une politique qui tienne compte de la diversité. Sinon, vous continuerez à imposer un équilibre artificiel entre les néerlandophones et les francophones, alors que la réalité est beaucoup plus colorée. »
« Troisièmement : lutter contre la pauvreté et améliorer les chances en matière d’éducation. Il y a trop peu d’emplois pour les personnes peu ou moyennement qualifiées, et le logement social est insuffisant. On ne résout pas ce problème en disant : « Nous avons 10 000 postes vacants en Flandre ». Beaucoup de Bruxellois ne peuvent pas s’y rendre facilement et la STIB n’est pas autorisée à circuler en dehors de la région. Il faut investir localement, dans des projets urbains, dans les infrastructures de quartier et communales, dans l’intégration et la formation. En bref, il faut donner à la ville les moyens et les compétences nécessaires pour se développer en tant que zone métropolitaine, au lieu de se concentrer sur les divisions communautaires. Une simplification institutionnelle permettrait de réaliser d’importantes économies. »
« Le problème fondamental est que le territoire de Bruxelles est trop petit pour la ville réelle qu’est Bruxelles aujourd’hui. Les frontières officielles de la Région de Bruxelles-Capitale sont basées sur une situation historique, mais la ville elle-même ne fonctionne plus depuis longtemps à l’intérieur de ces frontières. La dynamique économique et sociale de Bruxelles s’étend bien au-delà, jusqu’à la périphérie flamande et la Wallonie. »
Cela signifie que les coûts de Bruxelles restent dans la ville, mais que de nombreux revenus y sont générés et exportés en dehors de la région. Cela entraîne un sous-financement structurel. Pour résoudre ce problème, deux possibilités s’offrent à nous. Soit Bruxelles doit obtenir un territoire plus vaste afin de pouvoir fonctionner comme une véritable métropole (mais je ne pense pas que cela soit réaliste). Soit il faut mettre en place des mécanismes de financement structurels, dans lesquels la Flandre et la Wallonie reconnaissent que Bruxelles n’est pas seulement une capitale, mais aussi un moteur économique qui a besoin de soutien. Un fédéralisme coopératif véritable, en somme. En Belgique, toutes les gares urbaines ont été rénovées et sont désormais classées monuments architecturaux, mais dans la capitale, elles sont dans un état déplorable. »
Karl van den Broeck a travaillé pendant 18 ans chez De Morgen, a été rédacteur en chef de Knack pendant six ans et, depuis 2014, d’Apache. Outre le journalisme, il se passionne pour la culture, la politique et l’histoire.
version actualisée d’un article publié par Apache en néerlandais et d’une tribune d’opinion publiée en français sur le site de la Libre Belgique.
