La main invisible

Alain Tihon, économiste, écrivain, consultant en entreprises et en organisations non marchandes, analyse la croyance de nombreux économistes et de responsables politiques qui considèrent qu’une Main Invisible régit le monde économique, la société et tout un chacun.

Dans ce livre clair, lucide, éloquent, l’auteur commence par examiner l’évolution historique de l’Économie, et y situer la Main Invisible.

La Société du Mont Pèlerin fut fondée en 1947 à Vevey en Suisse par des économistes, (dont certains bénéficièrent du Prix Nobel), des banques et des assurances suisses, et une contribution de la banque d’Angleterre. Elle fut créée en réaction contre le keynésianisme (1) de l’époque. Son but était de promouvoir, auprès du monde politique, un nouveau libéralisme qui donnerait du sang neuf à l’«économie du marché», à l’échelle mondiale.
Voilà donc l’origine de la révolution néolibérale des années 80 qui influença des responsables politiques comme Thatcher et Reagan, ainsi que le FMI.

Cette conception réduit la vie des sociétés à l’économie. La croissance est sacrée, et la toute puissance de «la Main Invisible du Marché» conduira l’humanité sur les chemins glorieux du progrès et de la prospérité. Cette vision de l’économie a fini par imposer au monde, poursuit l’auteur, ce que Joseph Stiglitz appelle le fanatisme du marché, et préside à la mondialisation sauvage qui ravage la planète, et a détruit, et continue à le faire, la vie de centaines de millions de ses habitants.

La «production» de nos sociétés n’a plus pour objectif, ni le bien-être individuel et collectif, ni le bien commun, ni une économie au service de la société, mais a pour résultats le chaos et la destruction. Nous sommes assis sur deux bombes: celle du climat et celle des inégalités; nous en avons même allumé la mèche, constate l’auteur.

Le marché en marche!

Sur ces considérations de base, Alain Tihon procède alors à une description de notre système sociétal, qu’il examine tout au long de l’Histoire, dès avant le Christianisme, jusqu’à nos jours.

Il passe par la rupture des Lumières, au XVIII° siècle, et l’invention du marché autorégulateur qui nous a précipité dans ce qui fut nommé «l’économie du marché». Celle-ci définit le progrès, le profit et la croissance, jamais satisfaits et lancés dans l’attaque suicidaire des fondations physiques et biologiques de notre terre.

Survint la révolution néolibérale, triomphante du communisme, ouverte à «la pensée unique», appuyée par la « machine informationnelle » qu’a développée la «mondialisation». L’auteur poursuit en considérant l’agriculture qui est, selon lui, un témoin privilégié de nos errances. Il prône le renversement de l’agriculture industrielle en faveur de l’agroécologie…

Rien d’inéluctable

Alain Tihon aborde alors, comme sortant d’une désespérance, les réactions aux excès du néolibéralisme. «Sa course vers l’abîme n’est pas inéluctable, et les moyens pour l’infléchir existent». Il expose 12 propositions pour une transition vers une prospérité sans croissance. Même s’il reconnaît s’être inspiré de Tim Jackson, («Prospérité sans croissance»), l’auteur réalise un travail d’approfondissement, graphiques y compris, d’un grand intérêt, et en dégage trois idées forces: fixer les limites à la consommation et à la production des déchets; définir une nouvelle macroéconomie, et changer la logique sociale.

Ce qui implique un changement culturel profond, et une véritable refonte de nos paradigmes. Comme prôner l’environnement, la citoyenneté dans toute la noblesse de sa définition, l’entreprise où chacun a sa place, la gouvernance qui créera les cadres nécessaires à l’allocation des ressources, à la régulation économique et sociale, et à la redistribution des revenus.

Étonné des difficultés d’arriver à sortir de l’impasse, Alain Tihon y trouve trois explications: la complexité des situations à résoudre, ensuite, face aux nombreuses initiatives innovantes et citoyennes, il les compare à des chapelles à qui il manque une Église rassembleuse, et enfin, la résistance et la peur du changement. Il affirme avec force que le principe fondamental des nouveaux paradigmes doit être, en toutes circonstances, le respect et la défense, de la dignité de la personne humaine.

Un ouvrage concentré de savoirs, de recherches, d’études, de réflexions, qui prouvent un travail important et fouillé, lucide, idéaliste mais réaliste. Il est agrémenté non seulement de nombreux graphiques clairs et intéressants, mais aussi de citations d’auteurs, de toutes périodes, politiques, philosophiques. Une bibliographie, aussi diverse que conséquente, témoigne d’une culture large et incontestable de l’auteur.

Initiés, engagés, indignés, hésitants, tous y trouveront leur compte pour se «booster», s’affranchir et s’engager. A lire absolument.

Robert Ballion

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La main invisible

Alain Tihon, Ed. A. Tihon, août 2016, 200 pages
ISBN: 2960189000

 

 

 

 

Ouvrage disponible

• à la Maison du Développement Durable (2, place Agora à Louvain-la-Neuve)
• à la librairie Papyrus (16, rue Bas de la Place à Namur)
• en s’adressant à alain.tihon(at)skynet.be

1. École de pensée économique fondée par l’économiste britannique John Maynard Keynes. Pour les keynésiens, les marchés laissés à eux-mêmes ne conduisent pas forcément à l’optimum économique. En outre, l’État a un rôle à jouer dans le domaine économique notamment dans le cadre de politiques de relance.