Ben Barka. Comme les mauvaises herbes, la calomnie repousse toujours

Le premier contact établi par Motl aurait été un contact politique entre un conseiller d’ambassade à Paris et un responsable politique important. Le contenu des discussions est d’ordre politique et stratégique ; il ne correspond à aucun moment à la nature des relations entre un officier et son agent sur le terrain. Les rapports présentés par Koura indiquent qu’il n’y a eu aucune évolution dans les rapports entre Mehdi Ben Barka et les personnalités tchèques qu’il a rencontrées. Koura suppose seulement qu’il aurait deviné leur appartenance au StB.

Il est indéniable que les analyses de Mehdi Ben Barka sur la situation marocaine, africaine et du tiers-monde en général étaient importantes. Il n’y avait aucune raison qu’il n’en ait pas fait profiter un diplomate ou un responsable politique d’un « pays ami ». Il était dans son rôle de dirigeant politique et ne s’en privait pas. Il avait des réunions de travail régulières avec des chefs d’État comme Gamal Abdel Nasser pour l’Égypte, Ahmed Ben Bella pour l’Algérie, Kwame N’Krumah pour le Ghana…

Par ailleurs, il n’avait nullement besoin de l’intermédiaire d’un deuxième secrétaire d’ambassade tchécoslovaque à Paris ou de passer par Prague pour échanger avec les responsables soviétiques. Ces contacts existaient déjà lorsqu’il était président de l’Assemblée nationale consultative marocaine, au lendemain de l’indépendance du Maroc. De plus, le représentant du Comité soviétique de solidarité afro-asiatique était un membre important du secrétariat permanent de l’OSPAA au Caire et co-président du fonds de solidarité chargé de récolter et distribuer l’aide aux mouvements de libération du tiers-monde. Mehdi Ben Barka occupait des fonctions importantes dans ces deux organismes et, à ce titre, était chargé de recevoir et de distribuer ces aides. Prague servait souvent d’intermédiaire à ces transactions.

Autre remarque qui ne cadre pas avec les contraintes qui auraient été imposées à un agent : Mehdi Ben Barka n’a jamais varié de sa ligne politique et idéologique, à savoir le développement du combat anticolonial et anti-impérialiste par le renforcement de la solidarité internationale tout en préservant le mouvement du tiers-monde des influences aussi bien soviétique que chinoise. Cette ligne de conduite n’a jamais changé, même après ses passages à Prague. Quant à son voyage à Pékin durant l’été 1965, c’était pour convaincre les dirigeants chinois de l’importance de la présence de l’URSS à la conférence tricontinentale, ce que la Chine contestait, arguant que l’URSS était « européenne » ; mais Mehdi Ben Barka insistait sur l’importance des républiques asiatiques. Il a eu finalement gain de cause. Le « noyau dur » tiers-mondiste indépendant de la Chine et de l’URSS au sein de la Tricontinentale autour de Mehdi Ben Barka avait un poids suffisamment fort pour imposer sa présidence au sein de son Comité préparatoire, qui a été décidée unanimement.

LA MÉMOIRE BAFOUÉE

La famille de Mehdi Ben Barka est profondément choquée et indignée par ces pseudo-révélations fabriquées volontairement à charge, sans aucun recul ni analyse des situations, du contexte historique et politique. L’objectif recherché est de porter atteinte à sa mémoire, de dénaturer le sens de son action politique et de sa pensée en faveur de la lutte des peuples contre le colonialisme, l’impérialisme et le sionisme, pour leur émancipation politique et sociale et pour la démocratie.

Certes, victime d’un enlèvement — un crime politique — le 29 octobre 1965, il n’a pas pu mener à son terme son combat pour la modernisation de la société marocaine et l’unification des mouvements progressistes du tiers-monde. Mais ses idées et son œuvre ont nourri et nourrissent encore les luttes de plusieurs générations de Marocains et au-delà. Comme les tentatives précédentes, les dernières atteintes à sa mémoire ne sauraient altérer son combat ni diminuer la portée de sa contribution à l’émergence d’une société nouvelle.

Enfin, nous sommes surpris de la facilité avec laquelle certains peuvent accéder à des milliers de documents, alors que, depuis 56 ans, nous avons avec notre avocat Me Maurice Buttin les pires difficultés à consulter ceux d’autres services de renseignement qui pourraient nous aider à connaître enfin la vérité sur le sort de Mehdi Ben Barka.

BACHIR BEN BARKA

Président de l’Institut Mehdi Ben Barka -Mémoire vivante.