C’est à un voyage passionnant auquel nous convient Guillaume Blanc et Antonin Plarier. Leur ambition : « renouveler la compréhension des territoires impériaux » et « donner à voir comment l’histoire des empires peut s’écrire d’un point de vue environnemental ».
Guillaume Blanc et Antonin Plarier, Empires. Une histoire sociale de l’environnement, CNRS Editions, 2025.
C’est à un voyage passionnant auquel nous convient Guillaume Blanc et Antonin Plarier, coordinateurs d’Empires. Une histoire sociale de l’environnement. Leur ambition : « renouveler la compréhension des territoires impériaux » et « donner à voir comment l’histoire des empires peut s’écrire d’un point de vue environnemental ». Pour se faire, ils ont rassemblé les travaux anciens d’une douzaine de chercheurs et chercheuses, essentiellement anglo-saxons, qui se sont intéressés aussi bien à la mise en valeur des territoires conquis qu’à la préservation des espaces sauvages. Mise en valeur, préservation… deux mots que nous pourrions remplacer par d’autres : exploitation capitaliste, travail forcé, expropriation, répression, gestion des ressources.
Car « étudier la nature, c’est étudier le pouvoir », autrement dit la façon dont les puissances coloniales ont imposé aux autochtones leur rapport très scientifique à la nature1, méprisant les usages locaux des espaces conquis, ce qui ne pouvait qu’engendrer colères, frustrations, conflits et révoltes de la part des vaincus, mais aussi, parfois, réappropriation. C’est le cas du figuier de barbarie américain et, plus tardivement, du café, introduits sur l’Ile de Madagascar, et dont les populations locales firent un usage multiple. Dans le cas du figuier, plante invasive s’il en est, les paysans s’en servirent comme nourriture, fourrage ou clôture. A l’inverse, dans le nord de l’Inde, le thé chinois, promu un temps par la puissance coloniale britannique, fut finalement abandonné au profit de la variété locale. L’Inde devint et est resté une des places fortes de la production mondiale de thé, ce qui transforma profondément le paysage. Il en fut de même au coeur de l’Inde où les Britanniques, en manque de bois, s’octroyèrent un monopole sur les forêts, sans égard pour des « siècles d’usages coutumiers » de celles-ci. Inévitablement, les conflits furent nombreux puisque les populations locales se voyaient ainsi priver de leurs capacités à vivre. La prédation coloniale rencontra toujours la résistance des autochtones.
Dominer les hommes et dominer la nature. Au nom du progrès et du développement, les Portugais entreprirent de soumettre le Zambèze en construisant le barrage de Cahora Bassa. Cette prouesse technique a fait évidemment peu de cas des conséquences sociales et environnementales qu’elle allait entraîner : des paysans furent chassés de leurs terres ; la production agricole chuta puisqu’avant, chaque crue laissaient en se retirant « une riche couche d’alluvions fertiles », et ces sols très productifs étaient indispensables pour les populations confrontées régulièrement à des longues périodes de sécheresse dévastatrices pour les cultures ; ce chantier impressionnant reposa sur la surexploitation des travailleurs locaux et migrants, logés dans des conditions déplorables et mal nourris. Et il en fut de même pour les travailleurs recrutés pour aller perdre leur vie dans les plantations d’hévéas indochinoises.
« Toute entreprise à visée écologique est en même temps une entreprise de nature politico-économique et inversement » (David Harvey). Même la création de réserves et les politiques de conservation du gibier furent portées par cette volonté farouche de soumettre les espaces naturels et les colonisés à la logique capitaliste, celles qui transforma la « nature sauvage » en paradis pour les chasseurs argentés et les touristes, et fit des autochtones des intrus.
29 avril 2026.
1« L’écologie fut la science la plus utile à l’expansion coloniale » écrit William Adams.

