Dans un document autosatisfait publié à l’occasion du deuxième anniversaire de son offensive du 7 octobre, le Hamas n’explique pas comment la lutte armée qu’il juge pourtant indispensable n’a pas permis de mettre fin au colonialisme israélien, tel qu’il le définit
À l’instar des organisations bien gérées, qu’elles soient gouvernementales ou non gouvernementales, qui présentent des bilans réguliers de leurs activités et leurs réalisations, le Hamas vient de publier un rapport d’évaluation de l’attaque du 7 octobre et de ses conséquences jusqu’au cessez-le-feu conclu deux ans plus tard.
De même que ces organismes, le Hamas a certainement pensé ce rapport en fonction de ceux à qui il est destiné. Dans ce document de 36 pages en arabe et de 42 pages en anglais publié mercredi, il apparaît clairement que les habitant.e.s de la bande de Gaza ne font pas partie des destinataires visés. Ils ne sauraient s’identifier aux résultats et à la capacité de récupération décrits dans le texte.
Dans les discussions avec leurs amis et leur famille, qui ne sont pas destinées à être publiées ou débattues dans les médias israéliens, même les fidèles partisans du Hamas dans l’enclave se posent des questions sur cette opération et les considérations qui l’ont motivée. Ils n’obtiennent pas de réponses.
Les personnes qui ne soutiennent pas le Hamas à Gaza, celles qui exigent que le Hamas fasse son autocritique, ne trouveront aucune trace de cela dans le texte. Elles y trouveront « un mépris pour leur sang et leurs souffrances… une ignorance flagrante de la réalité, une tentative de convaincre les gens que la plus grande tragédie de l’histoire moderne de la Palestine et de Gaza était une « nécessité nationale » et une réussite historique », comme l’a écrit un habitant de Gaza qui est resté sur place.
Une femme qui a quitté l’enclave au début de la guerre et qui a lu le document du Hamas en conclut que « ces gens n’admettront jamais leurs terribles erreurs et ne ressentiront jamais les souffrances et les tragédies de notre peuple, car ils sont insensibles et n’ont aucune conscience ».
Ces deux personnes n’ont jamais soutenu l’organisation rivale, le Fatah, et ne peuvent être soupçonnées d’être pro-israéliennes. Toutes deux – ainsi que tous les Palestinien.ne.s, et pas uniquement eux et elles – souscrivent volontiers à la principale interprétation de l’histoire du conflit présentée dans le rapport : le sionisme constitue un mouvement colonialiste et colonisateur, Israël est par nature une entité qui dépossède et expulse. Elles n’oublient pas un seul instant qu’Israël a choisi pour politique de tuer leurs proches, leurs ami.e.s et leurs voisin.e.s tout en détruisant leurs maisons et toute la bande de Gaza.
Mais ces personnes sont également au nombre de celles et ceux, pas si rares, qui exigent que le Hamas endosse une part de responsabilité et ne se contente pas de se féliciter pour la « glorieuse traversée » de la frontière et pour les vingt « plus importantes réussites » du 7 octobre (ce qui signifie qu’il y en a d’autres), comme le décrit le rapport. Parmi les résultats énumérés figurent l’isolement d’Israël, sa désintégration interne et le sabotage du processus de normalisation avec les pays arabes.
Quiconque est à la recherche de voix critiques telles que celles ci-dessus évoquées pourra en trouver, mais elles ne sont pas les dominantes et elles ne trouvent assurément pas la place qu’elles méritent dans les reportages des principaux médias arabes tels qu’Al Jazeera.
Contrairement aux Gazaouis mentionnés ci-dessus qui ont qualifié les déclarations du Hamas de « fantasmes », d’autres sont susceptibles d’être impressionnés par la réalité alternative qui se dégage du rapport de l’organisation, intitulé « Notre récit : Le déluge d’Al-Aqsa : deux ans de ténacité et de volonté de libération ».
Avec ce document, le Hamas cible les Palestiniens de la diaspora, la Oumma (le monde musulman), un terme répété plusieurs fois dans le rapport, les Palestiniens de Cisjordanie et le développement du vaste mouvement de solidarité avec la Palestine et Gaza, qui y est compté comme une de ses réussites. La mention de ces communautés vient nous rappeler que le Hamas voit sa position à Gaza comme un tremplin. Le groupe aspire toujours à prendre la tête de l’ensemble de la nation palestinienne en tant que membre de l’Organisation de libération de la Palestine, OLP qui doit être reconfigurée, car elle a été complètement vidée de sa substance par l’Autorité palestinienne dirigée par Mahmoud Abbas.
Mais le Hamas n’a pas l’intention d’attendre jusqu’à ce que tout cela soit accompli. Il renforce son pouvoir là où cela est possible. Le succès présumé de la lutte armée est un outil qui lui permet de renforcer ce pouvoir.
« La lutte armée », qui est une image miroir de la célébration des armées officielles dans les États réguliers, reste une référence fondamentale et un élément essentiel pour la conquête du pouvoir politique dans les organisations qui convoitent ce pouvoir. Cela a été vrai tant pour les Palestiniens que pour d’autres nations à d’autres époques. Comme l’Oumma est un groupe cible important, le texte relie subtilement cette valeur doctrinale à l’islam. Quiconque n’écoute pas les voix de la critique et de la colère qui s’élèvent à Gaza pourrait se laisser impressionner par les appréciations élogieuses du rapport à l’égard du recours aux armes, tout en ignorant les inexactitudes et les contradictions du rapport.
Dans la continuité de la longue tradition d’exagération du nombre d’Israéliens abattus lors d’affrontements militaires avec le Hamas, les auteurs affirment que 5 942 soldats israéliens ont été tués à Gaza. Ce chiffre est attribué au chef d’état-major de l’armée israélienne, Eyal Zamir.
Au total, selon les « rapports médicaux » cités dans le texte, Israël aurait subi 13 000 pertes humaines sur tous les fronts (Liban, Cisjordanie et Gaza). Le rapport comporte également des éléments mensongers concernant la cohésion sociale à Gaza. Sous le poids des bombardements incessants, des déplacements forcés, de la paupérisation et de la mort, la société gazaouie a connu, sans surprise, des phénomènes de désintégration interne, d’exploitation des vulnérabilités et de prise de contrôle par des profiteurs de guerre à une échelle désespérante.
Le texte ment également lorsqu’il salue le refus des Gazaouis de se soumettre aux tentatives d’expulsion d’Israël. Les gens ne pouvaient tout simplement pas partir. Ceux et celles qui le pouvaient ont quitté l’enclave et beaucoup rêvent encore de partir. Ces faits sont incompatibles avec le récit présenté.
Une des explications avancées par les auteurs du rapport pour justifier le choix de la lutte armée repose sur un fait : Israël a saboté la mise en œuvre des accords d’Oslo en continuant à construire des colonies. Les auteurs omettent opportunément de mentionner que dans les années 90, le Hamas était tout aussi déterminé que lui à saboter les accords et la voie choisie par Yasser Arafat, comme en témoignent ses nombreux attentats-suicides.
Les auteurs considèrent le 7 octobre comme un chapitre de l’histoire de la lutte armée, mais ils omettent de s’intéresser aux résultats des précédents épisodes au cours desquels il n’a pas été possible d’empêcher Israël de s’emparer de terres, tout au contraire. Les attentats-suicides des années 90 ont été utilisés par Israël comme explication ou prétexte pour suspendre les transferts de territoires de la zone C de la Cisjordanie aux Palestiniens.
Les attentats de la première décennie du siècle ont conduit à la construction de la barrière de séparation et à la séparation définitive de Gaza de la Cisjordanie. Au cours de la deuxième décennie, le Hamas et le Jihad islamique n’ont même pas cherché à contrer la violence croissante des colons en Cisjordanie et l’expansion des colonies.
L’objectif du Hamas – qui proclame qu’il est impossible de l’isoler et de le faire disparaître – est-il de libérer toute la Palestine ou d’obtenir un État palestinien aux côtés d’Israël ? Comme les messages qu’il diffuse depuis sa création en 1987, celui-ci est ambigu et confus.
Dans le rapport, le ton qui domine est celui de la libération de toute la Palestine. Dans une rétrospective historique à partir de 1948 et même avant, il est dit que « le projet sioniste […] n’a pas réalisé que son destin serait le même que celui de toutes les vagues d’invasion qui ont visé notre terre bénie et sacrée tout au long de l’histoire : il sera soit expulsé de celle-ci, soit enterré en son sein ».
D’autre part, il note comme une réussite le nombre croissant de pays qui ont reconnu « l’État de Palestine » dans les frontières de 1967. Le document énonce ce qui doit être fait pour mettre fin à la « judaïsation » à Gaza, en Cisjordanie et à Jérusalem, mais ne fait pas référence à ce qui se passe à l’intérieur même d’Israël. Dans une phrase caractéristique de par son imprécision, le rapport présente des perspectives de liberté, de libération de la terre, y compris la ville sainte de Jérusalem, et de « création de notre État ».
Ce rapport ne sera pas utile pour les négociations indirectes ou directes avec Israël. La confiance en soi qu’il dégage, qu’elle soit réelle ou feinte, vient simplement confirmer ce qu’il dit : le Hamas n’est pas prêt à quitter la scène.
Amira Hass,
27 décembre 2025, Haaretz
