Une arme de « manipulation massive » des esprits interdit le débat sur l’effondrement en Amérique du Nord

« Il est impossible d’envisager la pénétration d’idées socialistes[1] aux États-Unis car on a profondément mis dans la tête du citoyen qu’il n’y a ni pauvres ni exploités, seulement des millionnaires momentanément dans l’embarras »
(J. Steinbeck)

Avant tout, j’aimerai commencer par vivement remercier l’ami Alain Adriaens pour l’aimable peine qu’il s’est donnée afin de publier une chronique dédiée à des commentaires quant aux réactions que j’ai eues après mon passage de juin 2019 à Bruxelles et les échanges qui y ont eu lieu. Comme il le dit lui-même – ce dont je le remercie vivement également –, nous partageons largement les mêmes points de vue quant au caractère intenable du modèle économique, capitaliste néolibéral, auquel nous sommes soumis et quant à la gravité, l’imminence et accélération des conséquences vers lesquelles il nous mène. Autrement dit ce qui nous rassemble et bien plus ample que si nous sépare. Notamment pour ce qui est des idées dites « collapsologistes ».

L’humanité vit stupidement « à crédit » sur la planète

Aujourd’hui même, au moment où j’écris ce texte, le 29 juillet 2019, a été déclaré « jour du dépassement pour l’année 2019 » ou Earth Overshoot Day : le fameux indicateur[2] qui nous fait savoir le jour de l’année où nous outrepassons en « extractions-usage-consommation » de « ressources » que la Terre ne peut donner qu’en 12 mois. Cette date du 29 juillet signifie qu’en déjà moins de 6 mois nous avons épuisé ce que la planète n’aurait achevé de fournir que le 31 décembre ! La population mondiale vit donc sur un « emprunt » (ou crédit) de plus de 5 mois sur ce que la Terre devrait donner en 2020, à condition que rien ne vienne diminuer davantage d’ici là, les capacités de la planète à le faire. Les choses s’aggravent singulièrement si nous prenons en considération les cas des pays à niveaux de vie élevés tels les USA ou le Canada. Pour ces deux pays, cet « emprunt sur 20020» monte à plus de… 9,5 mois car leur jour de dépassement a été respectivement le 15 et le 18 mars 2019. Par ailleurs, chaque année, ce jour arrive plus tôt. Cela, en effet ne peut que me rapprocher encore davantage des idées des dits collapsologues[3]. J’avais, comme le rappelle Alain, dans ma précédente chronique, parlé de mon intention de « revenir » sur ce mouvement… Mais seulement en note de bas de page, dans le seul but d’exposer brièvement, et en gros, pour le bénéfice des éventuels néophytes ce que cela représente. Mon intention n’était donc pas de discuter en détails, et encore moins critiquer ce mouvement et les idées qu’il avance. Mais puisque Alain a déjà fait l’essentiel de ce travail à ma place, je me contenterais ici de quelques éléments complémentaires.[4]

Il convient de préciser d’entrée de jeu ici que, bien entendu, lorsque je parle « d’assagir » le capitalisme dans ma précédente chronique, il s’agit d’un euphémisme minimaliste pour sous-entendre que le fait de songer à « s’en débarrasser »[5] serait beaucoup trop demander, devant les immenses forces aliénantes qui le soutiennent. Forces incarnées par la fameuse superstructure marxienne qui va depuis le « journalisme[6] », jusqu’aux productions hollywoodiennes (ou autres), en passant bien évidemment par les médias (super majoritairement propriétés privées) écrits ou non, par les politiciens, par les « experts-commentateurs-analystes » en tous genres au service des mêmes médias et des mêmes politiciens, ainsi que des « gros intérêts » toujours en arrière-plan… Sans compter les innombrables « influenceurs de foules » soigneusement dénichés et utilisés parmi les sportifs, les artistes, les écrivains, les « intellectuels starisés». Cette omniprésente superstructure est une véritable arme « de manipulation massive » qui, à chaque seconde ou presque, formate des millions de « fausses consciences » à travers le monde[7].

Quelques mots sur la collapsologie et certains débats y afférant

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Omar Aktouf


[1] De nos jours il aurait certainement « et écologiques ».
[2] Ce dont j’ai déjà eu l’occasion de parler en de précédentes rubriques : il s’agit d’un indicateur élaboré chaque année depuis 1970, par l’agence dénommée Global Footprint Network.
[3] Dans sa chronique, Alain Adriaens, a fort bien expliqué et situé ce mouvement.
[4] Car en effet, dans ma dernière chronique j’annonçais que la présente porterait surtout sur la continuation de mes réponses aux commentaires et objections reçues en juin, notamment les aspects plus épistémologiques de la légitimité du recours aux sciences de la nature pour éclairer les affaires humaines comme l’économie.
[5] Ce qui reste mon souhait le plus profond, bien sûr.
[6] Il ne peut échapper à personne, un tant soit peu attentif, à quel point une immense partie du travail dit de « journalisme » est devenue, notamment depuis le 11 septembre 2001 et les évènements tragiques du World Trade Center de New-York, puis les iniques guerres d’Afghanistan, d’Iraq, hors les faits divers… quasiment une sorte de mantra uniforme farci « d’éléments de langage » et de formules « prêt à porter », un peu partout ressassés de la même façon.
[7] Souvenons-nous ici du fameux mot (faussement naïf) de Chevarnadze, alors ministre des affaires étrangères de l’URSS sous Andropov, déclarant, lors d’une visite à Washington, « ne pas comprendre comment les USA semblent avoir réussi là où l’Union Soviétique a échoué depuis toujours : faire en sorte que tous les médias, journaux, radios, télévisions… disent les mêmes choses en même temps ! ».
[8] Je me permets de rappeler à ce propos que la Direction de HEC Montréal m’intima, courant des années 1980, la forte recommandation d’ôter de mes cours les sujets écologiques… « Vu que nous sommes dans une qui école forme des managers et non des militants de Greenpeace », et aussi, que, lors d’un jour de correction de travaux d’étudiants communs (team teaching) avec un collègue nord-américain, devant la forte différence de points que nous accordions chacun de notre côté à un étudiant, il me déclara, le plus naturellement du monde, pour justifier la si basse note accordée : « Mais cet étudiant utilise des arguments gauchistes ! », parce que, en fait, cet étudiant demandait à prendre en considération des questions de dommages à l’environnement, de trop fortes inégalités de traitements entre dirigeants-actionnaires et employés, de chercher d’autres solutions aux baisses de profits que les éternelles coupures d’effectifs d’employés…
[9] Par exemple lorsqu’un Bernie Sanders se rend à une ville frontalière du Canada pour montrer à ses concitoyens combien ils sont « bernés et vampirisés », en brandissant en exemple un flacon d’insuline (chose indispensable à la survie d’innombrables diabétiques, particulièrement parmi les Noirs et les Blancs pauvres, gavés de cheap fast-food) qui coûte aux USA… 345$ (oui ! LE flacon !) contre… « seulement » (sic !) 34$ au Canada ; il est des réactions (même depuis les milieux victimes de ces pratiques), qui systématiquement continuent à justifier – via les inamovibles poncifs de la toute-puissante superstructure US capitaliste – que ne doivent avoir accès à des études, des soins… etc., que ceux qui « le méritent ». Que dire donc des discours écologistes qui passent en général pour une sorte de « douce folie », et en particulier dans certains milieux forts visibles et actifs, pour une forme aigue de gauchisme, et d’anti-américanisme, voire presque… de « terrorisme anti capitaliste » !
[10] Il faut savoir – cela m’a pris bien du temps à le réaliser – qu’aux USA et au Canada, les termes « gauche », « gauchiste » (ne parlons pas de « communiste » !) sont synonymes, dans les représentations mentales les plus courantes, au mieux de minables hippies demeurés qui rêvent d’arracher aux riches des miettes des fruits de leur labeur ; et au pire de dangereux « fous », ignares quant aux « vraies choses de ce monde », prêts à « saboter » la merveilleuse machine à produire du bonheur qu’est le modèle US. Les (quasi inexistants) Verts n’en sont pas loin non plus.
[11] J’insiste pour bien préciser que je n’attribue nullement cette attitude aux personnes rencontrées.


Omar Aktouf

Par Omar Aktouf

Omar Aktouf   M.S. Psy.; M.S. Adm/Dév. Économique M.B.A et Ph.D. Management Professeur titulaire à HEC Montréal Membre fondateur du Groupe Humanisme et Gestion Membre permanent du Comité Scientifique de l'International Standing Conference on Organizational Symbolism, ainsi que de nombreuses revues internationales. Professeur invité permanent en Europe, Afrique, Amérique latine... Conférencier et Consultant senior international en plusieurs langues.