Tintin au Congo, une « fierté » à dénoncer

Avec plus de 10 millions d’exemplaires vendus à travers le monde. Tintin au Congo, la deuxième œuvre d’Hergé, est pratiquement l’une des plus mythiques. Et pourtant, cet album n’est pas dénué de controverses. Et ces débats sur le fond raciste de la BD font rage depuis les années 1970.

 

Dernièrement, en 2010, Bienvenu MbutuMondodo soutenu par le Conseil Représentatif des Personnes Noires (CRAN) a demandé l’interdiction de l’album le qualifiant de « raciste et xénophobe ». La demande fut rejetée par le Tribunal de Première Instance de Bruxelles. La demande d’interdiction avait soulevé de nombreux émois dans l’opinion publique. Pierre Kroll avait d’ailleurs dessiné quelques caricatures à ce sujet dans TéléMoustique. S’insurgeant face à la montée d’un « politiquement correct » tout en usant de stéréotypes racistes sur la bêtise des noir∙e∙s.

 


Télémoustique n°4526 du 25/08/07

 

Plus récemment encore, en 2019, Moulinsart avait annoncé la réédition en ligne de Tintin au Congo pour célébrer ses 90 ans. L’édition sélectionnée était celle de 1931 (et non celle corrigée par Hergé, lui-même en 1946). Les associations ont rapidement réclamé l’insertion d’un « appareil critique » en début de récit afin de mettre en garde de la propagande coloniale et raciste du récit. Moulinsart a refusé.

 

Bruxelles, la capitale de la bande dessinée

Au niveau mondial, la Belgique rayonne par sa bande dessinée. On a tendance à dire qu’Hergé fut le premier bédéiste belge. En effet, c’est par la création de Tintin par Hergé que la bande dessinée belge a réellement pris son ampleur en Belgique. Les années passant, c’est à l’échelle internationale qu’elle finira par briller.Et nous entendrons souvent les Bruxellois·e·s se vanter d’être la ville de la bande dessinée. Pour légitimer d’autant plus cet état de fait, de nombreuses fresques furent réalisées grandeur nature. Astérix, Lucky Luck, Tintin, Boule et Bill, Gaston Lagaffe, Blake et Mortimer, le Chat, CortoMaltese, Billy the Cat, XIII, Broussaille, Titeuf, Spirou, Marsupilami, Yoko Tsuno, Monsieur Jean, Ric Hochet, tous sont représentés sur les murs de Bruxelles.

La dernière fresque en date à avoir été inaugurée à Bruxelles est appelée « Les Crocodiles ».Elle fut réalisée pour dénoncer le sexisme ordinaire et le harcèlement dont sont victimes les femmes, dans les rues bruxelloises. Dans la liste non exhaustive de « classiques » de la BD belge susmentionnés, les femmes y sont minoritaires ou tenant des rôles de faire-valoir, objectivées le plus souvent.Espérons que, par cette fresque et les autres à suivre, les BD contemporaines pourront au mieux lutter contre un patriarcat à la peau aussi dure que ces crocodiles.

Preuve en est, cette envolée lyrique hautement misogyne d’Hergé lors d’une interview en 1943 :

« Evidemment, j’aime bien voir les ‘‘belles madames’’ mais pourquoi éprouvent-elles donc le besoin de parler? (…) Qui me dira donc pourquoi les femmes parlent? »

 

Bruxelles abrite également le musée de la bande dessinée. Bâti en 1906 par Victor Horta dans un style art nouveau, en pleine période coloniale pour y abriter, à la base, les anciens magasins Waucquez. D’une surface de 2.400m², ce musée accueille quelque 200.000 visiteurs par an. Il y expose la grandiloquence de la bande dessinée belge, avec ses stars bien connues de tout bon Belge : Hergé, Peyo, Raoul Cauvin, Lambil et autre Philippe Geluck.

 

Ce centre de la bande dessinée abrite la plus grande bédéthèque du monde ainsi que de nombreuses expositions temporaires retraçant les origines de la BD belge à ses productions actuelles. Les différentes maisons d’éditions belges sont parmi les plus influentes dans la bande dessinée au niveau mondial. Le Lombard, Casterman ou encore Dupuis.

Pour Casterman, l’éditeur d’Hergé, les ventes de Tintin représentent, encore aujourd’hui, entre 10% à 15% de leur chiffre d’affaires annuel. Près de quatre millions d’exemplaires de Tintin vendus chaque année dans 120 langues différentes. Tintin au Congo fait partie du top 3 des ventes d’Hergé. Une poule aux œufs d’or pour la maison d’édition. Voici sans doute pourquoi il est primordial de déconstruire cette bande dessinée.

Dans certaines librairies en Angleterre, Australie ou Nouvelle-Zélande, vous devez maintenant aller dans le rayon adulte pour trouver Tintin au Congo. Les libraires voulaient sensibiliser aux personnes qui disent se sentir heurtées par une telle œuvre. A fortiori, protéger les enfants encore inconscients des errements de cette bande dessinée. A la bibliothèque de Brooklyn, à New York, la BD n’est plus disponible que sur commande.
Loin de vouloir censurer cette bande dessinée, les collectifs associatifs réclament sa mise en contexte accompagné d’un avertissement critique quant à la propagande coloniale inhérente au récit.

« Je ne suis ni germanophile ni anglophile. J’avoue cependant que la notion d’”ordre nouveau” me plaît. (…) Même si l’Allemagne choisissait [de nous réduire en] esclavage, j’aurais au moins la conscience tranquille, et je pourrais me rendre cette justice (…) que je n’aurais rien fait pour empêcher cette collaboration de se réaliser.»

 

Une commande particulière

Avant de nous pencher sur la BD en tant que telle, nous nous devons de nous questionner sur les diverses influences et inspirations d’Hergé avant et pendant l’écriture de Tintin au Congo. En effet, Hergé n’a jamais été au Congo et s’est uniquement basé sur des sources extérieures. Nous y reviendrons.

Tout d’abord, revenons sur le contexte de création de Tintin au Congo. Nous sommes en 1925, Hergé (ou plus exactement Georges Remi) est fraîchement diplômé de ses études secondaires et cherche un emploi. C’est lors d’une réunion scoute qu’un abbé lui propose un emploi au Vingtième Siècle, un hebdomadaire aussi catholique que conservateur.

L’Abbé Wallez est, de sa propre plume, défini comme antisémite et fasciste. Il arbore fièrement un portrait de Mussolini dans son bureau. Hergé dira lui-même que l’Abbé Wallez a eu une grande incidence dans sa réflexion.

Le personnage de Tintin, commandé par l’Abbé Wallez, va forcément, dans ce contexte devenir un outil puissant de propagande
. Le personnage de Tintin, commandé par l’Abbé Wallez, va forcément, dans ce contexte devenir un outil puissant de propagande. En 1930, l’Église est profondément anticommuniste et l’abbé Wallez ne fait pas exception à la règle. Ainsi, Tintin représentera la jeunesse d’un journaliste catholique libérant le peuple opprimé par l’incurie soviétique.

Nous ne remettons que très peu souvent le personnage d’Hergé en question pour ses errements politiques. Pourtant, de sa propre bouche nous l’avons entendu dire :

« Je détestais le genre résistant. On m’a quelquefois proposé d’en faire partie, mais je trouvais cela contraire aux lois de la guerre. Je savais que pour chaque acte de la résistance, on allait arrêter des otages et les fusiller»

ou encore, écrire :

« Je ne suis ni germanophile ni anglophile. J’avoue cependant que la notion d’”ordre nouveau” me plaît. (…) Même si l’Allemagne choisissait [de nous réduire en] esclavage, j’aurais au moins la conscience tranquille, et je pourrais me rendre cette justice (…) que je n’aurais rien fait pour empêcher cette collaboration de se réaliser.»

Ainsi, pendant toute l’occupation, Hergé continuera à écrire dans Le Soir sous domination allemande, « Le Soir volé ».

Il fut déjà dénoncé à l’époque pour ceci. Benoit-Jannin, biographe d’Hergé s’exprime comme suit sur la situation :

« Pendant qu’Hergé collabore à la presse pro-allemande et travaille tranquillement chez lui, avenue Delleur, à Boitsfort, le principal domicile de De Becker, avenue Émile Max, est protégé par la police, il faut se souvenir que d’autres résistants échappent de peu à l’arrestation, ou sont arrêtés et torturés par la Gestapo qui a son siège 453, avenue Louise. C’est à ces résistants et militants, je m’en voudrais de ne pas le préciser encore, même si l’on s’en doute un peu maintenant, que va ma sympathie. »

Autant dire qu’avant même sa création, Tintin au Congo était déjà entre de mauvaises mains. Et nous nous devons de réaliser cette introduction contextualisante pour réaliser pourquoi Tintin au Congo porte les relents d’un racisme structurel avec une volonté claire de domination. Au moment où Hergé écrit Tintin au Congo (en 1931), il a tout juste 24 ans, il est un jeune dessinateur en quête de succès. Sans doute ne pense-t-il pas à mal. Seulement, le mal sera fait.

Plus insidieux encore, le projet de Tintin au Congo, diffusé dans la revue Le Petit Vingtième, était de former de manière ludique la jeunesse belge à l’entreprise coloniale. Il ne s’agit pas d’une œuvre apolitique. Nous ne pouvons pas lire Tintin au Congo sans réaliser la propagande qu’il représente.

Bien qu’il ne s’agisse pas de faire le procès d’Hergé (déjà réalisé à la Libération) ou de vouloir porter de nombreux jugements de valeur sur une époque que je n’ai pas vécue, il me semble inexorable de regarder rétrospectivement son œuvre au regard de son impact passé et actuel. Nous ne pouvons plus faire l’impasse sur les réifications constantes de plus d’un siècle de stigmatisation. Aussi innocente que pouvait être l’œuvre d’Hergé, Tintin au Congo s’inscrit dans un cadre colonial où les noir·e·s étaient considérés comme inférieur·e·s sous tous les aspects. Plus insidieux encore, le projet de Tintin au Congo, diffusé dans la revue Le Petit Vingtième, était de former de manière ludique la jeunesse belge à l’entreprise coloniale. Il ne s’agit pas d’une œuvre apolitique. Nous ne pouvons pas lire Tintin au Congo sans réaliser la propagande qu’il représente.