Les lendemains qui déchantent

La révolte des esclaves de Saint-Domingue aurait causé au total la mort de 100.000 noirs et de 24.000 des 40.000 colons français. Le bilan de l’expédition de Leclerc est particulièrement lourd : à la veille de la révolution, la population de l’île compte environ 550 000 âmes. En 1804, elle s’était réduite à 300 000. Selon Claudia E. Sutherland[1], 100 000 Noirs – 1 sur 5 ! – sont morts du fait du conflit.  A la fin 1803, « presque toute la colonie n’était plus qu’un vaste cimetière de cendres et de décombres », écrit Tadeusz Lepkowski[2]. Et Haïti allait subir un double blocus : celui organisé par l’Angleterre et ses alliés contre la France révolutionnaire et napoléonienne ; celui de la France elle-même contre Haïti libérée[3].

A la fin du XVIIIe siècle, écrit Eduardo Galeano, la production en Haïti s’était totalement effondrée du fait de la guerre et « le pays en ruine ne se relèvera pas ».

Les ravages de la Guerre d’indépendance et de l’expédition punitive du général Leclerc puis les guerres fratricides ont, nous l’avons vu, ruiné le pays. C’est toutefois, estime Ferro[4], l’indemnité réclamée par le roi de France Charles X (1824-1830), qu’Haïti dut payer jusqu’en 1888, qui a scellé l’appauvrissement de Haïti. Entamées en 1814, sous la présidence d’Alexandre Pétion (1770-1818), les négociations pour la reconnaissance internationale du nouvel Etat se prolongèrent jusqu’en… 1824 ! Le prédécesseur de Charles X, Louis XVIII (1814-1824) avait déjà songé à rétablir la mainmise de la France sur Haïti. L’on sait que, le 17 avril 1825, Charles X accepta par une ordonnance de reconnaître l’indépendance « pleine et entière » du pays contre une « indemnité d’indépendance » de 150 millions de francs-or, censée compenser les pertes des ex-colons français, mais qui profita surtout aux banques françaises. Il était aussi exigé que Haïti octroie des privilèges douaniers exclusifs au commerce français. Le roi prit d’ailleurs soin de signifier aux autorités haïtiennes qu’elles avaient à se soumettre : le 3 juillet suivant, une escadre de guerre se présenta devant Port-au-Prince et un émissaire royal somma le président Boyer de se conformer à l’ordonnance royale sous peine d’une déclaration de guerre et d’un blocus naval de Haïti. En 1838, Boyer put obtenir du « Roi bourgeois » Louis-Philippe (1830-1848), que la somme soit ramenée à 90 millions de francs. Ce n’est qu’en 1886 – après 61 ans ! – que Haïti finit de payer cette « indemnité d’indépendance », mais l’effort demandé entrava gravement son développement. Et son indépendance : il est clair aussi que c’est la charge de cette dette à la France qui précipita la mainmise, en 1910, de la Banque nationale d’Haïti par une banque américaine, qui annonçait l’occupation militaire du pays par les Etats-Unis, de 1915 à 1934.

Les dépenses somptuaires des nouveaux dirigeants jouèrent aussi leur rôle. Comme Bonaparte devenu Napoléon, Toussaint et Dessalines, puis leurs successeurs monarchiques, se forgèrent une cour copiée sur celle de l’empereur corse.

Saint-Louis estime que c’est dès les années 1790, que « la future classe politique haïtienne » éprouva des difficultés, «sinon l’impossibilité, de dégager une politique nationale face aux puissances étrangères ». Et écrit que, c’est la Guerre du Sud qui a fait entrer Haïti dans le néocolonialisme[5]. Et cela parce que cette « élite » obéissait « aux intérêts particuliers stricts de classes ou de clans, si ce n’est personnels ». La grande majorité des « libres de couleur » se sont tournés vers les Anglais ou les Espagnols pour combattre le décret d’abolition[6]. La classe dominante née de la Révolution haïtienne, poursuit Saint-Louis, « massivement composée de Mulâtres et de Noirs libres […] était restée attachée au système de la grande plantation et par voie de conséquence, aux relations extérieurs coloniales, seules aptes à assurer les débouchés commerciaux aux productions exportables […] Ainsi, dès la naissance de la République d’Haïti, l’élite dirigeante était-elle largement soumise aux puissances qui allaient dominer le nouvel Etat durant les décennies suivantes :l’Europe et déjà les Etats-Unis »[7]. Et l’on peut considérer que, si Haïti fut aussi le premier État indépendant à reconnaître l’insurrection grecque (1821) contre l’Empire ottoman relevait aussi, comme le note Saint-Louis, de l’importance qu’attribuaient aux relations internationales les différentes factions au sein des élites haïtiennes, en quête de soutiens extérieurs dans leurs rivalités[8].  Et il en va de même pour l’aide apportée en 1815-1817 à Simon Bolivar, même si celle-ci était conditionnée à l’abolition de l’esclavage dans les territoires qu’il arracherait à l’Espagne.

La création d’un Etat indépendant, rappelle Saint-Louis, suppose la constitution d’une classe politique indigène disposant d’un degré d’autonomie suffisant. Or, dès 1796, « l’impossibilité de dégager une politique nationale face aux puissance étrangères » fut l’une des caractéristiques de cette classe[9]. Ce sont les « riches affranchis des villes » – qui, précise-t-il, – redoutaient les cultivateurs bien plus que les Français – qui accordèrent leur confiance aux « officiers » des armées de Rigaud et de Louverture. Ainsi, l’alliance (1804) de Dessalines et de Pétion fut « celle de deux fractions de l’aristocratie de couleur qui [s’étaient] réconciliées temporairement » parce qu’elles devaient « conjurer la menace d’un parti populaire composé des cultivateurs noirs – les bossaleset éviter d’être exterminée par les Français »[10]. En imposant l’unité du commandement militaire de la révolution, Dessalines, poursuit Saint-Louis, « établit l’hégémonie des anciens libres, propriétaires et surtout mulâtres » que, précise-t-il, Dessalines « favorisa unilatéralement », et dont, « l’esprit conservateur [s’était] manifesté dans la forte proportion de ses membres, surtout les plus riches, qui au cours de la Révolution avaient émigré comme les colons » français blancs[11]. Leur faction fut renforcée lorsque, entre 1804 et 1806, nombre de partisans de Rigaud revinrent à Haïti[12].

La politique agraire de Pétion « donna la victoire » au « camp » des Mulâtres qui, déjà, avaient succédé aux Blancs dans l’administration. Pétion entama une politique de distribution des terres qui signifiait l’échec de l’économie des grandes plantations que les commissaires civils de la République, mais aussi Toussaint, Rigaud, Dessalines, Christophe et, jusque-là Pétion avaient tout fait pour maintenir[13]. Cette politique fut décidée face aux échecs militaires que lui infligeait Christophe. Voulant « avant tout sauver son gouvernement », Pétion entreprit de distribuer des terres aux militaires de son armée afin, précise Saint-Louis, de « montrer aux cultivateurs que les Mulâtres [pouvaient] leur être plus favorables que le roi Christophe ». Le jeune Etat ne disposait pas des ressources économiques permettant de transformer les ex-esclaves en salariés ni les moyens militaires pour les forcer à rester concentrés sur les plantations. Les grands propriétaires durent admettre la petite propriété et le métayage.

Au sein de la classe dirigeante haïtienne, la faction noire ne s’affirmera pendant longtemps que par son accès à la grande propriété foncière et son rôle dans l’armée, la faction mulâtre s’efforçant de conserver en plus sa suprématie sur les plans culturel et intellectuel[14]. Notons aussi que, de 1859 à 1910, les Mulâtres dominèrent la vie politique haïtienne.

Le mandat de Boyer fut suivi par des coups d’Etat en chaîne, ourdis tantôt par une des fractions, noire ou mulâtre, de l’élite et appuyés par les milieux marchands, majoritairement composés d’étrangers : Américains, Anglais, Français, Allemands. Le pays s’appauvrit, notamment du fait de l’incurie des gouvernements

La révolte des esclaves et le massacre des colons français avaient entraîné l’isolement international du jeune Etat. Haïti fut soumise à un embargo international dirigé par les Etats-Unis qui craignaient que l’exemple haïtien n’aille inspirer une révolte similaire dans les Etats esclavagistes du Sud. Ce ne fut qu’avec la Guerre de Sécession que le Nord reconnut Haïti – quelque 60 ans après son indépendance[15].. L’interdiction de propriété foncière faite aux Blancs explique aussi le temps mis par les Puissances pour reconnaître Haïti et à y investir. L’économie haïtienne stagna donc et le pays s’appauvrit.

Que penser de l’affirmation selon laquelle les classes dirigeantes du monde n’ont jamais pardonné à Haïti sa victoire révolutionnaire ? D’autres intérêts jouaient ils dans cette « rancune » ? Ferro[16] distingue divers motifs à l’intérêt que les grandes puissances portaient à Haïti. A commencer par les intérêts de la « dette à la France », qui s’accroissait du fait des firmes étrangères installées dans le pays et qui « aidaient » le gouvernement haïtien « généralement en difficulté entre chaque récolte ». Par ailleurs, le contrôle de facto du commerce extérieur du pays par les négociants étasuniens, anglais, français et allemands qui, appuyés par leurs représentations diplomatiques, imposaient leurs prix d’achat, dressait « une sorte de barrage à toute initiative haïtienne ».

La France bénéficiait au demeurant longtemps d’une prédominance sur de nombreux plans. En matière culturelle, un clergé concordataire contrôlé par le Quai d’Orsay présidait d’autant plus à l’éducation des élites haïtiennes que celles-ci étaient francophones :« Haïti, c’est la France noire », dira Michelet… sur le plan commercial, la France absorbait les deux tiers des exportations haïtiennes. Le café et le bois de campêche haïtiens s’échangeaient contre des produits de luxe français (toujours les élites !), mais aussi avec l’Allemagne. En 1899, un protocole secret donna des avantages à la Compagnie générale transatlantique, dont les installations dans les ports haïtiens arboraient le drapeau tricolore. Des banques haïtiennes, la Banque centrale et la Banque nationale étaient au demeurant françaises et la France fut la toute première créancière des emprunts haïtiens contractés de 1825 à 1896. Enfin, c’est la France qui exportait ses machines dans le pays.

Pour Ferro, cette primauté française s’étiola du fait d’une « timidité » à investir dans la production haïtienne… de peur de faire ombrage aux Etats-Unis. Pour les Américains (mais aussi pour l’Allemagne, qui entama à la fin du XIXe siècle sa Weltpolitik), la situation stratégique de Haïti sur la route de Panama dont ils avaient entrepris la construction du canal poussait à en contrôler tous les abords. S’ajoutait la nécessité d’accéder à des points de ravitaillement en charbon devenus indispensables avec le développement tout au long du XIXe siècle, de navires à vapeur, les steamers, dont l’usage perdura jusqu’à la 2de Guerre mondiale. Enfin, cette proximité géographique facilitait l’expansion du soft power américain. Dès 1907-1908, les Etats-Unis contrôlaient 67% des importations haïtiennes. Les investissements étasuniens passèrent de 30 millions de dollars en 1898 à 200 millions en 1911. L’année précédente, la Banque nationale d’Haïti avait été absorbée par une banque américaine. Ce qui annonçait l’occupation militaire du pays par les Etats-Unis, de 1915 à 1934.

Danger : anachronisme

Concluons par une mise en garde contre un piège que nous, y compris les « gens de gauche », évitons difficilement : celui de l’anachronisme. Il ne s’agit en effet pas d’interpréter – et encore moins de juger – la révolte de Saint-Domingue à l’aune de révolutions ultérieures.

Carolyn E. Fick[1] rappelle à juste titre que, dans cette première révolte d’esclaves qui a « réussi », il s’agissait pour les révoltés avant tout – l’on est tenté de dire : « sans plus » – de détruire toutes « les preuves matérielles » de leur asservissement[2]. Aux réunions préparatoires de l’insurrection – au Morne-Rouge et au Bois-Caïman – il fut simplement question d’« appel aux armes et d’exhortation à la guerre ». Même l’évocation de « la Liberté » par Boukman à Bois-Caîman – discours au demeurant « façonné après la révolution par les historiens du XIXe siècle[3] – « n’était pas une déclaration idéologique libérale ni de hauts principes démocratiques » (p. 71), ni n’était articulée autour d’un objectif déterminé d’une « restructuration de la société » ou d’indépendance politique. Ce qui se confirme dans la lettre adressée par les chefs révoltés au gouverneur Blanchelande en novembre-décembre 1791 : ceux-ci acceptaient de se soumettre et retourner à leurs plantations respectives. Cette acceptation restait bien entendu soumise à des conditions que Jean-François (Papillon) précisa peu après à l’Assemblée coloniale : l’amnistie pour les insurgés et la possibilité d’étendre leurs lopins personnels (ce que la rumeur d’un décret royal de Louis XVI en ce sens à la veille de la révolte permettait d’espérer) et le temps qu’ils pouvaient y consacrer. Et – je souligne – l’« abolition du fouet et du cachot (p.73). Plus, ni Jean-François ni plus tard Louverture ne semblaient pas même remettre en cause le système de la plantation, ce qui risquait de mener « très certainement à l’annihilation de la colonie ». Attribuant à l’absentéisme fréquent des propriétaires sur leurs plantations, il critiquait essentiellement l’attitude des contremaîtres, « gérants et serviteurs », concédant que sans cette absence, « il n’y aurait peut-être jamais eu de révolution » … (p. 75).

Par ailleurs, nous l’avons vu, Jean-François, tout comme Toussaint-Louverture, envisagea une alliance avec les royalistes français, puis avec l’Espagne monarchiste. Naturellement focalisés sur la suppression de traitements humiliants auxquels donnait lieu l’esclavagisme, plutôt que sur l’abolition d’une institution, peut-être perçue comme un horizon indépassable et dont ils percevaient difficilement la possibilité, les chefs des révoltés devaient de plus systématiquement s’adapter aux changements des rapports de force sur le terrain.

Paul Delmotte

[1] Actes de la Table-ronde internationale de Port-au-Prince (8-12 décembre 1997), pp. 68-88

[2] Destruction, dans la province du Nord, de quelque 299 plantations de sucre, 1200 de café, de plusieurs douzaines de plantations d’indigo (p. 69)…

[3] Comme l’a observé David Geggus, cité par C. Flick

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[1] Haitian Revolution (1791-1804) Wikipédia – C. Sutherland enseigne à l’Université de Washington
[2] In Haïti, 1968, cité par E. Galeano, Les veines ouvertes de l’Amérique latine, Terre Humaine/Poche, 1971
[3] En 1806, le Congrès des Etats-Unis interdit le commerce avec Haïti sous pression de la France
[4] Marc Ferro, Le livre noir… p. 203
[5] Art. cit., p. 159
[6] Art. cit., p. 158
[7] Ibid.
[8] Saint-Louis, art. cit., p.174
[9] Art. cit., p. 158
[10] Art. cit., p. 168
[11] Saint-Louis décompte parmi ceux qui avaient fui l’île 2662 colons blancs et 1891 Mulâtres libres et seulement 450 Noirs libres (art. cit., p. 169)
[12] Et Saint-Louis pose la question du rôle de la police française dans ce retour, « le renforcement du parti de Rigaud ayant provoqué une remontée en force de la question de couleur »…
[13] Saint-Louis, art. cit., p. 172
[14] Saint-Louis, art. cit., pp. 173-174
[15] Bill Van Auken, L’histoire qui « lie » les États-Unis à Haïti, 17.01.2010, WSWS.
[16] Marc Ferro, Le livre noir… p.223-224.


Paul Delmotte

By Paul Delmotte

Professeur de Politique internationale, d'Histoire contemporaine et titulaire d'un cours sur le Monde arabe à l'IHECS, animé un séminaire sur le conflit israélo-palestinien à l'ULB. Retraité en 2014.