Obligation de consommer !

Officiellement, les autorités publiques se disent opposées à l’obsolescence programmée, technique par laquelle des marchands font mourir prématurément les produits qu’ils ont vendus afin d’obliger à en acheter de nouveaux. Et pourtant, sous prétexte de protection de l’environnement, les pouvoirs publics agissent parfois d’une manière semblable.

Confrontée à des consommateurs gavés, la logique de la croissance doit trouver des moyens d’altérer des ânes qui n’ont plus soif. On peut comprendre (sans approuver) que les producteurs privés, les chefs d’entreprises utilisent l’obsolescence programmée des objets qu’ils nous fourguent. Mais il est plus incompréhensible, voire condamnable, que des responsables politiques se livrent aux mêmes manœuvres alors qu’ils jurent leurs grands dieux qu’ils sont devenus écologistes, poussés par une opinion publique qui a enfin pris conscience des graves menaces du productivisme. Est-ce par bêtise ou par cynisme ? A vous de juger sur base de trois exemples : les véhicules automobiles, les appareils électroniques et la récepteur de radio.

Les LEZ

Si vous ne savez pas ce que sont les LEZ, vous allez devoir apprendre à connaître cet acronyme – anglais comme trop souvent –- : les low emission zones. Ces zones de basses émissions ont pour but de réduire la pollution de l’air en ville, ce qui est un but louable. Mais au lieu de réduire le nombre de véhicules en ville, au lieu de limiter leur vitesse, des décideurs urbains (Anvers, région de Bruxelles-Capitale…) ont décidé d’interdire leur centre-ville aux véhicules anciens qui sont censés émettre trop de pollution. S’il est vrai que les diesels âgés émettent beaucoup de particules fines, les neufs sont tout aussi, si pas plus, émetteurs de CO2. En fait, ce à quoi incitent les pouvoirs publics avec cette mesure, c’est à acheter un nouveau véhicule, plus moderne. Ce qu’oublient nos écolos débutants, c’est que la fabrication d’un nouveau véhicule consomme autant d’énergie (et génère donc d’émissions polluantes) que 40% de l’énergie consommée par ce véhicule sur les 200.000km qu’il est censé parcourir. Fausse bonne idée environnementale donc, mais bonne idée productiviste : cela relance le secteur de la construction automobile.

Le summum de la duplicité est atteint avec la prime à la reconversion. En France, on offre ainsi une prime (de plusieurs milliers d’euros) à ceux qui échangent leur vielle guimbarde contre un véhicule récent. Des statistiques interpellantes viennent d’être publiées. En 2018, 253.000 ménagers français ont bénéficié de cette prime. 2/3 des véhicules achetés à l’aide de cette prime correspondent à la norme Euro6, la plus récente. Ils émettent en moyenne 106gCO2/km, contre 112gCO2/km pour le parc neuf dans son ensemble. Néanmoins, 48% des véhicules achetés sont encore diesel, 47% sont essence et 2% seulement sont tout électrique. Les bénéficiaires se sont tournés majoritairement vers le marché de l’occasion (60%) pour un prix moyen d’acquisition de 13.200€. Le gouvernement français a donc soutenu le secteur automobile à raison de 310 millions€, pour des gains environnementaux discutables.

Avec des estimations très optimistes, les autorités calculent un gain pour la collectivité (moindre pollution de l’air aux particules fines et aux oxydes d’azote estimé à 220M€, économies de carburant de 75M€, d’entretien de 60M€ et gains en CO2 de 25M€) mais elles reconnaissent que « ce bilan global cache des disparités au niveau des véhicules individuels : dans plus de 2/3 des cas, le bilan collectif est négatif ou nul. Il est positif dans plus des ¾ des cas dans les zones géographiques densément peuplées (>1.000hab/km²), là où le coût social associé à la pollution atmosphérique est le plus élevé », or, la majorité des bénéficiaires vit en milieu rural… Dans leur calcul, ils ont bien évidement oublié les surcoûts environnementaux dus à la fabrication de nouveaux véhicules.

Il y a une dizaine d’années, la Région bruxelloise offrait des primes (moins généreuses) à ceux qui rendaient leur plaque et s’engageaient à ne plus acheter de bagnole dans les années qui suivaient. Ça, c’était un mesure écologique, mais elle était antiproductiviste et elle n’a donc pas été prolongée ni généralisée…

Les smartphones et autres matériels informatiques

De plus en plus de scientifiques alertent sur le fait que, contrairement à ce que l’on peut imaginer, l’utilisation de l’internet, apparemment dématérialisée, consomme en fait beaucoup d’énergie. Elle contribuait à 2% des émissions de CO2 en 2007, 4% en 2019 et prévue à 8% en 2025 (alors que l’aviation civile, justement décriée, n’en consume qu’environ 3%). Un excellent document écrit par Bea Loto Hiffler pour l’Ademe (agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie), Les écogestes informatiques au quotidien. Un guide pratique pour agir, fait le point sur cette question. Sachant que « la fabrication d’un ordinateur de bureau et de son écran nécessite 100 fois son poids final en matières premières, 240 kg de combustibles fossiles, 22 kg de produits chimiques et 1,5 tonne d’eau », l’étude conclut que « la première action responsable est la non-acquisition de nouveau matériel ». Hélas, poussés par la publicité et la mode, « les ventes d’appareils électroniques explosent et le chiffre daffaires réalisé actuellement à l’échelle mondiale est évalué à près de 2.000 milliards de dollars. La hausse des achats en TIC (technologies de l’information et de la communication) a été de 12,6% en moyenne par an sur les 45 dernières années ! Le prix d’acquisition [a lui été] divisé par 20 en 25 ans ».

Une manière d’accélérer l’obsolescence du matériel informatique est de pousser au remplacement des anciens logiciels par de nouveaux, aux fonctions inutiles pour 95% des utilisateurs mais qui tiennent beaucoup plus de place et forcent donc à acheter de nouvelles machines. Le recours aux logiciels libre aide à ne pas succomber à cette logique du toujours plus…

Devrons-nous jeter nos appareils de radio ?

Un 3ème exemple d’obsolescence organisée est la promotion intensive d’un nouveau mode d’émission radio, le DAB+[1]. Cette manœuvre est jugée inadmissible par le Mouvement politique des objecteurs de croissance (mpOC) qui a lancé une campagne qui la dénonce. Lisons-les : « Même s’il ne veut pas acheter une nouvelle radio, parce que la sienne fonctionne encore très bien, le Belge y sera contraint d’ici quelques années au plus tard. Pour y arriver, nos chers médias ont sorti l’artillerie et pour commencer un impressionnant premier plan média pour la promotion du DAB+. (…) Composé de spots en télévision, en radio et en digital, pour une valeur reconnue de plus de 1.200.000€, il est coordonné par maRadio.be, grâce aux apports en espaces publicitaires des 15 réseaux FM participants, de RTL Belgium et de la RTBF avec leurs 6 chaînes de télévision, ainsi que de RTBF Auvio et RTL Play. Sans oublier qu’un folder « explicatif » va être distribué à 17.000 exemplaires dans les magasins (…) afin que les vendeurs et leurs clients soient « le mieux informés sur cette nouvelle technologie radio ». L’objectif déclaré est de pousser les Belges à quitter la FM au profit du DAB+ le plus rapidement possible. « À terme donc, nous promet-on, – au plus tôt d’ici 5 ans – le DAB+ deviendra la norme et la FM disparaîtra. (…) Dans certains pays on se met à élaborer un calendrier sur l’arrêt de la FM quand le digital (DAB+, Internet, télévision) atteint les 50% de la consommation ». Ce plan omet de toute évidence de parler de ce qui ne va pas, notamment, de l’obsolescence technique programmée de millions de radios ! À un moment pourtant où chacun, la main sur le cœur, déclare sa volonté de diminuer la quantité de gaz à effet de serre qu’il produit pour tenter d’enrayer les effets désastreux du changement climatique ! Cherchez l’erreur. On sait pourtant depuis belle lurette que nous ne pouvons plus faire abstraction du calcul de l’énergie grise, à savoir de l’énergie nécessaire à la fabrication et au démantèlement d’un produit, lorsqu’on prend des décisions d’investissement. Celle-ci est loin d’être négligeable puisqu’elle représente fréquemment les 2/3 de notre consommation d’énergie globale ! Une étude de l’ULB précise que, dans la consommation énergétique d’un ménage moyen, 37% concerne la consommation directe et 63% l’énergie « contenue » dans les produits. (…) Cette omission est totalement insupportable et particulièrement inadmissible de la part de médias, dont plusieurs dits de service public, qui déclarent leur vocation de nous informer. C’est pourquoi, nous avons décidé de porter plainte auprès du CSA et du Jury d’éthique publicitaire (…). »

Nous reproduisons ci-dessous cette plainte introduite le 15 novembre 2019. Vous pouvez vous y joindre et connaître plus de détails sur cette obsolescence obligatoire qui va toucher quasi tous les habitants du Royaume en accédant à la page du site du mpOC qui explique la campagne et recueille les signatures de soutien.

-> Estimant à l’instar de l’ONU et d’autres organismes supranationaux et nationaux que la protection de l’environnement doit constituer une priorité absolue pour donner une chance aux humains de vivre sur une planète supportable.

-> Estimant que tous les médias d’information ont la responsabilité de donner une information correcte et complète à nos concitoyen∙ne∙s et qu’à cet égard on ne peut se satisfaire d’une campagne publicitaire tronquée.

-> Observant que selon les principes généraux que doit obligatoirement respecter toute communication commerciale « En matière de contenu, qu’elle soit diffusée sur des services linéaires ou non linéaires, la communication commerciale ne peut pas encourager des comportements gravement préjudiciables à la protection de l’environnement ».

-> Observant que la campagne DAB+ ne respecte pas non plus son obligation sur la forme à rendre sa communication commerciale aisément identifiable vu qu’elle utilise les mêmes mots et les mêmes slogans dans les spots publicitaires et dans les émissions dites d’information.

Nous réclamons l’arrêt immédiat de la campagne DAB+, la diffusion d’un communiqué relatant l’infraction et l’obligation pour les médias d’informations de réaliser une information correcte sur l’énergie grise que le passage au DAB+ implique.

Merci de prendre nos plaintes en considération.

Alain Adriaens


[1] DAB est l’acronyme anglais de Digital Audio Broadcasting. Autrement dit, il s’agit de la diffusion numérique du signal radio dans l’air.