Lorsque l’immigration devient le sujet central du débat public, la gauche se trouve confrontée à un dilemme apparemment inévitable : s’attaquer au fond du problème ou durcir sa position. Ces deux options alimentent Vox.
Depuis quelques mois, l’immigration occupe une place centrale dans le débat public espagnol. La crise de Ceuta a sans aucun doute été l’épisode le plus délicat pour le gouvernement. Suite à l’afflux massif de migrants, les ministres Margarita Robles et Fernando Grande-Marlaska se sont publiquement contredits quant aux informations dont disposait le gouvernement et à sa réaction. Ce climat de tension a exacerbé une gestion déjà défaillante et prolongé une crise qui a pris une dimension politique de plus en plus aiguë. Les attaques racistes du jeudi 27 août à Ceuta ont constitué l’apogée d’une escalade qui ne faiblit pas, ainsi que la conséquence la plus inquiétante du maintien de la question migratoire à l’agenda politique.
Nous en sommes arrivés au point où certains éditorialistes annoncent que l’immigration décidera des élections de 2027.
Les médias en ont fait le sujet du moment, et la rivalité entre le Parti populaire et Vox a fait le reste. Les deux partis se disputent le même électorat et rivalisent d’assurance. En quelques semaines seulement, ce qui, jusque-là, n’était qu’un sujet marginal dans les conversations quotidiennes, s’est retrouvé au cœur du débat public. Ce mécanisme est connu depuis des décennies. Les médias ne se contentent pas de nous dire quoi penser, mais, dans une large mesure, sur quoi nous devrions penser. Ils posent les questions, imposent les cadres de discussion et contribuent ainsi à définir les critères qui nous permettront de juger ceux qui sont au pouvoir. Nous en sommes arrivés au point où certains chroniqueurs annoncent que l’immigration décidera de l’issue des élections de 2027, transformant ainsi une prédiction en une réalité politique qui place déjà le sujet au centre de la campagne. Les médias soulèvent la question, les sondages enregistrent l’intérêt croissant, la couverture médiatique s’intensifie au fil des enquêtes, et les partis se positionnent sur ce que les sondages désignent comme priorités. Chacun croit répondre à une demande qu’il alimente en réalité.
Le problème, c’est que dès lors que l’immigration occupe cette place centrale, la gauche se trouve confrontée à un dilemme apparemment inéluctable. Elle doit choisir entre s’attaquer au fond du problème ou durcir sa position. Deux voies en apparence opposées qui, pourtant, mènent au même résultat.
La première approche consiste à aborder le problème et à défendre l’immigration, en soulignant le besoin de main-d’œuvre, la contribution des travailleurs étrangers à la sécurité sociale et le vieillissement de la population qui justifie leur présence. Tout cela est vrai. Mais cette stratégie repose sur un espoir illusoire. Une campagne ne se gagne pas forcément en apportant de meilleures réponses aux questions posées par l’adversaire.
La seconde tactique consiste à durcir le discours, à établir une distinction entre immigration légale et irrégulière, et à mettre davantage l’accent sur le contrôle, les frontières et les expulsions. La gauche s’engage alors sur un terrain qu’elle n’a pas choisi et où il est imprudent de rester. Elle finit par accepter, sans l’affirmer ouvertement, que sa crédibilité se mesure à sa capacité à répondre aux questions de l’extrême droite.
Ces deux stratégies présentent le même défaut : elles maintiennent l’immigration au centre de l’attention. Et c’est précisément ce dont Vox a besoin.
Les partis de droite européens mettent en œuvre des politiques d’immigration qu’ils dénoncent cyniquement lorsque d’autres les appliquent.
Il est important de rappeler que les partis de droite européens régularisent eux aussi l’immigration. Aznar a régularisé plus d’un demi-million d’étrangers, soit presque autant que Zapatero en 2005. Meloni a ouvert la porte à 497 000 travailleurs étrangers entre 2026 et 2028, après en avoir régularisé 450 000 au cours de la période précédente. Au Portugal, le Monténégro a régularisé plus de 200 000 immigrés en deux ans. Les partis de droite européens mettent ainsi en œuvre les politiques d’immigration mêmes qu’ils dénoncent cyniquement lorsque d’autres les appliquent. Une même mesure peut donc revêtir une signification politique différente selon celui qui l’adopte et la manière dont il l’explique. Le parti d’Abascal n’a pas besoin de convaincre la majorité du pays de chacune de ses positions. Il lui suffit d’en faire la question centrale sur laquelle tous les autres doivent se positionner.
Les partis sociaux-démocrates européens traversent une crise profonde depuis au moins deux décennies. La transformation des classes sociales, l’individualisme croissant et la mondialisation, qui a restreint le champ d’action des politiques économiques nationales, en sont quelques explications. Mais au fond, il y a un phénomène plus fondamental : un nombre croissant de citoyens ne croient plus que la gauche puisse changer le cours de leur vie.
Les mouvements d’extrême droite prospèrent précisément sur cette méfiance. Leur promesse sous-jacente n’est pas tant de gouverner différemment que de rompre avec un système qu’ils présentent comme incapable d’agir.
Étant donné cette conviction partagée par de nombreux citoyens, une gauche qui ne propose que des valeurs, des principes et des combats symboliques risque de paraître incapable de changer les choses, alors qu’un gouvernement de gauche ne devrait pas être défini uniquement par ce qu’il rejette ou par ceux qu’il combat, mais par ce qu’il est capable de réaliser.
Le bilan économique du gouvernement Sánchez présente des résultats qui méritent d’être salués. Passons-les brièvement en revue. Le salaire minimum a progressé depuis 2018, passant de 735 € à 1 221 € par mois, après huit hausses consécutives, et bénéficie désormais à 2,5 millions de travailleurs. Par ailleurs, le revenu minimum vital a été instauré en 2020 ; il s’agit de la première garantie de revenu nationale en Espagne. De plus, le pays compte plus de 22,5 millions de personnes affiliées à la sécurité sociale, après soixante-six mois consécutifs de création nette d’emplois. Enfin, l’économie poursuit sa croissance à un rythme soutenu, avec un PIB en hausse de 2,7 % en glissement annuel au deuxième trimestre, surpassant ainsi la plupart de ses voisins européens et les prévisions des principales organisations internationales depuis plusieurs années.
La comparaison avec ses voisins met en lumière la situation macroéconomique unique de l’Espagne. Depuis 2018, l’emploi y a progressé de 13,8 %, contre 6,6 % en France, 4,7 % en Italie et seulement 2,1 % en Allemagne. Au premier trimestre de cette année, plus de la moitié des emplois créés dans l’UE l’ont été en Espagne. L’Espagne a donc réalisé ce que l’orthodoxie libérale jugeait impossible : une hausse des salaires les plus bas et une création d’emplois plus rapide que tout autre pays du continent. Et ce, alors qu’en 2015, on comptait 16,8 millions de personnes employées et que Mariano Rajoy fixait l’objectif national des 20 millions, quasi inatteignable après des années de précarité de l’emploi généralisée.
La gauche a démontré qu’elle savait agir, mais elle n’est pas parvenue à transformer ces résultats en capital politique.
Rien de tout cela ne signifie que certaines critiques adressées au gouvernement soient infondées. Les prix des logements sont prohibitifs, l’inflation a érodé une partie des gains de pouvoir d’achat et le chômage des jeunes demeure l’une des faiblesses structurelles du pays. Mais ces facteurs ne suffisent pas à invalider sa politique économique. La Commission européenne souligne le rôle de l’immigration et du tourisme comme moteurs de croissance, tandis que les réformes gouvernementales, notamment celles du travail, ont également produit des effets concrets. C’est précisément là que réside le problème de la gauche. Elle a démontré sa capacité d’action, mais elle n’a pas su transformer ces résultats en capital politique, un paradoxe qui devrait la préoccuper bien plus que l’immigration et qui s’explique mieux par ceux qui désignent la figure incarnant le conflit social. Hier, c’était la troïka, l’establishment, les marchés et les banques, désignés par la gauche. Aujourd’hui, c’est l’immigré, désigné par l’extrême droite. Hier, les nantis ; aujourd’hui, les défavorisés. Un changement d’orientation qui profite aux plus hauts placés et nous fait oublier ce que la droite a fait lorsqu’elle était au pouvoir.
Revenons sur la situation sous Mariano Rajoy : un taux de chômage de 26 % en 2013 ; plus d’un jeune en âge de travailler sur deux sans emploi ; un salaire minimum dérisoire gelé pendant des années ; toute une génération sans perspectives d’avenir, contrainte de chercher du travail à l’étranger et devenant ainsi elle-même migrante. Dix ans plus tard, la conception du travail de la droite n’a pas évolué. En juillet, Feijóo a qualifié les arrêts maladie de « cancer » et a proposé de supprimer les compléments de salaire pour les personnes en arrêt maladie. La protection des travailleurs ne semble donc pas figurer parmi leurs priorités.
Dans ce contexte, il n’est pas surprenant que la droite préfère parler de frontières et d’« invasion » plutôt que de salaires ou d’emplois. C’est sur ce point que le bilan de Sánchez la laisse le moins de marge de manœuvre, car l’immigration est l’un des rares sujets sur lesquels elle peut attaquer le gouvernement sans avoir à se confronter à ses résultats économiques.
Le tournant opéré par certains sociaux-démocrates européens vers les questions migratoires est une conséquence de leur difficulté à produire des résultats économiques tangibles.
Pour la gauche, l’enjeu n’est pas tant de gagner la guerre culturelle que d’améliorer le quotidien de la majorité. Y renoncer reviendrait à céder le monopole à la droite, mais le facteur décisif se situe ailleurs. Le ralliement d’une grande partie de la social-démocratie européenne à ce front ces dernières années peut aussi s’expliquer par sa difficulté à obtenir des résultats économiques concrets. Ou, plus précisément, par un repli sur soi. Sánchez offre, de ce point de vue, un contraste saisissant, avec un parcours reconnu bien au-delà des frontières espagnoles.
Pour une gauche proactive, la prochaine étape est le logement. Cela commence par un rapprochement progressif du parc de logements sociaux avec la moyenne européenne, actuellement de 8 % contre 3 % en Espagne, selon l’OCDE. Accroître l’offre de logements sociaux est le moyen le plus direct d’alléger la pression sur les loyers. Et ce, non seulement par la construction de nouveaux logements, mais aussi en intégrant des logements existants au parc social, soit par acquisition, soit par rénovation, comme le prévoit le Plan national du logement 2026-2030, sans attendre les délais de construction de nouveaux logements.
Le débat sur l’immigration resurgira à chaque naufrage et à chaque manœuvre de la droite et de ses médias alliés. La gauche ne doit pas l’éluder, mais elle ne doit pas non plus laisser d’autres dicter sa conduite. Suite aux graves événements survenus à Ceuta la semaine dernière, qui marqueront durablement l’opinion publique, la gauche a plus que jamais besoin de se recentrer sur les questions qui déterminent la vie des gens. Une fois la crise maîtrisée, elle devra abandonner cette approche et tracer sa propre voie, au lieu de continuer à jouer le jeu de l’adversaire.
Illustration : Barcex, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons
