Cherchez l’argent là où il est.

Grand Angle
Bert Engelaar, président du syndicat socialiste ABVV, estime que le gouvernement doit s’atteler d’urgence à la gestion saine des finances publiques. « Les chômeurs n’ont pas pillé le pays. Abdel, Sarah et tous ceux qui luttent pour survivre n’ont pas dissimulé de milliards. Quiconque souhaite sérieusement œuvrer à la bonne santé des finances publiques doit cesser de chercher dans les poches vides », écrit-il dans cette tribune.

Plus de la moitié des chômeurs ayant perdu leurs allocations cette année ont depuis déposé une demande de salaire minimum vital auprès du Centre public d’action sociale (CPAS). Le gouvernement De Wever estimait qu’environ un tiers des chômeurs exclus du système entreprendraient cette démarche. Or, ce chiffre atteint 53 %. Sur plus de 99 000 personnes ayant vu leurs allocations chômage disparaître, plus de 52 000 ont demandé un salaire minimum vital, et plus de 43 000 l’ont obtenu. La grande réforme du marché du travail dont ce gouvernement était si fier se révèle, pour l’instant, n’être qu’un coûteux déménagement : les personnes sont radiées de l’assurance chômage, puis se retrouvent au CPAS, à quelques guichets de là.

L’allocation disparaît des registres de l’Agence nationale pour l’emploi (RVA), mais la personne, elle, reste. Le loyer, la facture d’énergie et le prix des courses, eux, ne disparaissent pas non plus. L’État fédéral peut se targuer de dépenses réduites au sein d’un système unique, tandis que les municipalités se retrouvent avec des dossiers supplémentaires, un soutien accru et des dépenses supplémentaires. Le problème n’est pas résolu ; il est simplement reporté. Au passage, le revenu de la personne concernée diminue généralement de façon significative. Voilà, en apparence, la réforme.

Pourtant, tout cela semble bien fonctionner pour une bonne partie des Flandres. Supprimer les allocations chômage, voilà au moins une mesure décisive. Enfin, des actions sont entreprises contre ceux qui vivent aux dépens de la société depuis des années. Enfin, les profiteurs sont remis à leur place. Enfin, chacun doit faire sa part.

Dès qu’on donne un nom, un visage et une histoire aux gens, il s’avère qu’ils sont étonnamment souvent licenciés, malades ou divorcés.

On ignore généralement qui sont ces profiteurs. De toute façon, il s’agit rarement de personnes de notre entourage. Abdel, le voisin d’en bas, n’est pas un profiteur : il a travaillé dans le bâtiment pendant vingt ans et, après son opération du dos, il a du mal à trouver un employeur. Sarah, la voisine qui élève seule ses enfants depuis la fermeture de son magasin, n’est pas une profiteuse non plus. Elle fait vraiment de son mieux. Abdullah, le joueur vedette de l’équipe de foot de votre fils, ne vient pas non plus d’une famille de ce genre, car ses parents sont des gens sympathiques qui donnent toujours un coup de main au club.

Les profiteurs sont toujours les autres. Ils habitent loin de chez nous, ne se tiennent pas à côté de nous devant l’école et ne vendent pas de gaufres pour l’équipe de foot. Dès qu’on leur donne un nom, un visage et une histoire, on découvre étonnamment souvent qu’ils sont au chômage, malades, divorcés, peu qualifiés, trop vieux selon l’employeur ou coincés dans une région où le travail est rare. Pourtant, on crée ainsi, dans le débat public, une masse anonyme et commode : une armée de fainéants vautrés sur leur canapé pendant que le travailleur acharné Fleming paie la facture.

Cette image est politiquement très lucrative. Après tout, la droite dispose d’un discours que tout le monde comprend immédiatement : il n’y a pas assez d’argent parce que trop de gens en profitent. Supprimez leurs avantages, mettez-les sous pression, et le budget sera de nouveau équilibré. La solution tient sur un sous-verre et ne nécessite aucune explication compliquée. Il est simplement regrettable que les personnes concernées refusent systématiquement de coopérer.

Comme si un problème de dos disparaissait parce que la RVA envoie une lettre.

Parmi les premiers groupes à avoir perdu leurs allocations, environ 10 % ont retrouvé un emploi. Une proportion similaire s’est retrouvée sous assurance maladie. Plus de la moitié se sont tournées vers le Centre public d’action sociale (CPAS). Le gouvernement n’a donc pas supprimé les allocations parce qu’un emploi attendait ces personnes, mais parce qu’un calendrier politique avait décidé que leur temps était écoulé. Toute personne au chômage depuis deux ans s’appauvrit, même en l’absence d’employeur prêt à l’embaucher, en cas de défaillance du système de santé, de difficultés financières pour la garde d’enfants ou d’une desserte insuffisante des zones d’activité par les transports en commun.

La pauvreté est donc instrumentalisée sur le marché du travail. Le raisonnement est le suivant : une personne cherchera davantage d’emploi dès que ses revenus diminuent. Comme si les employeurs devenaient soudainement moins sélectifs lorsqu’un chômeur a moins d’argent. Comme si un problème de dos disparaissait parce que Pôle emploi envoie un courrier. Comme si la discrimination liée à l’âge cessait dès l’instauration du revenu minimum. Comme si une mère célibataire disposait de plus d’heures dans sa journée lorsque ses allocations sont suspendues.

Entre-temps, le gouvernement peut se targuer d’avoir agi avec détermination. Il a décidé, approuvé et abandonné. Les résultats sont loin d’être convaincants. Le budget n’a pas été sauvé, le marché du travail n’a pas été réformé du jour au lendemain et des dizaines de milliers de personnes n’ont pas trouvé d’emploi. Au contraire, les services sociaux publics (SSP) se voient confier une tâche immense et les familles doivent se débrouiller avec des revenus encore plus faibles. Les statistiques de l’assurance chômage sont meilleures, ce qui est sans doute perçu comme une victoire politique. Apparemment, tout changement de statut est considéré comme une activation.

Ensuite, inévitablement, un autre groupe se profile à l’horizon. Face au rendement décevant des chômeurs, l’attention se porte sur les personnes en arrêt maladie de longue durée. On estime qu’un nombre important d’entre elles pourraient reprendre le travail sous une pression suffisante. Là encore, le message est simple : contrôles plus stricts, sanctions plus rapides et délais d’indemnisation plus courts. La même méthode est répétée, bien que la première application ne donne guère les résultats escomptés.

Dès qu’il s’agit des ultra-riches, le vocabulaire change.

Ce qui est curieux, c’est que les incitations financières en politique ne fonctionnent que dans un seul sens. Les chômeurs doivent recevoir une aide financière pour chercher du travail. Les malades doivent en recevoir une pour guérir plus vite. Les mères célibataires doivent recevoir une aide financière pour accepter n’importe quel emploi. Dès qu’il s’agit des plus riches, le discours change. Il faut alors veiller à ne faire fuir personne, à ce que la richesse ne s’échappe pas et que les investisseurs continuent de se sentir les bienvenus. Les pauvres sont punis, les riches sont compris.

Voilà le cœur du problème. Ce gouvernement sollicite l’argent de personnes déjà démunies. Politiquement, c’est simple : elles n’ont ni fiscalistes, ni lobbyistes, ni accès direct aux ministres. Leurs actifs ne peuvent être dissimulés dans une société holding, et leurs revenus ne peuvent être transférés vers une structure fiscalement plus avantageuse. Toute personne bénéficiant d’aides sociales possède un compte bancaire surveillé et une adresse postale où un courrier peut être envoyé. Cela en fait une cible particulièrement facile.

Ceux qui possèdent beaucoup se trouvent dans une situation bien différente. Le patrimoine croît souvent plus vite que les salaires. Les maisons, les actions et les placements génèrent de nouveaux revenus, tandis que ceux qui vivent uniquement de leur travail paient des impôts sur chaque euro gagné. Les grandes fortunes se transmettent, les rendements s’accumulent et, au-delà d’un certain seuil, l’argent commence surtout à générer de la nouvelle monnaie. Parallèlement, la société est amenée à croire que le principal problème budgétaire concerne une personne vivant avec 1 300 euros par mois.

C’est absurde sur le plan économique, mais politiquement, ça marche. La droite désigne les plus riches du doigt et affirme que c’est là que se trouve l’argent. Les syndicats et les progressistes répliquent alors avec un plan en vingt points, de multiples exceptions, des calculs sur les recettes fiscales et une explication détaillée de toutes les formes possibles d’impôt sur la fortune. Avant même que notre troisième tableau ne soit expliqué, la droite a déjà remporté le débat en cinq mots : « Prenez l’argent des profiteurs ! »

Il s’agit des plus grandes fortunes, de personnes qui possèdent des millions et dont la richesse croît d’année en année sans qu’elles aient à travailler pour cela.

Il est urgent de changer de cap. La solution n’a pas besoin d’être compliquée : trouver l’argent là où il est. Enfin, faire contribuer équitablement les plus riches. Instaurer un impôt sur la fortune.

Cela ne concerne ni le petit épargnant, ni le travailleur indépendant qui a consacré sa vie à bâtir son entreprise, ni la famille qui a enfin fini de rembourser son prêt immobilier. Cela concerne les plus grandes fortunes, celles de personnes possédant des millions et dont le patrimoine croît d’année en année sans qu’elles aient à travailler une heure de plus. Quiconque possède un tel niveau de vie que même une contribution substantielle ne l’affecte pas peut également contribuer.

L’impôt sur la fortune n’est pas une punition pour la réussite. C’est simplement la reconnaissance qu’une société ne peut fonctionner correctement lorsque le travail est fortement taxé et que les grandes fortunes sont largement épargnées. Les infirmières, les enseignants, les épiciers indépendants,  les ouvriers du bâtiment et les vendeurs paient des impôts chaque mois avant même que leur salaire ne soit versé sur leur compte. Il est difficile d’expliquer pourquoi une personne possédant un patrimoine colossal bénéficie d’innombrables possibilités de limiter sa contribution, tandis qu’un chômeur doit justifier chaque euro d’économies auprès des services sociaux.

Le gouvernement De Wever voulait prouver qu’il osait briser les tabous. En réalité, il a surtout démantelé la protection des personnes ayant peu de pouvoir politique. Des dizaines de milliers de chômeurs ont perdu leurs allocations, plus de la moitié se sont retrouvés au Centre public d’aide sociale (CPAS), et seul un petit nombre a trouvé un emploi temporaire. Le gain budgétaire escompté s’est avéré en grande partie illusoire, tandis que le coût pour la société est bien réel.

Alors, qu’avons-nous gagné ? Ni 99 000 nouveaux employés, ni un budget équilibré, ni un marché du travail qui fonctionne soudainement mieux. Au contraire, des familles plus pauvres, des municipalités plus lourdement imposées, plus d’incertitude et un gouvernement qui présente une réforme administrative comme une avancée historique.

Les chômeurs n’ont pas pillé le pays. Abdel, Sarah et tous ceux qui luttent pour survivre n’ont pas dissimulé de milliards. Le budget ne sera pas sauvé en les enfonçant davantage dans la pauvreté. Quiconque souhaite sérieusement œuvrer à la bonne santé des finances publiques doit cesser de chercher dans les poches vides.

L’argent est au sommet.

Allez le chercher là-haut.

 

Bart Engelaar,
Président de la FGTB- ABVV, 10 août 2026.

De Wereld Morgen, Licence Créative Commons.

 

IllustrationBjelka, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons


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