Opinion
Dans : « La légende du grand inquisiteur » [1], Dostoïevski conte que l’homme n’a souvent rien de plus pressé que de remettre sa liberté entre les mains de ceux qui lui donnent du pain, du merveilleux et un pouvoir à vénérer. Bien avant lui, Étienne de La Boétie a également traité de cette étrange propension dans son « Discours de la servitude volontaire ».
Choisir entre le Bien et le Mal, choisir notre type de relation avec les autres, cette liberté-là peut-être angoissante. De tout temps, nombreux sont celles et ceux qui, face à l’angoisse qu’elle provoque, cherchent la sécurité et, une fois atteinte, la défendront contre toute menace, réelle ou supposée. La sécurité amalgame plusieurs composantes, matérielles, physiques, culturelles, religieuses, philosophiques … dont les poids relatifs évoluent avec le temps et les circonstances en formant un équilibre dynamique.
Nos sociétés comprennent différentes catégories de populations, chacune défendant la forme de sécurité obtenue ou désirée. Nous en distinguons trois. Tout d’abord, il y a celle qui se trouve bien dans la société telle qu’elle est et ne veut rien changer, si ce n’est la renforcer ou revenir à ce qu’elle perçoit comme son état d’origine. Cette catégorie rassemble les conservateurs. Ensuite, on trouve les progressistes qui n’acceptent pas la société où ils vivent, la combattent et veulent instaurer une autre forme de système sociétal. Enfin, il y a les centristes qui l’acceptent en partie, mais veulent en changer plusieurs composantes ou les transformer. Dans chaque catégorie, il existe des courants radicaux allant vers sa droite ou sa gauche. Une démocratie est le lieu du débat, du questionnement et du compromis entre ces trois tendances. Le modèle du gouvernement démocratique s’est construit progressivement au cours des siècles. Il est à la fois solide et très fragile, et loin d’être accepté partout. Solide, car, depuis la Grèce, il a traversé les siècles et vaincu, par exemple, les empires lors de la Première Guerre mondiale et le fascisme lors de la seconde. Fragile, car les populations élisent encore et toujours des pervers narcissiques, tels que Trump et consorts, et se précipitent volontiers dans les bras des extrémistes, de droite ou de gauche.
À l’heure actuelle, on assiste d’ailleurs à une radicalisation des extrêmes des deux premières catégories, la droite chez les conservateurs et la gauche chez les progressistes. Ces radicaux veulent imposer leurs façons de voir et de gouverner en excluant toutes celles et ceux qui ne pensent pas comme eux. Leurs leaders, des hommes forts en apparence, sont choisis et élus par tous celles et ceux qui sont rassurés et confortés dans leurs idées. Qui plus est, ces leaders leur désignent des ennemis à haïr et combattre, ce qui renforce leur cohésion. Un exemple emblématique est celui des nazis avec les Juifs. Un Trump, son MAGA et un parti républicain à sa botte sont sur un chemin similaire avec leurs lois sur l’immigration aux États-Unis.
Mais qu’est-ce qui explique cette propension ?
Nos sociétés subissent depuis quelque temps des bouleversements d’équilibre profonds dans tous les domaines. La liste en est impressionnante: changements climatiques et nécessité d’une transition énergétique, immigrations, montée des fanatismes religieux, résurgence des conflits armés et des nationalismes, affaiblissement du droit international, drogues, croissance du crime organisé, corruption systématique, évasion fiscale systémique, révolution de l’intelligence artificielle [2], explosion des inégalités, ploutocratie tentaculaire, puissance démesurée d’entreprises multinationales, ubiquité des réseaux sociaux manipulateurs et producteurs de « fake news » … Cerise sur le gâteau, nous sommes rongés par un consumérisme narcissique démesuré, universel: nous n’existons plus, nous ne sommes rien si nous ne consommons pas tels biens ou services dictés par des influenceurs et influenceuses stipendiés et des algorithmes conçus pour nous faire dépenser.
Une des causes principales de ces bouleversements se trouve dans la révolution néolibérale des années 80 [3]. Nous retiendrons deux de ses effets les plus pernicieux. D’abord, sous son égide, gagner au plus vite, de l’argent, par n’importe quel moyen, s’est à nouveau imposé comme « valeur morale » alors que, depuis des siècles, un Sophocle [4] et tant d’autres avec lui en ont dénoncé les effets pervers. Ensuite, l’affaiblissement de l’État par les privatisations, la diminution des impôts pour les classes aisées et l’évasion fiscale, a obéré son rôle de promoteur et de protecteur du « bien commun », aggravant ainsi le poids des inégalités, l’insécurité et la précarité des classes moins aisées. L’épuisement de l’État a provoqué, dans tous les secteurs, une montée en puissance significative des lobbies acharnés à promouvoir des intérêts particuliers au détriment de l’intérêt général. Les partis politiques représentatifs des trois catégories mentionnées ci-dessus ont également joué dans cette pièce en pratiquant un clientélisme cynique immodéré doublé d’un court-termisme systématique afin de rester au pouvoir envers et contre tout.
De tels défis et bouleversements joints à la montée obsédante des intérêts particuliers ont déséquilibré et insécurisé les sociétés. Il n’est dès lors pas étonnant de penser que la démocratie puisse s’effondrer.
Les partis et les hommes et femmes politiques radicaux surfent avec un certain succès sur l’insécurité, la peur du changement, le déni, la colère, l’angoisse d’être mis de côté pour imposer leurs idées extrêmes à toute force. Ils proclament volontiers la volonté d’un changement radical des règles du jeu qui plait à leur public.
Face à eux, il faut rester ferme, dénoncer sans relâche, avec audace et force, leurs mensonges, contradictions et manipulations, expliquer nos valeurs, mais surtout les faire vivre. La tâche est complexe.
Un travail essentiel auquel tous les démocrates, partis et institutions doivent s’atteler est de restaurer le sens du « bien commun » presque englouti dans le maelström d’individualismes forcenés. S’il est vrai, comme l’a dit Rousseau, que « La liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres », elle s’arrête aussi face au bien de tous. Le bien commun n’est pas la somme des biens individuels : il les transcende. L’image d’un fleuve vient à l’esprit. Tout ce qui se passe en amont a un impact sur l’aval. Par conséquent, l’amont ne peut pas faire n’importe quoi. Une autorité réunissant toutes les parties prenantes du fleuve doit promouvoir et défendre l’intérêt collectif et arbitrer les conflits [5].
L’Europe se doit de tenir dans cette lutte un rôle capital, à la fois rempart et phare. Il ne faut pas avoir peur de le dire : nous sommes le berceau des valeurs essentielles de la démocratie. Ne pourrait-elle pas d’ailleurs créer un équivalent de l’« Heritage Foundation » [6], mieux une plaque tournante, orientée vers la promotion, le partage et la défense de ces valeurs et rassemblant tous ceux qui y travaillent, les organisations comme les personnes?
Les médias doivent plus que jamais jouer leur partie et accepter de se transformer en profondeur, ne plus mettre les informations sur le même pied. Leurs lecteurs et lectrices sont en droit de connaître au nom de qui et de quoi ils parlent, en d’autres termes, d’opérer des choix clairs et lisibles de manière à éclairer la contextualisation des informations et la lutte ou le soutien concernant les lobbies. Le silence à leur égard n’est plus possible, vu leurs impacts négatifs sur le bien commun.
Les gouvernements et les partis doivent avoir le courage de dire aux gens ce qu’ils ne veulent pas nécessairement entendre. Par exemple, que l’immigration est une richesse, que l’application immédiate d’un dispositif écologique est impossible, que tel investissement n’apportera finalement aucun avantage économique… Il leur faut renouer avec des politiques à long terme et des choix cohérents orientés vers le bien commun.
Sauvons nos démocraties. Osons résister et défendre bec et ongles nos valeurs.
Alain Tihon
Juin 2026
[1] In « Les Frères Karamazov », Féodor Dostoïevski
[2] Voir sur ce sujet « Magnifica Humanitas », Léon XIV (https://www.vatican.va/content/vatican/fr.html)
[3] Voir « La main invisible », Alain Tihon, 2024, Le livre en papier.Dans « Pour Press », « La démocratie malade du Dieu Marché » (24/04/25), « La démocratie, le pire des systèmes » (19/05/21) et « Non, non et non ! » (08/08/25)
[4] « L’apgent, ah! maudite engeance, fléau des humains! », Antigone, Sophocle, Ve siècle av. J.-C.
[5] Voir Elinor Ostrom, politologue et économiste américaine. Prix Nobel d’économie, octobre 2009. pour son analyse de la gouvernance économique et en particulier, des biens communs.
[6] « Thing tank » américain ultraconservateu, a joué un rôle essentiel dans la révolution néolibérale, soutient Trump.
