Le nombre d’élèves belges en décrochage scolaire ne cesse d’augmenter d’année en année, malgré la prospérité générale et le niveau d’intégration du pays. Nos partenaires de Voxeurop ont cherché à comprendre les raisons de ce décalage, afin de déterminer pourquoi la Belgique accuse un retard sur une question aussi cruciale.
« Les taux d’abandon scolaire montent en flèche » ; « une situation pire que jamais » ; « les statistiques sont en deçà de la réalité ». Les gros titres dressent un tableau inquiétant du système scolaire belge. Pourtant, le problème reste quelque peu abstrait, compte tenu des disparités méthodologiques qui entourent les principaux indicateurs : jours d’absentéisme, taux d’abandon scolaire précoce, moyennes scolaires, etc.
La Communauté française de Belgique (l’une des trois communautés linguistiques officielles du pays) publie chaque année ses « Indicateurs de l’éducation ». Ceux-ci s’appuient sur le taux de décrochage « sans certification », c’est-à-dire le pourcentage d’élèves quittant le système scolaire sans avoir obtenu de diplôme. Les chiffres en question montrent une légère augmentation de ce taux au cours des dernières années : 3,9 % pour l’année scolaire 2020–2021, passant à 5,6 % pour 2022–2023. Cette tendance doit être interprétée avec prudence : le chiffre relativement bas de l’année scolaire 2020–2021 constitue une exception, les autres années ayant également enregistré des taux avoisinant les 5 %.
Évolution du taux d’abandon scolaire sans diplôme, par région
Évolution de la proportion d’élèves quittant l’enseignement secondaire (âgés de 12 à 18 ans) sans diplôme, par région et par année scolaire.
Graphique : Voxeurop | EDJNetSource : Indicateurs de l’enseignement 2024 | Fédération Wallonie-BruxellesTélécharger les donnéesCréé avec Datawrapper
Le rapport de la Communauté française montre que ce taux varie en fonction du sexe, de l’âge, de la filière suivie et du type d’enseignement. Pour l’année scolaire 2022–2023, la plus récente pour laquelle la Communauté dispose de données, les garçons sont plus susceptibles que les filles de quitter l’école sans diplôme (6,5 % contre 4,5 %). Les disparités sont encore plus frappantes entre les filières : alors que les élèves de la filière théorique affichent un taux d’abandon de 2 %, ce chiffre s’élève à 10,1 % pour ceux de la filière professionnelle.
Ces statistiques peuvent être considérées comme relativement fiables, car elles s’appuient sur les données internes de la Communauté française. Cependant, il reste difficile de les comparer à d’autres sources en raison des différences dans les méthodes de collecte des données et les techniques de calcul. Au-delà de la Belgique francophone, les méthodologies varient selon les communautés linguistiques (les autres étant la communauté flamande et la communauté germanophone). En Belgique, même le système éducatif est divisé en trois en fonction des frontières linguistiques.
Pour Eden Glejser, de la Coordination des ONG pour les droits de l’enfant (CODE), même les chiffres disponibles doivent être nuancés : « Les cas identifiés [par la Communauté française] sont ceux d’enfants dont il a été constaté qu’ils ne répondaient plus à l’obligation scolaire. » Le décrochage scolaire recouvre bien d’autres situations, telles que les enfants « exposés au risque d’échec scolaire » ; ceux inscrits dans des programmes de rattrapage ; et d’autres dont la motivation scolaire est intermittente.
« Le décrochage scolaire est un problème complexe [et] multifactoriel », explique Eden Glejser, tout en reconnaissant que le phénomène prend de l’ampleur. L’évolution de l’environnement scolaire, la montée de l’anxiété, le harcèlement, le sentiment que l’éducation a perdu son sens : derrière un phénomène en apparence isolé se cache un problème systémique nécessitant des solutions sur mesure.
Le système éducatif européen à deux vitesses
Le décrochage scolaire est depuis des années l’un des principaux défis de la politique éducative européenne. Comme le prévoit le Cadre stratégique pour la coopération européenne en matière d’éducation de 2021, les pays de l’UE visent à ramener la proportion d’élèves quittant prématurément l’enseignement et la formation à moins de 9 % d’ici 2030. Les chiffres recueillis depuis 2002 confirment que la majorité des pays européens ont déjà atteint cet objectif.
Le média italien Openpolis, l’un de nos partenaires au sein d’EDJNet, a analysé les statistiques concernant les jeunes Européens âgés de 18 à 24 ans ayant quitté l’école avec, au maximum, un diplôme de fin d’études secondaires inférieures. Selon lui, les résultats positifs de l’UE doivent être pris avec des pincettes.
En effet, la baisse des taux d’abandon scolaire précoce observée dans l’ensemble de l’UE n’est pas répartie de manière homogène. Alors que l’Europe du Sud s’est attaquée de front au problème et a réussi à maintenir les élèves à l’école, les pays d’Europe du Nord semblent aller dans la direction opposée.
« Au cours de la dernière décennie, Chypre est passée d’un taux inférieur à 9 % (6,8 % en 2014) à 11,3 % aujourd’hui », selon Openpolis. « L’Allemagne, qui avait atteint ses objectifs pour 2020 dès 2014 avec un taux de 9,5 %, a régulièrement dépassé les 12 % au cours des quatre dernières années. La Lituanie, bien qu’elle reste en dessous de 9 %, est passée de 5,9 % en 2014 à 8,4 % aujourd’hui. Au Danemark, le taux d’abandon était de 8,1 % en 2014, mais il s’est établi à 10,4 % au cours des deux dernières années. »
Selon les statistiques recueillies par Openpolis, la Belgique se trouve dans une situation similaire, bien qu’à une échelle moindre. Avec un taux d’abandon précoce de 6,7 % en 2021, le chiffre prévu pour 2024 était de 7 %.
Cette disparité régionale significative est également évidente au sein des pays de l’UE, note Openpolis : « Un facteur clé […] est également l’éloignement de la région dans laquelle on vit. » L’accès à l’enseignement supérieur ou aux programmes de formation est tout simplement plus limité pour les personnes vivant dans des zones moins urbanisées. « Les pays qui rencontrent le plus de difficultés à faire participer les adultes (âgés de 25 à 64 ans) à des programmes de formation pour adultes sont également ceux où l’écart entre les zones urbaines et rurales est le plus important. »
L’analyse d’Openpolis montre que tout le monde ne bénéficie pas d’un accès égal à l’éducation. Et les disparités régionales ne sont pas le seul facteur qui fait obstacle à l’accès à l’éducation. La pauvreté et l’exclusion sociale jouent un rôle fondamental.
Les minorités restent négligées
C’est dans la cour de récréation et en classe que les enfants apprennent généralement comment fonctionne la société. Malheureusement, c’est aussi à l’école que les inégalités peuvent se renforcer pour la première fois. Par exemple, un élève en situation de handicap court un risque plus élevé de décrochage scolaire. Il en va de même pour les élèves dont les parents sont confrontés à des difficultés économiques ou qui sont issus d’une minorité.
Selon les données d’Eurostat, les personnes d’origine étrangère – en particulier celles originaires de pays hors de l’UE – sont plus susceptibles de quitter prématurément le système d’éducation et de formation. En 2024, la proportion à l’échelle de l’UE de jeunes âgés de 18 à 24 ans nés dans leur pays de résidence ayant quitté prématurément le système éducatif s’élevait à 8,1 %. Ce chiffre s’élevait à 21,3 % pour les personnes originaires d’un pays de l’UE autre que leur pays de résidence, et à 23,8 % pour celles originaires de pays hors UE.
En résumé, la population locale d’un pays donné est bien moins susceptible d’abandonner l’école que les personnes d’origine étrangère. Les personnes qui ne sont pas originaires de pays de l’UE sont les plus exposées au risque d’abandon scolaire. Cette disparité entre la population locale et la population étrangère varie d’un pays à l’autre. En Belgique, un écart de 12,3 points de pourcentage séparait la population locale (6,5 %) des ressortissants de pays non membres de l’UE (17,1 %) en matière de décrochage scolaire en 2024. Cet écart atteint 31,5 points à Chypre (4,2 % pour la population locale, 35,7 % pour la population non européenne).
Compte tenu des difficultés d’apprentissage rencontrées par les élèves issus de groupes sous-représentés, la tentation est forte de recourir à une forme de « ségrégation scolaire », c’est-à-dire d’isoler ces élèves dans des écoles ou des classes spécialisées. Cela risque d’exacerber les inégalités.
Comme l’explique une publication de 2017 du Commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe : « Les enfants en situation de handicap scolarisés dans des écoles spécialisées n’obtiennent généralement pas de diplôme reconnu et ont un accès limité à l’enseignement secondaire et supérieur. Malgré l’absence de données fiables, il semble qu’une fois scolarisés dans des écoles spécialisées, ils parviennent rarement à se réintégrer dans l’enseignement ordinaire. » Le Commissaire note qu’un tel isolement ne peut que marginaliser davantage les personnes en situation de handicap, ajoutant que ce phénomène touche également d’autres minorités, telles que les enfants issus de l’immigration ou de la communauté rom.
Le manque d’intérêt manifesté par certains gouvernements européens à l’égard des élèves vulnérables – et, plus largement, à l’égard de l’éducation en général – a inévitablement suscité des inquiétudes quant à une baisse de la qualité de l’enseignement.
En Belgique, les cas où des enseignants doivent gérer une classe de dix enfants ou plus ne parlant pas la langue sont désormais si fréquents qu’ils ont attiré l’attention de CODE. Eden Glejser voit dans le « mépris politique et institutionnel » la racine du problème.
Évoquant notamment les milliers de décisions de justice qui ont contraint le gouvernement à fournir un hébergement aux demandeurs d’asile – une obligation qui n’a pas été respectée, entraînant des amendes de plusieurs millions d’euros –, Eden Glejser affirme que « lorsqu’il s’agit des enfants et, plus généralement, des migrants arrivant en Belgique, on constate un véritable mépris qui s’aggrave d’année en année ». Eden Glejser est convaincue que le problème fondamental découle d’un manque d’intérêt qui persiste d’une session législative à l’autre.
« Nous savons très bien que les enfants migrants ont autant droit à l’éducation que n’importe quel élève belge, mais nous avons le sentiment que c’est un fardeau [pour les autorités] de devoir dégager des ressources financières pour le garantir », explique-t-elle. Ces préoccupations, note-t-elle, peinent à remonter de la base jusqu’aux décideurs.
Comment pourrait-on donc réduire les taux de décrochage scolaire ? Pour Eden Glejser, une part importante du travail doit être effectuée dès le début du parcours scolaire. Cela permettrait de réduire le nombre de cours de rattrapage nécessaires, d’alléger la pression sur les services de maintien scolaire et de préserver la santé mentale des élèves. Une meilleure prévention passe également par un meilleur accompagnement : proposer des parcours éducatifs qui tiennent compte des besoins et des aspirations concrets des élèves.
On ne peut ignorer la nature systémique de ce problème. On est parfois tenté de considérer le décrochage scolaire comme un problème individuel. Il est plus pertinent de reconnaître qu’il résulte d’inégalités qui, loin de contourner la salle de classe, y sont au contraire les plus manifestes. Les minorités sexuelles et de genre, les personnes issues de l’immigration et celles en situation de handicap en subissent les effets les plus directs. Comme le dit Eden Glejser :
L’éducation est un droit, mais il faut admettre que, malheureusement, elle reste trop souvent un privilège.
7 avril 2026.
Article publié initialement sur le site Vox Europe, republié par le site Réseau européen pour le journalisme de données et diffusé par sa lettre d’information.
Cet article est publié en collaboration avec le Réseau européen de journalisme de données dans le cadre du projet ChatEurope et est diffusé sous licence CC BY-SA 4.0.
Source originale : https://voxeurop.eu/en/belgiums-first-education-system-marginalised-students-behind/.


