Le tourbillon qui a englouti Peppino Impastato

HOMMAGE
Le 9 mai 1978, Peppino Impastato, militant de l’organisation de gauche radicale italienne Democrazia Prolétaria (dissoute en 1991 et qui appartenait au même courant politique international que l’organisation Pour le Socialisme qui financait et soutenait le journal POUR jusqu’ à la séparation en décembre 1980, autodissoute en 1984), militant des luttes ouvrières, paysannes,  écologiques et antimafia,  et un des  coordinateurs des groupes de la gauche radicale en Sicile, candidat aux élections municipales à Cinisi (Sicile), était assassiné par la mafia (attaché sur une voie ferrée, une charge de TNT sous lui).

Deux jours plus tard, la population de Cinisi l’élisait comme conseiller municipal. Le 9 mai 1979, le Centre sicilien de documentation et Democrazia Prolétaria organisent en Sicile la première manifestation antimafia de l’histoire de l’Italie, à laquelle participèrent plus de 2000 personnes. Il a fallu attendre 2002, après plusieurs fermetures puis réouvertures du dossier judiciaire pénal, pour que Gaetano Baladamenti, un des parrains siciliens (également condamné fin des années 1980 à New York à 45 années de réclusion criminelle pour trafic de drogue dans le dossier Pizza Connection) soit condamné comme donneur d’ordre de ce meurtre.

Peppino Impastato, avec Pio La Torre, député communiste assassiné le 30 avril 1982 par la mafia à Palerme, étaient tous deux considérés comme les potentiels dirigeants d’un mouvement antimafia de masse en Sicile. POUR Press leur rend hommage.

Victor Serge, chroniqueur POUR Press, 26 mai 2026.

 

Il y a 48 ans, le militant de la gauche extraparlementaire qui, avec Pio La Torre, allait incarner la lutte sociale contre la mafia, était assassiné

La mort de Peppino Impastato, militant de la gauche extraparlementaire sicilienne assassiné le 9 mai 1978, a connu le sort singulier d’avoir d’abord été négligée, voire dénigrée comme la conséquence d’un acte terroriste ; puis, après le film de Marco Tullio Giordana, I Cento Passi (2000), elle a fait l’objet d’une réhabilitation tardive, voire d’une glorification. En particulier, lors de cette deuxième phase, on a procédé à une reconstruction arbitraire de la figure de Peppino Impastato. Présenté comme un modèle de civisme et de légalité (au sens bourgeois), leader charismatique qui, grâce à ses qualités thaumaturgiques, parvenait à se constituer une suite de contemporains résignés, mais au fond voués à l’échec dans une Sicile prise en otage par la pieuvre mafieuse.

Dans le cas d’Impastato également, le schéma consistant à héroïser sa figure s’est imposé, le sortant de l’ordinaire, à l’instar des récits construits autour des figures de Giovanni Falcone et Paolo Borsellino, réduits à des icônes de l’antimafia de cérémonie qui prévaut aujourd’hui. « Heureux le pays qui n’a pas besoin de héros », disait Bertolt Brecht. Cela n’a jamais été aussi vrai que dans le cas de l’Italie contemporaine, où le processus d’héroïsation est directement proportionnel au vide de projets et de classe politique qui nous afflige.

C’est pourquoi il est nécessaire de laïciser la figure de Peppino Impastato, afin de lui redonner le rôle et la profondeur humaine qui la caractérisaient. Pour ce faire, il faut naviguer entre les deux polarités mentionnées, en procédant à une recontextualisation de son histoire. Sa mort tragique, comme on le sait, a coïncidé avec la découverte du cadavre d’Aldo Moro via Caetani. Un événement crucial, qui n’a toujours pas été suffisamment pris en compte sur le plan politique. Dont la portée fut énorme au niveau international, et qui, par conséquent, ne pouvait inévitablement que faire de l’ombre à la mort d’un jeune militant sicilien de la gauche radicale.

Ce sont précisément l’orientation politique d’Impastato et le contexte local dont il était issu qui constituent un élément central de l’étouffement de l’affaire. Il faut prendre conscience du fait que, à cette époque, tout le monde doutait de l’existence, ou du moins de la nature de la mafia. Il a fallu l’assassinat du général Carlo Alberto Dalla Chiesa, en septembre 1982, pour que le Parlement approuve l’introduction, dans le code pénal, de l’article 416-bis, qui prévoit le délit d’association de malfaiteurs de type mafieux. Par conséquent, le fait que quelqu’un promeuve la lutte antimafia, qu’il le fasse en organisant une radio indépendante et qu’il lance des initiatives de protestation massives, semblait quelque peu en décalage avec les discours officiels de l’époque.

Surtout, cela ne cadrait pas avec les représentations de la Sicile, dépeinte comme une terre d’émigration, résignée, subordonnée au pouvoir clientéliste de la Démocratie chrétienne, accrochée à des coutumes archaïques associées à la mafia. Elle était le plus souvent perçue comme une expression folklorique du retard de l’île plutôt que comme le système de pouvoir criminel complémentaire à celui officiel, ce qu’elle était en réalité.

On en tire vite des conclusions : en Sicile, il ne pouvait y avoir qu’un terroriste, un marginal, agissant seul, qui se faisait exploser en posant un engin explosif. Bref, on croyait davantage à la représentation de la réalité qu’on ne cherchait à établir la vérité.

À ce stade, la deuxième polarité entre en jeu. Peppino Impastato en héros solitaire, champion de la légalité. À l’instar des juges de Palerme. Comme Placido Rizzotto. Mais tous ces héros devraient éveiller des soupçons : et si, par hasard, il y avait toujours eu en Sicile un mouvement antimafia généralisé, auquel il faudrait relier tous ces syndicalistes, militants, magistrats et journalistes qui tentaient de s’opposer à la bourgeoisie mafieuse ?

La figure de Peppino Impastato n’est pas une fleur dans le désert. La Sicile de ces années-là, où il commence à faire de la politique, disposait d’un PCI qui entretenait encore la mémoire des luttes paysannes des années 40, qui dénonçait, à travers la figure de Pio La Torre, le sac de Palerme. Le quotidien L’Ora, contrôlé par Botteghe Oscure, citait depuis des années noms et prénoms, s’attirant ainsi une bombe placée sous son siège par les Corleonesi et la lupara bianca de Mauro De Mauro. En 1972, Giovanni Spampinato, un autre jeune reporter de L’Ora, qui avait réussi à dénoncer les liens entre l’extrême droite et le crime organisé, avait été assassiné à Raguse. À Catane, entre-temps, Pippo Fava commençait ses enquêtes sur la mafia qui allaient le conduire à la mort en 1984.

Peppino Impastato, cependant, se forme au sein de la gauche extraparlementaire palermitaine de ces années-là, au sein de laquelle se distinguent les féministes, ainsi que les nombreuses activités telles que l’occupation des logements sociaux et l’organisation de réseaux de soutien aux familles sous-prolétariennes du centre historique et des nouveaux quartiers. C’est précisément l’un des fruits de cette expérience, le Centre sicilien de documentation qui porte son nom, fondé par Umberto Santino et Anna Puglisi, qui se battra, avec succès, pour rouvrir l’enquête sur sa mort. Le monde catholique commençait lui aussi à bouger, avec le Centre Pedro Arrupe et la revue Segno donnant naissance à un think tank de penseurs hérétiques, qui trouvaient un soutien auprès du cardinal Salvatore Pappalardo, qui s’était immédiatement positionné contre la mafia.

De ce tableau, il ressort que la Sicile de Peppino Impastato, loin d’être résignée, possédait ces ferments capables de produire des mobilisations civiles et politiques susceptibles de remettre en cause les rapports de force de l’époque. Par conséquent, la figure d’Impastato est tout sauf un épisode isolé.

Que manquait-il à cette Sicile ? Certainement un soutien politique solide. Le PCI sicilien, anticipant les scénarios nationaux, s’est empêtré dans le compromis historique, dispersant en peu de temps un patrimoine politique qui lui avait permis d’obtenir en Sicile, jusqu’au début des années 70, un taux de consensuel électoral supérieur à la moyenne nationale. Entre Rome et Milan, en revanche, on a continué à perpétuer la lecture coloniale de la Sicile et du phénomène mafieux. À tel point que ce n’est qu’à la suite de l’assassinat d’un fonctionnaire de l’État originaire du Nord que l’existence de la mafia a été reconnue. Pourtant, des crimes de haut vol avaient été commis avant même celui de Dalla Chiesa. Mais ils n’avaient pas suscité le même tollé politico-médiatique.

Bien sûr, le bloc de pouvoir qui prédominait en Sicile à cette époque avait tout intérêt à perpétuer ces récits dominants, afin de défendre son réseau de pouvoir. Avec la mort de Peppino Impastato, puis celle de Pio La Torre, l’occasion de lancer une lutte sociale contre la mafia a été manquée. Laissant le terrain libre à la lutte institutionnelle et commémorative. En aspirant Peppino dans un tourbillon au sein duquel, nous en sommes sûrs, il se serait senti mal à l’aise.

*Vincenzo Scalia est professeur associé en sociologie de la déviance à l’Université de Florence. Il s’intéresse aux prisons, au crime organisé et aux abus policiers. Il a enseigné et mené des recherches au Mexique, en Argentine et en Angleterre. Son dernier ouvrage s’intitule Incontri troppo ravvicinati? (manifestolibri, 2023).

 

Vincenzo Scalia,
maître de conférence en sociologie à l’Université de Florence, 9 mai 2026.

Article d’un contributeur externe publié sur le site Jacobin Italie, en accès public libre et à diffusion possible sur les réseaux sociaux.
A LIRE, en accès  libre, articles en italien, traduction en français disponible lors de la consultation.
●Sur Jacobin Italie, une très riche interview de Luisa Impastato, nièce de Peppino Impastato, et de Giovanni Impastato, frère de Peppino Impastato, par Martina Lo Cascio, sociologue, et Marie Moise, doctorante en philosophie politique aux Universités de Padoue et Toulouse II, sur celui qui, selon son frère, “ne se considérait pas comme un héros”.
“La mémoire vivante de Peppino Impastato”, 9 mai 2021, Jacobin Italie.
●Sur Pressenza, un hommage d’Aurelio Angelini, coordinateur national du Mouvement Ecologiste et professeur aux Universités de Palerme et d’Enna.
“Peppino Impastato – 9 mai 1978”, 9 mai 2026.