Le conflit qui ravage la République démocratique du Congo a déjà fait plus de six millions de morts depuis 1996. Six millions de morts. Pour les Européens qui connaissent un tant soit peu leur histoire, ce chiffre est forcément particulièrement douloureux. En 2025, la mégapole de Goma, dans l’est du Congo, est tombée. Le conflit ethnique qui y fait rage, alimenté par les rebelles du M23, est une conséquence directe du génocide rwandais de 1994.
La Belgique porte une lourde responsabilité historique dans ce conflit. Au Rwanda, territoire sous mandat dans les années 1930, notre pays a renforcé la distinction entre Hutus et Tutsis, qui vivaient ensemble depuis des siècles. Ce facteur a contribué aux violences : en 100 jours, quelque 800 000 Tutsis et Hutus modérés ont été assassinés.
Théo Francken a commémoré ce massacre le 7 avril. Enfin, non, attendez. Il a commémoré les dix soldats belges qui y ont trouvé la mort. Tous ces Africains morts : pas un mot. Il s’en moque éperdument ; commémorer des Africains morts ne lui rapportera aucun vote. Premier constat douloureux.
Néocolonialisme
J’entends déjà les extrémistes de droite s’y mettre, avec leur discours prévisible : « Ah oui, voilà encore ce gauchiste bavard qui nous sort ses histoires des années 30. Bientôt, on parlera de Léopold II. Mais nous, les Belges d’aujourd’hui, on n’y peut rien, non ? Ces gens de l’époque sont tous morts. »
Se dérober à sa responsabilité historique me semble un jeu immoral et dangereux. Ce n’est qu’en connaissant son propre passé qu’on peut éviter de répéter les erreurs commises autrefois. Je crois qu’à travers l’Europe, nous répétons certaines erreurs du passé.
Mais même si ces minimalistes de l’histoire avaient raison : notre dette envers le Congo se prolonge encore aujourd’hui. Depuis des années, des décennies, le pays est pillé de ses précieuses matières premières par les puissances occidentales et leurs entreprises.
Le conflit dans l’est du Congo est aujourd’hui alimenté par les immenses richesses enfouies dans le sol. Or, diamants, étain, tungstène, coltan : le Congo devrait être l’un des pays les plus riches du monde. Pourtant, trois personnes sur quatre vivent dans une extrême pauvreté, devant survivre avec moins de 1,90 dollar par jour.
Théo Francken estime que nous avons adopté une attitude excessivement moralisatrice au Congo ces dernières années. De ce fait, d’importants projets ont échoué. Lesquels ? L’extraction du cobalt et du coltan, par exemple. Les Chinois sont en train de constituer de dangereux monopoles dans ce secteur. Nous devons nous appuyer sur le réalisme et non sur des vœux pieux, selon ce ministre.
En résumé : on s’en fout de la morale, on continue d’exploiter l’Afrique jusqu’à la moelle, l’argent, toujours l’argent. Deuxième constat douloureux.
Pour ceux qui douteraient encore de ces motivations mercantiles, je citerai également ce passage particulièrement clair de Joren Vermeersch, l’idéologue maison de la N-VA :
Au cours de la décennie précédente, la Belgique a organisé des missions de formation au Congo et fourni une aide au développement. À l’époque, ces efforts n’ont pas été suffisamment exploités pour servir nos intérêts économiques sur le terrain. Nous donnions par pure générosité, comme si nous avions une dette historique à rembourser. Cette attitude était déjà naïve alors. Aujourd’hui, elle est tout simplement néfaste. Avoir une présence économique au Congo n’est plus un luxe. C’est devenu crucial, tant pour notre pays que pour l’Europe dans son ensemble.
Entretien douloureux
Voici Anneleen Van Bossuyt et son voyage de dissuasion au Congo. Il est étrange qu’un parti si obsédé par l’argent le jette aussi facilement aux ordures, car tout le voyage est une entreprise totalement inutile.
Dès 2011, Melchior Wathelet effectuait une mission de dissuasion au Kosovo, devenue depuis une stratégie éprouvée pour les politiciens populistes de droite en pleine campagne de relations publiques. Cependant, une étude de 2018 indique que ces missions sont peu ou pas efficaces : les gens font bien plus confiance à leur famille et à leur entourage qu’à un émissaire d’un gouvernement étranger.
Je sais que les membres de la NVA auront du mal à le croire, mais les Congolais ne sont pas dupes ; ils savent pertinemment que les politiciens qui viennent prêcher contre l’immigration ne sont pas neutres et aimeraient bien les dissuader de venir. C’est un peu comme si un employé de Jupiler venait dire quelque part : « Quelques pintes par jour, ça ne fait pas de mal. »
« Vous êtes venue dire aux Congolais que vous ne les voulez pas en Belgique », lance un animateur de radio à Van Bossuyt lors d’une émission locale . Cela semble exprimer parfaitement le message de la ministre, pourtant elle cligne des yeux, visiblement gênée. Elle n’est pas habituée à une question aussi directe dans les médias belges.
« Non, non, c’est juste que le voyage n’en vaut pas la peine si vous demandez l’asile. Les gens sont les bienvenus pour affaires ou comme touristes. » Encore de l’argent. Troisième constat douloureux. S’ensuit un long monologue, durant lequel elle mentionne la Convention de Genève à trois reprises.
« Il y a une très longue histoire d’amour, et de “désamour”, de hauts et de bas », tente à nouveau le présentateur. « Que dire aux Congolais qui pourraient mal interpréter votre message ? La Belgique, pour nous, c’est un peu comme “chez nous”. Et puis vous dites : vous n’êtes pas obligés de venir, vous n’avez pas le droit de demander l’asile. Je pense que cela pourrait être mal perçu ? »
La ministre cligne des yeux à nouveau, comme si elle avait les yeux en feu. En Belgique, elle a le luxe d’ignorer la façon dont son message est perçu par son public cible ; elle en fait même un argument de vente. Mais ici, bien sûr, c’est impossible.
Deux poids, deux mesures
Peut-être espère-t-elle, à ce moment précis, que les Congolais qui écoutent l’émission ne consultent pas sa page Facebook. Celle-ci regorge de photos de vacances de ski luxueuses, de buffets de fromages somptueux et de maisons de vacances baignées d’une lumière magnifique. Elle mène manifestement la vie d’une femme blanche privilégiée, ayant passé la majeure partie de son existence dans des quartiers résidentiels huppés, portant des vêtements de marque et n’ayant jamais connu le confort matériel. Le genre de femme capable de mener une campagne acharnée contre le tramway de sa ville parce qu’elle s’est foulé le pied sur les rails.
Et puis, voilà que cette femme blanche et gâtée débarque à la radio au Congo, brandissant la Convention de Genève. Elle invoque hypocritement les traités internationaux relatifs aux droits de l’homme. Quiconque la suit depuis un certain temps sait, bien sûr, que son respect pour l’État de droit est quasi nul, que pour elle, les tribunaux ne sont que des instruments de politique, et qu’ils appliquent ou rejettent leurs jugements à leur guise.
Piller le Congo de ses richesses matérielles tout en vivant soi-même dans le luxe : voilà une possibilité. Accueillir chaleureusement les Congolais entreprenants qui souhaitent s’installer en Belgique : voilà une autre impossibilité. Le deux poids, deux mesures est flagrant. Il s’agit d’une interview complaisante qu’elle obtient sur une radio locale congolaise, manifestement orchestrée par le régime. Mais même dans ce contexte, l’absurdité totale de sa politique d’asile demeure indéniable.
« Je suis juste honnête », dit-elle en serrant les dents, « je pense que les gens ici sont parfois mal informés. Les Congolais qui n’ont pas le droit de séjourner en Belgique doivent rentrer chez eux. De préférence volontairement. Par la force si nécessaire. » L’interview s’achève sur ces mots. Sur une menace. En Europe et dans notre pays, les forces de police se voient accorder des pouvoirs de plus en plus étendus pour recourir à la violence contre les migrants sans papiers. Quatrième constat douloureux.
Fantaisie
Imaginez un peu être Belge d’origine congolaise. Avec ce voyage de dissuasion totalement superflu, la ministre révèle une fois de plus ce qu’elle pense réellement de ces personnes. Ce sont des citoyens de seconde zone, et en réalité, elle ne les veut pas. Culpabilité historique, pillage économique de l’Afrique : rien de tout cela ne l’affecte. Van Bossuyt aspire à un État majoritairement blanc. Voilà l’idéal. C’est limpide, à moins de refuser de le voir. Parallèlement à la montée manifeste du racisme ouvert, on observe également une forte dissonance cognitive au sein de la droite ces derniers temps.
Cependant, j’ai une mauvaise nouvelle pour vous, Madame la Ministre : tant que nous continuerons à exploiter et à appauvrir structurellement le Sud, il y aura des migrations économiques. Et avec la crise climatique engendrée par les pays riches, ce phénomène ne fera que s’amplifier. Le passé est toujours révélateur de l’avenir, et cette conclusion est inévitable. Les migrations ont toujours été et demeurent une force irrésistible, et l’idée d’un État-nation monoculturel s’est toujours révélée n’être qu’une vaine utopie. Je suis simplement honnête à ce sujet, car je crains que vous ne soyez mal informée.
15 avril 2026.
De Wereld Morgen, Licence Créative Commons.
Illustration : Ministre de l’Asile et de la Migration Anneleen Van Bossuyt. © European Union, 1998 – 2026, Attribution, via Wikimedia Commons
