Gendarmerie 2.0 : une approche militarisée du « maintien de l’ordre » vouée à l’échec

Grand Angle – Belgique, de nouveaux pas vers un Etat autoritaire ?
Le ministre de la Défense, Théo Francken, a annoncé travailler sur un projet de Gendarmerie 2.0, une brigade mobile calquée sur le modèle militaire. Il mène ce projet en collaboration avec le ministre de l’Intérieur, Bernard Quintin.

L’annonce de Francken fait suite à plusieurs tweets incisifs qu’il a publiés. Après les violences perpétrées par des jeunes lors de la manifestation syndicale du 9 octobre, Francken a notamment évoqué les « troupes de choc Antifa du PVDA ». Il a également laissé entendre que le ministère de la Défense avait ordonné l’utilisation du fusil d’assaut FN-303, arme controversée des forces de l’ordre, afin d’« intensifier la violence » et de « reprendre le contrôle ». « Le temps des concessions et des excuses est révolu », a-t-il déclaré avec défi. 

En réalité, l’armée utilise le FN 303 depuis un certain temps. Cependant, en décembre 2025, Francken a approuvé l’ achat d’une version modernisée du FN 303 , le FN Smart Protector 303T, équipé de technologies intelligentes.  

 

L’armée joue un rôle accru dans le maintien de l’ordre intérieur.

Il est loin d’être certain qu’une majorité parlementaire puisse être trouvée pour rétablir la gendarmerie. Celle-ci a été dissoute dans les années 1990 pour diverses raisons. Outre la fragmentation et le manque de coopération, la structure militaro-hiérarchique, la corruption et l’infiltration par l’extrême droite figuraient parmi les arguments ayant justifié sa dissolution. 

Des militaires patrouillent déjà aux côtés des forces de police dans les gares bruxelloises du réseau ferroviaire et de métro.

Le concept de Gendarmerie 2.0 s’inscrit néanmoins dans la vision de Francken, qui souhaite permettre à l’armée de jouer un rôle plus important dans le maintien de l’ordre public. Des soldats patrouillent déjà aux côtés des forces de police dans les gares et stations de métro bruxelloises (opération « Bouclier urbain » ) ainsi que dans d’autres lieux sensibles de la capitale.

La semaine dernière, pour la première fois, des soldats ont été déployés dans le cadre d’opérations de contrôle sur 118 trains. Francken s’en est vanté avec enthousiasme , soulignant que « beaucoup de drogue, d’argent et d’armes » avaient été saisies. Dans son style machiste habituel, il a poursuivi en lançant le slogan : « Nous devons reprendre le contrôle. »

Le ministre de la Défense aime à donner l’impression que nous vivons une crise sécuritaire permanente, conséquence du « laxisme de la gauche », et que l’armée est nécessaire pour maintenir et renforcer le monopole de l’État sur la violence. Or, outre le fait que, dans les démocraties libérales, les soldats ne devraient pas être déployés pour le maintien de l’ordre public, leur présence dans les lieux publics remplit actuellement une fonction essentiellement symbolique.

Un code de défense, attendu d’ici la fin de l’année, doit – comme l’a déclaré Francken devant la commission parlementaire le 12 décembre 2025 – « devenir le cadre de référence des missions et des pouvoirs de la Défense, y compris les missions nationales mentionnées dans l’accord de coalition ». Or, cet accord se limite pour l’instant à des missions de soutien sur des sites sensibles, tels que les centrales nucléaires, à partir du niveau d’alerte 3. Il n’est fait mention ni de forces de l’ordre militarisées, ni, a fortiori, de la création d’une brigade mobile de gendarmerie. 

 

Limiter les actions sociales

Le rétablissement de la gendarmerie est un fantasme pour l’extrême droite. Le Vlaams Belang affirme par ailleurs que Francken a fondé sa proposition sur un passage du plan de sécurité présenté ce printemps par le parti d’extrême droite. Ce plan évoque la création d’un « Corps de sécurité flamand », « sur le modèle de l’ancienne gendarmerie, doté d’un statut militaire et de la puissance de feu nécessaire pour lutter contre les bandes armées, le crime organisé et les violences extrêmes contre les forces de l’ordre et les services d’urgence ». 

L’importance que ces partis accordent à une police militarisée s’est construite au fil de l’histoire et s’inscrit dans la stratégie de formations comme la N-VA et le MR visant à réprimer les actions sociales, telles que les grèves et les manifestations politiques. En effet, l’intervention de la gendarmerie dans les conflits sociaux, en tant que force de maintien de l’ordre, constituait traditionnellement un rôle essentiel. 

Ce phénomène s’est produit pour la première fois à grande échelle en 1886, lorsque la gendarmerie a réprimé avec une violence particulière la première grande révolte ouvrière, causant de nombreux morts et blessés. Selon le code pénal de l’époque, les grèves constituaient une violation du droit au travail. Les meneurs de grève étaient considérés comme des fauteurs de troubles et sévèrement punis.

Dans son évaluation des services de police de 1997, la Commission sénatoriale des affaires intérieures cite d’autres exemples historiques pour souligner le caractère répressif du maintien de l’ordre public par la gendarmerie. C’est cette critique qui a mené à la réorganisation de la gendarmerie au début des années 1990. Les liens avec le ministère de la Défense ont été rompus et la « poursuite d’une politique purement répressive » a été abandonnée, au profit d’une plus grande importance accordée à la « police de proximité », selon les termes employés par la Commission sénatoriale dans son rapport de l’époque. 

À en juger par les intentions de Francken et le langage qui les accompagne, il souhaite renouer avec ce caractère répressif. « Une intervention armée comme celle de la gendarmerie autrefois », a déclaré le ministre de la Défense sur la chaîne X. 

Cependant, cette croyance en l’effet « bénéfique » d’une application violente de la loi est contredite par l’exemple français. En France, les Compagnies Républicaines de Sécurité (CRS) et la gendarmerie sont réputées pour leurs méthodes brutales et leur violence disproportionnée lors des manifestations, où l’on est généralement confronté à une violence encore plus grande. D’ailleurs, elles font l’objet de vives critiques depuis des années de la part d’organisations françaises et internationales de défense des droits humains, qui préconisent des méthodes de désescalade lors des manifestations – soit l’antithèse de l’approche répressive de « l’ordre public » prônée par Francken .

 

Francken doit dépenser 5 milliards par an

Mais la proposition de Francken de créer une brigade de police mobile militarisée répond à une autre motivation. Depuis le relèvement des dépenses militaires à 2 % du produit intérieur brut (PIB), Francken a dû trouver des moyens de dépenser des milliards – environ cinq milliards d’euros supplémentaires par an. 

Bien qu’un plan d’acquisition d’armements d’une valeur de 34 milliards d’euros soit prêt et en cours de mise en œuvre partielle, la signature d’un contrat n’implique pas des paiements immédiats. Cela pourrait prendre de nombreuses années. 

De plus, ces dépenses doivent encore augmenter dans les années à venir. Un objectif de 3,5 % du PIB d’ici 2035 pour les dépenses militaires directes, comme le souhaite l’OTAN, représente presque un doublement. L’avantage d’une application militarisée de la loi est qu’elle peut être comptabilisée comme une contribution à l’atteinte de cet objectif de l’OTAN. 

Dans tous les cas, une nouvelle gendarmerie va à nouveau fragmenter le travail de la police.

C’est désolant, car si les forces de police ont déjà les moyens de maintenir l’ordre, elles manquent cruellement d’effectifs et de moyens. La situation est encore plus préoccupante concernant leur capacité légale à infliger des sanctions, elle aussi confrontée à des coupes budgétaires. Quoi qu’il en soit, une nouvelle gendarmerie ne fera que fragmenter davantage le travail de la police, avec des missions qui se chevauchent et se concurrencent – ​​des problèmes qui avaient déjà motivé la décision, dans les années 1990, de dissoudre la gendarmerie alors en place. 

Cela ne change rien au fait que la proposition de Francken est avant tout motivée par des considérations idéologiques. Ses attaques virulentes contre la contestation sociale, son discours anti-immigration, son intolérance envers les voix dissidentes, etc., doivent être interprétés à la lumière de sa conception de la « culture sécuritaire ». 

Le service militaire garantira une plus grande discipline chez les jeunes, davantage d’armes nous protégeront, la présence de soldats dans les rues assurera la sécurité, et le futur Code de défense est censé conférer à l’armée un rôle accru en temps de crise (et pour Francken, nous sommes en crise depuis longtemps). Dans un tel discours sécuritaire militarisé, on laisse peu de place aux causes de l’insécurité – qu’elles soient locales ou internationales – et à l’importance accordée à la prévention et à la désescalade.

 

Ludo de Brabander,
21 octobre 2026

Ludo de Brabandeer, infimier et licencié en presse et communication de l’Université de Gand, travaille pour l’Asbl flamande VREDE  Vzw, dont il est le porte-parole.
De Wereld Morgen, Licence Créative Commons.
Traduction POUR Press.
A LIRE, en accès libre,
■Sur Ma Tribune.be, journal en ligne des Interrégionales wallonne et bruxelloise de la CGSP. Le nouveau Code Pénal, composé de 2 titres (le premier définissant les principes généraux, le second les infractions,  les libertés publiques et civiles)  a été adopté par le Parlement le 22 février 2024, sous le gouvernement Vivaldi (vote du titre I par tous les partis de la coalition Vivaldi PS Vooruit Ecolo Groen MR OpenVLD CDV,  et par le PTB, abstention des Engagés, de la NVA et du Vlaams Belang; vote du titre II par les partis de la coalition Vivaldi, abstention du PTB, des Engagés,  de la NVA et du Vlaams Belang, ces 2 derniers partis trouvant cette partie trop laxiste), pour entrée en vigueur (repoussée) au 1 septembre 2026. Appeler à désobéir à une loi, tenir un piquet de grève, bloquer une route : à partir de quand l’action collective devient-elle une infraction pénale ? Le nouveau Code Pénal redessine certaines frontières entre mobilisation légitime et comportement sanctionnable et reconnait certaines luttes sans nécessairement mieux protéger ceux qui les mènent. Pour les syndicats, associations et mouvements citoyens, ces changements ne sont pas qu’une affaire de juristes : ils touchent directement aux moyens d’agir, de protester et de défendre une cause. Le juge tranchera avec les outils que lui a fourni le législateur et celui-ci a fait le choix d’une certaine fermeté.  La clause de protection propre à l’entrave à la circulation a été retirée, l’atteinte méchante à l’autorité de l’Etat reste vague, et des notions comme “le dessein de nuire” ou “l’intention méchante” restent ouvertes à l’interprétation. A l’inverse, les avancées que constituent l’écocide et le mobile discriminatoire restent largement symboliques.
Anne-Sophie Bouvy, doctorante  et chercheuse en droit public à l’UCL Louvain, revient de manière documentée, avec trois exemples (appel à désobéir à une loi, blocage d’un axe routier et le piquet de grève) sur ces différents aspects. Restent à voir comment les parquets et les juges se saisiront de ces textes. Le législateur, lui, a donné le ton.
●”Mobilisations collectives : ce que change le nouveau Code pénal”, Anne-Sophie Bouvy,  16 octobre 2026.
■Sur le site d’Amnesty International Belgique, la carte blanche d’Amnesty International, également publiée sur le site du journal Le Soir, revient de manière détaillée sur et contre  le projet de loi en la matière, actuellement soumis au Parlement pour débat.
●”Même revu, le projet de loi Quintin nuit à la liberté d’association”, Carine Thibaut, directrice de la section francophone d’Amnesty International Belgique, et Wies de Graeve, directeur de la section néerlandophone d’Amnesty International Belgique, 21 octobre 2026.

Illustration :M0tty, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons


By De Wereld Morgen

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