Dominer le monde ? Vers une monnaie mondiale privée dominant les États

Riccardo Petrella, politologue et militant pour une globalisation citoyenne, et André Peters, analyste à une grande institution financière publique belge, font face à un large public pour parler démocratie monétaire et prédation financière. Cette conférence organisée par POUR en partenariat avec la Vénerie/Espace Delvaux s’est déroulée le 17 janvier 2020, et un mois plus tard nous sortons sa captation dans son intégralité. Après les allocutions initiales des deux orateurs, la salle a eu droit à la parole et les questions du public ont permis d’entrevoir de nouveaux enjeux et de nouvelles approches : “qu’en-est-il de bitcoin et de ses prétentions égalitaristes ?” “Est-il imaginable de refonder notre société sur le principe du don ?” “Comment lutter face au discours des dominants ?” Sur plus de 2h30, les discussions furent animées sur la thématique du pouvoir de faire monnaie. Retrouvez également en vidéo notre interview d’André Peters prolongeant ce débat passionant, et le cycle de conférences de Riccardo Petrella sur les défis mondiaux actuels.


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Extrait de Riccardo Petrella

“Le système actuel financier est despotique. Si on n’élimine pas les principes sur lesquels le système financier est basé, il n’y aura pas de démocratie. Et donc, il faut avoir ce courage de dire : « nous sommes à un tournant de l’histoire où l’affirmation de l’humanité, des êtres humains, passe par la destruction du système sociétal qu’ils ont construit. » Il est vrai que nous sommes dominés par ce principe que toute chose peut être l’objet de propriété. Et un des droits fondamentaux qui a été reconnu, parmi les 30 droits de la Déclaration universelle, c’est le droit de propriété privée. C’est-à-dire qu’on a hypothétisé que toute forme de vie peut être l’objet d’appropriation privée. Bien sûr, les États et les communautés ont limité ce droit en revendiquant la suprématie de la propriété de l’État, ou de la collectivité, ou du roi… Et c’est ainsi qu’ils ont limité un tout petit peu les dérives et la force de la propriété privée. Nos sociétés occidentales, notamment dans les pays scandinaves, avaient obtenu un certain ajustement qui avait permis de limiter la propriété privée, tout en limitant la propriété publique. Et l’une des formes qui a permis aux sociétés scandinaves de réaliser une régulation du vivre-ensemble, des échanges, de la richesse… fût justement la fiscalité, la fiscalité publique, c’est-à-dire la manœuvre qu’on faisait de la monnaie, c’est-à-dire de la valeur créée par une société, en prétendant que la collectivité avait le droit de prélever une partie de la richesse produite, exprimée en monnaie, pour constituer les ressources financières de la collectivité dans le but de financer collectivement les biens et les services d’intérêt collectif. C’était ça le truc, et c’était effectivement l’affirmation qui avait été retenue par pas mal d’économistes, comme nécessaire et indispensable, notamment Keynes, qui avait dit : “la monnaie est un instrument de la souveraineté de l’État pour que l’État soit capable d’offrir à ses citoyens les droits et l’accès aux droits que l’État reconnaît.” Et c’est pour ça que la fiscalité redistributive était devenue un instrument remarquable et démocratique à travers lequel l’État et la finance publique finançaient justement l’eau, finançaient les trains, finançaient la route, finançaient les hôpitaux, finançaient les écoles… La culture despotique du marché, et la culture despotique de l’argent a dit : “ça c’est un vol !” Il ne faut pas que l’État et la collectivité volent la richesse des gens. Le résultat c’est que depuis 40 ans de ces convictions, tous les partis politiques, qu’ils soient de gauche – sauf certains – ou de droite, font la course entre eux pour dire : “c’est moi qui réduis les taxes mieux que toi.” La réduction des taxes est devenue un objectif politique de la justice et de la démocratie. Et c’est pour cela que la réduction des taxes et des impôts a réduit complètement toutes les recettes fiscales, et donc les capacités financières de la collectivité, et la collectivité dit : “mais je n’ai plus l’argent…” Je n’ai plus l’argent pour financer l’école, je n’ai plus l’argent pour financer la recherche. À l’époque de mon travail à la Commission sur la science et la technologie, j’ai essayé de me battre un tout petit peu pour maintenir qu’au moins, le financement de la recherche soit surtout une prérogative de l’État et de la collectivité. Pas du tout. La Commission européenne, lors d’un Conseil des Ministres de l’UE a déclaré, en 1987, que 70% de la recherche en Europe devait être financée par le secteur privé. Et c’est pour cela qu’on a donné les brevets : les brevets sur le vivant, les brevets sur la connaissance, les brevets sur les algorithmes… Donc j’ai été un peu long sur la question de la propriété, mais je pense que vous avez bien fait de la poser la question, parce que la question propriétaire est l’une des questions fondamentales de notre société.”

 

Extrait d’André Peters

“La civilisation qui a duré le plus longtemps, c’est la civilisation égyptienne. 3000 milles ans d’histoire. Une civilisation relativement pacifique, qui n’était pas esclavagiste, comme beaucoup le pensent, en fait, vivait avec des taux d’intérêt négatifs, et a vécu pendant 3000 ans avec des taux d’intérêt négatifs. Alors, ça peut être un petit peu paradoxal parce que c’était pas une économie monétaire, c’était une économie agricole. Et donc, les agriculteurs, en Égypte, la source de vie, l’élément primordial de la vie en Égypte, c’était la culture du blé et c’était l’évolution du Nil. Les crues du Nil, et puis le fait que le Nil dépose des sédiments sur des terres qui soient fertiles, puis faire repousser du blé. Et donc, la question de la vie a créé la question de la monnaie. Si certaines années, le Nil ne montait pas, il fallait avoir des réserves. Et donc la civilisation égyptienne avait mis en place, dans les temples, des immenses greniers à blé. Et donc les agriculteurs venaient déposer le blé dans la réserve, le stock, et recevaient des petites tablettes en échange. Des tablettes qui pouvaient être réutilisées dans des échanges marchands, dans d’autres endroits et pouvaient acheter du matériel, etc. Et si vous veniez avec votre tablette en disant : « j’avais déposé 100 kg de blé, je voudrais les récupérer. » En fait, jamais les gens ne récupéraient leur 100 kg de blé. Parce que le temple disait : « ah mais, les souris sont passées, moi aussi le temple, je dois garder ce blé, il y a toute une série de gardes autour du temple, j’ai des frais dans l’aménagement, je dois garantir l’imperméabilité du temple. » Et donc, en fait, les 100 kg que tu as déposés, tu n’en reçois plus que 95. Et donc, en fait, cette civilisation qui était probablement une des civilisations les plus pacifiques, qui nous a laissé les plus beaux monuments de l’histoire, a vécu pendant 3000 ans avec des taux d’intérêt négatifs sur une monnaie réelle qui s’appelle le blé. Et si aujourd’hui, quand on dit : « j’ai beaucoup d’argent, j’ai beaucoup de blé. » Croyez-moi que c’est pas une expression qui est là par hasard dans notre tête. C’est une expression qui vient de très loin dans notre histoire, et probablement qu’elle vient de ces origines-là, où en fait le blé c’était la source de la vie, c’était la source de l’argent et c’était la source de la richesse.”