« Nous devons repenser notre approche de la biodiversité » : entretien avec Camille Parmesan, écologiste au GIEC et « scientifique réfugiée »

Les exilés du Trumpisme

C’est une écologiste reconnue dans le monde entier pour avoir été la première à démontrer sans équivoque l’impact du changement climatique sur une espèce sauvage : le papillon Edith’s checkerspot. Ces dernières années, cependant, Camille Parmesan a été interviewée non seulement pour son expertise sur l’avenir de la biodiversité dans un monde en réchauffement ou pour sa contribution au prix Nobel décerné au GIEC, mais aussi pour son statut de scientifique réfugiée.

À deux reprises dans sa vie, elle a choisi de s’installer dans un autre pays afin de pouvoir continuer à travailler dans un environnement politique favorable à la recherche sur le changement climatique. Elle a quitté l’Amérique de Trump en 2016, puis la Grande-Bretagne post-Brexit. Elle vit aujourd’hui à Moulis, dans l’Ariège, au sud-ouest de la France, où elle dirige la Station d’écologie théorique et expérimentale du CNRS.

S’entretenir avec elle permet de mieux comprendre comment protéger la biodiversité – dont les réactions au changement climatique ne cessent de surprendre les scientifiques –, ce qu’il faut faire face à des espèces qui s’hybrident de plus en plus, et comment poursuivre la recherche sur une planète de plus en plus sceptique face au changement climatique.

 

The Conversation : Vos premiers travaux sur les habitats du papillon Edith’s checkerspot vous ont rapidement valu une reconnaissance internationale. Concrètement, comment avez-vous démontré qu’un papillon pouvait être affecté par le changement climatique ? Quels outils avez-vous utilisés ?

Camille Parmesan : Une camionnette, une tente et un filet à papillons, de bonnes lunettes de lecture robustes pour repérer les œufs minuscules et les dégâts causés par les chenilles sur les feuilles, un carnet et un crayon pour prendre des notes ! Sur le terrain, on n’a pas besoin de plus que cela. Mais avant de mener mes travaux sur le terrain, j’avais passé un an à faire le tour des musées à travers tous les États-Unis, de quelques-uns au Canada, et même à Londres et à Paris, pour rassembler toutes les données sur le papillon Edith’s checkerspot. Je recherchais des informations de localisation très précises, du genre « il se trouvait à cet endroit, à un kilomètre et demi de Parsons Road, le 19 juin 1952 », car cette espèce vit en très petites populations et est sédentaire. Ce processus m’a pris à lui seul environ un an, car à l’époque, il n’existait pas de données numérisées et je devais examiner les spécimens épinglés et noter à la main les informations relatives à leur collecte.

Une fois sur le terrain, mon travail consistait à visiter chacun de ces sites pendant la saison de vol du papillon. Comme la saison ne dure qu’environ un mois, il faut estimer quand ils voleront à chaque endroit afin de mener un recensement correct. Pour cela, on commence par chercher les adultes. Si on ne voit pas d’adultes, on ne s’arrête pas là. On cherche des œufs, des traces de toile, comme des morceaux de soie, des dégâts causés par les larves hivernantes qui commencent à se nourrir…

On examine également l’habitat : y a-t-il une bonne quantité de plantes hôtes en bonne santé ? Une bonne quantité de plantes nectarifères en bonne santé pour nourrir les adultes ? Si l’habitat n’était pas favorable, cet endroit n’était pas inclus dans mon étude. Car je voulais isoler l’impact du changement climatique d’autres facteurs tels que la dégradation de l’habitat, la pollution… Sur les sites les plus vastes, j’ai souvent examiné plus de 900 plantes avant d’avoir le sentiment d’avoir suffisamment recensé.

 

Aujourd’hui, lorsque vous retournez dans les champs que vous avez commencé à surveiller il y a des décennies, voyez-vous des choses que vous n’étiez pas en mesure de voir au début de votre travail ?

C. P. : Je sais désormais chercher des choses que je ne cherchais pas vraiment quand j’ai commencé il y a 40 ans, ou que mon mari Michael [le biologiste Michael Singer] ne cherchait pas quand il a commencé il y a 50 ans. Par exemple, nous avons découvert que la hauteur à laquelle les œufs sont pondus est désormais un peu plus élevée, ce qui s’avère être une adaptation très significative au changement climatique.

Les œufs sont pondus plus haut parce que le sol devient beaucoup trop chaud. L’été dernier, nous avons mesuré des températures de 78 °C (172,4 °F) au sol. Ainsi, si une chenille tombe, elle meurt. On peut également voir des papillons se poser puis s’envoler immédiatement, car il fait bien trop chaud pour leurs pattes ; ils vont alors se poser sur la végétation ou sur vous.

À mes débuts, je n’aurais jamais pensé que la hauteur à laquelle les œufs sont pondus pouvait avoir de l’importance. C’est pourquoi il est si important pour les biologistes d’observer simplement l’organisme qu’ils étudient, son habitat, et d’y prêter vraiment attention. Je vois aujourd’hui beaucoup de jeunes biologistes qui veulent se précipiter, attraper un tas de leur organisme, l’emporter au laboratoire, le broyer pour faire de la génétique ou l’étudier en laboratoire. C’est très bien, mais si vous ne passez pas de temps à observer votre organisme et son habitat, vous ne pouvez pas relier tous vos résultats de laboratoire à ce qui se passe réellement dans la nature.

 

Grâce à votre travail et à celui de vos collègues, nous savons désormais que les organismes vivants sont fortement affectés par le changement climatique et que de nombreuses espèces doivent modifier leur aire de répartition pour survivre. Mais nous savons aussi qu’il peut être difficile de prédire où elles pourront persister à l’avenir. Alors, que peut-on faire pour les protéger ? Où devrions-nous protéger des terres pour elles ?

C. P. : C’est la grande question qui tourmente les biologistes de la conservation. Si vous assistez à des réunions sur la biologie de la conservation, vous verrez que beaucoup de gens sont déprimés parce qu’ils ne savent pas quoi faire. Nous devons en fait changer notre façon de concevoir la conservation, en nous éloignant d’une protection stricte pour nous orienter vers quelque chose qui s’apparente davantage à un bon portefeuille d’assurance. Nous ne connaissons pas l’avenir, c’est pourquoi nous devons élaborer un plan très flexible, que nous pourrons ajuster au fur et à mesure que nous observons ce qui se passe sur le terrain. En d’autres termes, ne vous enfermez pas dans un seul plan. Commencez plutôt par un éventail d’approches, car vous ne savez pas laquelle fonctionnera.

Nous venons de publier un article sur l’adaptation, pour la conservation des terres, de certaines approches décisionnelles qui existent depuis les années 1960 dans des domaines connus pour être imprévisibles, comme l’économie, par exemple, ou la politique de l’eau en milieu urbain, où l’on ne sait pas à l’avance si l’année sera pluvieuse ou sèche. Les urbanistes ont donc mis au point ces approches pour faire face à l’incertitude.

Avec les ordinateurs modernes, on peut simuler 1 000 scénarios futurs et se demander : si nous prenons cette mesure, que se passe-t-il ? Et on constate que c’est positif dans certains scénarios, négatif dans d’autres, et pas trop grave dans d’autres encore. Ce que l’on recherche, c’est un ensemble de mesures dites « robustes » – qui donnent de bons résultats dans le plus grand nombre de scénarios possibles. Pour la conservation, nous avons procédé ainsi en partant de modèles bioclimatiques standard. Nous avions environ 700 scénarios pour 22 espèces. Il s’avère que si nous nous contentons de protéger les zones où ces espèces sont présentes aujourd’hui, la plupart des organismes ne survivent pas. Seuls 1 ou 2 % des scénarios prévoient effectivement que ces espèces se trouvent au même endroit. Mais que se passe-t-il si l’on protège non seulement les zones actuelles, mais aussi celles où l’on s’attend à ce qu’elles se trouvent 30 % du temps, 50 % du temps, 70 % et ainsi de suite ? On dispose de ces différents seuils. Et à partir de ces différentes possibilités futures, on peut déterminer, par exemple, que si l’on protège tel endroit et tel autre, on peut couvrir 50 % des zones où les modèles prédisent que l’organisme persistera à l’avenir. En procédant ainsi, on constate que certaines mesures sont en réalité assez efficaces, et qu’elles incluent des combinaisons de conservation traditionnelle et de protection de nouvelles zones en dehors des lieux où les espèces se trouvent actuellement. Protéger les zones actuelles est généralement une bonne chose, mais cela ne suffit souvent pas.

Il faut également garder à l’esprit que plus c’est grand, mieux c’est. Nous devons bien sûr continuer à protéger des terres, et plus elles sont grandes, mieux c’est, en particulier dans les zones à forte biodiversité. Il faut continuer à protéger ces lieux, car les espèces vont en partir, mais aussi en arriver. La zone pourrait finir par abriter un ensemble d’espèces complètement différent de celui d’aujourd’hui, tout en restant un point chaud de biodiversité, peut-être parce qu’elle comporte de nombreuses montagnes et vallées, ainsi qu’une diversité de microclimats.

À l’échelle mondiale, nous devons disposer de 30 à 50 % des terres et des océans sous forme d’habitats relativement naturels, sans nécessairement exiger une protection stricte.

Entre ces zones, nous avons également besoin de corridors pour permettre aux organismes de se déplacer sans être immédiatement tués. Si vous avez de vastes étendues de terres cultivées, des champs de blé par exemple, tout ce qui tente de les traverser risque de mourir. Il faut donc créer des habitats semi-naturels serpentant à travers ces zones. Si une rivière traverse la zone, un excellent moyen d’y parvenir consiste simplement à établir une large zone tampon de chaque côté de la rivière afin que les organismes puissent la traverser. Il n’est pas nécessaire que ce soit un habitat parfait pour un organisme en particulier, il suffit simplement qu’il ne les tue pas. Un autre point à souligner est que le public ne réalise souvent pas que son propre jardin peut servir de corridor. Si vous disposez d’un jardin de taille raisonnable, laissez-en une partie non tondue, avec des mauvaises herbes. Les orties et les ronces constituent en réalité des corridors importants pour de nombreux animaux. Cela peut également se faire au bord des routes.

Certaines mesures incitatives pourraient encourager cela. Par exemple, accorder des allègements fiscaux aux personnes qui laissent certaines zones privées non aménagées. Il existe toutes sortes de façons d’aborder la question une fois que l’on change de mentalité. Mais pour les scientifiques, le changement important consiste à ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier. On ne peut pas se contenter de protéger les sites actuels, ni choisir un seul endroit où l’on pense qu’un organisme va se rendre parce que notre modèle préféré le dit, ou parce que le collègue de bureau utilise ce modèle. En même temps, on ne peut pas préserver tous les endroits où une espèce pourrait se trouver à l’avenir, ce serait trop coûteux et irréalisable. Il faut plutôt constituer un portefeuille de sites aussi solide que possible, compte tenu des contraintes financières et des partenariats disponibles, pour s’assurer que nous ne perdions pas complètement cet organisme. Ainsi, lorsque nous aurons stabilisé le climat et fini par le faire baisser, il disposera d’un habitat pour se réinstaller et redevenir heureux, en bonne santé et à nouveau complet.

 

Une autre question qui préoccupe beaucoup les acteurs de la protection de la biodiversité aujourd’hui est celle de l’hybridation. Comment voyez-vous ce phénomène, qui devient de plus en plus courant ?

C. P. : Les espèces se déplacent d’une manière qu’elles n’avaient pas connue depuis des milliers d’années. En se déplaçant, elles ne cessent de se croiser. Par exemple, les ours polaires sont chassés de leur habitat parce que la banquise fond. Cela les oblige à entrer en contact avec des ours bruns et des grizzlis, et ils s’accouplent donc. De temps à autre, l’accouplement est fertile et on obtient un hybride.

Historiquement, les biologistes de la conservation ne voulaient pas d’hybridation ; ils voulaient protéger les différences entre les espèces : leur comportement distinct, leur apparence, leur régime alimentaire, leur génétique… Ils voulaient préserver cette diversité. De plus, les hybrides ne s’en sortent généralement pas aussi bien que les deux espèces d’origine ; on observe une baisse de leur aptitude à survivre. Les gens ont donc essayé de maintenir les espèces séparées, et ont parfois été poussés à tuer les hybrides pour y parvenir.

Mais le changement climatique remet tout cela en question. Les espèces se croisent sans cesse, c’est donc une bataille perdue d’avance. De plus, nous devons repenser notre approche de la biodiversité. Historiquement, la conservation de la biodiversité signifiait protéger chaque espèce et chaque variété. Mais je crois que nous devons voir plus large : l’objectif devrait être de conserver une grande variété de gènes.

Car lorsqu’une population présente une forte variation génétique, elle peut évoluer et s’adapter à un environnement qui change à une vitesse incroyable. Si nous luttons contre l’hybridation, nous risquons en fait de réduire la capacité des espèces à évoluer face au changement climatique. Pour maintenir une grande diversité après le changement climatique – si ce jour arrive un jour –, nous devons conserver autant de gènes que possible, quelle que soit la forme sous laquelle ils existent. Cela peut signifier perdre ce que nous percevons comme une espèce unique, mais si ces gènes sont toujours là, l’évolution peut se faire assez rapidement, et c’est ce que nous avons observé chez les ours polaires et les grizzlis.

Au cours des périodes chaudes passées, ces espèces sont entrées en contact et se sont hybridées. Dans les archives fossiles, les ours polaires disparaissent pendant certaines périodes, ce qui suggère qu’ils étaient très peu nombreux à l’époque. Mais ensuite, lorsque le climat s’est refroidi à nouveau, les ours polaires sont réapparus beaucoup plus rapidement que ce à quoi on pourrait s’attendre s’ils avaient évolué à partir de rien. Ils ont probablement évolué à partir de gènes qui ont persisté chez les grizzlis. Nous avons des preuves que cela fonctionne et c’est extrêmement important.

 

Ce qui peut être difficile à comprendre pour les non-scientifiques, c’est que, d’un côté, nous observons des exemples remarquables d’adaptation et d’évolution dans la nature (par exemple, des arbres modifiant la composition chimique de leurs feuilles en réponse aux herbivores, ou des papillons changeant de couleur en fonction de l’altitude…) tandis que, de l’autre, nous assistons à une perte massive de biodiversité à l’échelle mondiale. La biodiversité semble incroyablement adaptable, mais elle s’effondre quand même. Ces deux réalités sont parfois difficiles à relier. Comment expliqueriez-vous cela à un non-spécialiste ?

C. P. : Cela s’explique en partie par le fait que le changement climatique en cours se produit très rapidement. Une autre raison est que les espèces ont une niche physiologique assez fixe dans laquelle elles peuvent vivre. C’est ce que nous appelons un espace climatique, un mélange particulier de précipitations, d’humidité et de sécheresse. Il existe une certaine variation, mais lorsque l’organisme atteint les limites de cet espace, il meurt. Nous ne savons pas vraiment pourquoi cette limite est si stricte.

Lorsque les espèces sont confrontées à d’autres types de changements, comme la pollution au cuivre, la pollution lumineuse ou sonore, beaucoup d’entre elles disposent d’une certaine variation génétique leur permettant de s’adapter. Cela ne signifie pas que ces changements ne leur causeront pas de tort, mais certaines espèces sont capables de s’ajuster. Par exemple, dans les environnements urbains actuels, on observe des moineaux domestiques et des pigeons qui ont réussi à s’adapter.

Il y a donc certaines choses que font les humains auxquelles les espèces peuvent s’adapter, mais pas toutes. Face au changement climatique, la plupart des organismes ne disposent pas de variations génétiques existantes qui leur permettraient de survivre. La seule chose susceptible d’apporter de nouvelles variations pour s’adapter à un nouveau climat est soit l’hybridation – qui introduira de nouveaux gènes – soit les mutations, ce qui est un processus très lent. En 1 à 2 millions d’années, les espèces actuelles finiraient par évoluer pour faire face au climat dans lequel nous entrons.

Si l’on remonte plusieurs centaines de milliers d’années, à l’époque des glaciations du Pléistocène, lorsque les températures mondiales ont varié de 10 à 12 °C, on constate que les espèces se sont déplacées. Elles ne sont pas restées sur place pour évoluer.

Si l’on remonte encore plus loin, à l’Éocène, les changements étaient encore plus importants : avec des taux de CO2 extrêmement élevés et des températures nettement plus chaudes, des espèces ont disparu. Comme elles ne peuvent pas se déplacer suffisamment loin, elles s’éteignent. Cela montre donc que l’évolution face au changement climatique ne se produit pas à l’échelle de quelques centaines d’années. Elle s’inscrit dans une échelle de temps allant de plusieurs centaines de milliers à quelques millions d’années.

 

Dans l’une de vos publications, vous écrivez : « Les populations qui semblent fortement menacées par le changement climatique peuvent néanmoins résister à l’extinction, ce qui justifie de continuer à les protéger, à réduire les autres facteurs de stress et à surveiller leurs réponses adaptatives. » Pouvez-vous donner un exemple ?

C. P. : Bien sûr, je vais vous parler du papillon Edith’s checkerspot, car c’est celui que je connais le mieux. Le papillon Edith’s checkerspot compte plusieurs sous-espèces très distinctes qui sont génétiquement très différentes les unes des autres, avec des comportements et des plantes hôtes distincts. Une sous-espèce du sud de la Californie a été isolée suffisamment longtemps des autres pour constituer un véritable cas génétique à part. Elle s’appelle le papillon Quino checkerspot.

C’est une sous-espèce située à l’extrémité sud de son aire de répartition, et elle est vraiment mise à mal par le changement climatique. Elle a déjà perdu une grande partie de ses populations en raison du réchauffement et de la sécheresse. Sa minuscule plante hôte se dessèche tout simplement trop vite. Elle a également beaucoup souffert de l’urbanisation : San Diego et Los Angeles ont tout simplement anéanti la majeure partie de son habitat. On pourrait donc se dire : « Bon, autant abandonner », n’est-ce pas ?

Mon mari et moi travaillions sur la planification de la conservation de l’habitat du Quino Checkerspot au début des années 2000. À cette époque, environ 70 % de sa population avait disparu.

Mon mari et moi avons fait valoir que le changement climatique allait les frapper de plein fouet si nous ne protégions que les zones où ils existaient actuellement, car il s’agissait de sites de basse altitude. Mais nous nous sommes dit : pourquoi ne pas protéger des sites, par exemple en altitude, où ils n’existent pas encore ?

Il y avait des plantes hôtes potentielles à plus haute altitude. Il s’agissait d’espèces différentes qui avaient un aspect complètement différent, mais dans d’autres régions, le papillon Edith’s checkerspot se nourrissait d’espèces similaires. Nous avons amené quelques papillons des basses altitudes vers cette nouvelle plante hôte, et ils l’ont appréciée. Cela nous a montré qu’aucune évolution n’était nécessaire. Il suffisait que le papillon Quino Checkerspot monte à cette altitude, et il se nourrirait de cette plante, il pourrait survivre.

Par conséquent, nous devions protéger la zone où ils se trouvaient à l’époque, pour qu’ils puissent migrer, ainsi que ce nouvel habitat situé plus en altitude.

C’est ce qui a été fait. Heureusement, la zone en altitude appartenait au Service forestier américain et à des terres tribales amérindiennes. Ces tribus étaient vraiment ravies de participer à un plan de conservation.

Dans la zone d’origine, une mare printanière a également été restaurée. Les mares printanières sont de petites dépressions dans le sol dont le fond est argileux. Elles se remplissent d’eau en hiver et des écosystèmes entiers s’y développent. Des plantes poussent à partir de graines qui se trouvaient dans la terre sèche et cuite. On y trouve également des crevettes-fées et toutes sortes de petits animaux aquatiques. La plante hôte du papillon Quino Checkerspot pousse au bord de la mare printanière. C’est un habitat très particulier qui s’assèche vers le mois d’avril. À ce moment-là, le papillon Quino checkerspot a achevé son cycle de vie et est désormais en hibernation. Toutes les graines sont tombées et sont également en dormance. Le cycle recommence alors en novembre suivant.

Vernal pool at Carrizo Plain National Monument in California

Marais printanier au Carrizo Plain National Monument en Californie. Mikaku/Flickr, CC BY

Malheureusement, San Diego a rasé tous les marais printaniers pour construire des maisons et des immeubles. Afin de protéger le papillon Quino checkerspot, le Service des poissons et de la faune sauvage a donc restauré une mare printanière sur un petit terrain qui était auparavant jonché de déchets et de véhicules tout-terrain. Ils ont soigneusement creusé une dépression peu profonde, l’ont recouverte d’argile et ont planté de la végétation pour la faire fonctionner. Entre autres, ils ont planté Plantago erecta, dont se nourrit le papillon Quino checkerspot.

En l’espace de trois ans, ce terrain restauré abritait presque toutes les espèces menacées pour lesquelles il avait été conçu. La plupart n’avaient pas été introduites. Elles avaient simplement colonisé cette nouvelle mare, y compris le papillon Quino.

Par la suite, quelques papillons Quino ont également été observés dans l’habitat situé en altitude. Pour être honnête, j’étais époustouflé. Nous ne savions pas que ce papillon serait capable de gravir la montagne. Je pensais qu’il faudrait ramasser les œufs et les déplacer. Les distances ne sont pas grandes (quelques kilomètres de travers, ou 200 m en altitude), mais n’oubliez pas que ce papillon ne se déplace généralement pas beaucoup – il reste surtout là où il est né.

 

Y avait-il un corridor faunique entre ces deux zones ?

C. P. : Il y avait quelques maisons, mais elles étaient très clairsemées, avec beaucoup de végétation broussailleuse naturelle entre elles. Il n’y avait pas vraiment de plantes hôtes pour les papillons Quino. Mais cela leur permettrait de traverser, de trouver des plantes à nectar sauvages en chemin et de ne pas être tués. C’est là l’essentiel. Un corridor n’a pas besoin de soutenir une population. Il suffit qu’il ne la tue pas.

 

Vous aussi, vous avez dû déménager au cours de votre carrière afin de poursuivre vos recherches en écologie sans être affecté par le climat politique. Au cours de l’année écoulée en France, on vous a demandé à maintes reprises de vous exprimer à ce sujet et vous avez fait l’objet de nombreux articles vous décrivant comme un réfugié scientifique. Aux États-Unis, ce parcours suscite-t-il également de la curiosité et l’intérêt des médias ?

C. P. : Beaucoup de collègues, mais aussi simplement des personnes que je connais et avec lesquelles je n’ai pas nécessairement collaboré, m’ont demandé : « Comment avez-vous fait cela ? Est-ce difficile d’obtenir un visa ? Est-ce que les gens parlent anglais en France ? Mais ce qui est intéressant, c’est que les médias américains ne s’y sont pas intéressés. L’attention médiatique s’est entièrement concentrée en dehors des États-Unis, au Canada et en Europe.

Je ne pense pas que les Américains comprennent l’ampleur des dégâts causés au monde universitaire, à l’éducation et à la recherche. Je veux dire, même ma propre famille ne comprend pas l’étendue des dégâts. C’est difficile de leur expliquer car plusieurs d’entre eux sont des partisans de Trump, mais on pourrait penser que les médias en parleraient.

La plupart des médias publient des articles sur les dommages causés à la structure universitaire et à l’éducation, l’interdiction de livres par exemple, ou la tentative de mettre en place un système éducatif qui n’enseigne que ce que JD Vance veut que les gens apprennent. Mais ces articles ne mentionnent pas vraiment le départ des gens. Je pense que les Américains peuvent parfois être très arrogants. Ils partent simplement du principe que l’Amérique est la meilleure et que personne ne quitterait l’Amérique pour aller travailler ailleurs.

Et il est vrai que les États-Unis ont traditionnellement offert des opportunités incroyables, avec des financements de toutes sortes : de nombreuses agences gouvernementales, finançant des projets très variés, mais aussi des donateurs privés, des ONG… Tout cela s’est littéralement arrêté net.

 

Pour susciter l’intérêt des gens pour la conservation de la biodiversité et les faire sortir du déni, il peut être tentant de mettre en avant certains sujets, comme l’impact sur la santé humaine. C’est un sujet sur lequel vous avez déjà travaillé. Est-ce que cela trouve davantage d’écho ?

C. P. : Je me suis toujours intéressé à la santé humaine. Au départ, je comptais devenir chercheur en médecine, mais j’ai changé d’orientation. Cependant, dès que j’ai commencé à publier les résultats que nous obtenions sur l’ampleur des déplacements des espèces, la première chose à laquelle j’ai pensé a été : « Eh bien, les maladies vont elles aussi se déplacer ». Ainsi, les travaux de mon laboratoire sur la santé humaine se concentrent sur la manière dont le changement climatique affecte la propagation des maladies, de leurs vecteurs et de leurs réservoirs. L’un de mes doctorants a documenté la progression de la leishmaniose vers le nord, jusqu’au Texas, en lien avec le changement climatique.

Au sein du GIEC, nous avons documenté la malaria, la dengue et trois autres maladies tropicales qui se sont propagées au Népal, où elles n’avaient jamais été observées auparavant, du moins d’après les archives historiques, et cela est lié au changement climatique, et non à des changements agricoles.

De nouvelles maladies apparaissent également dans le Haut-Arctique. Mais peu de gens vivent dans le Haut-Arctique. Ce sont les communautés inuites qui sont touchées, ce qui fait que les politiciens minimisent le problème. En Europe, le moustique tigre se propage en France, transportant avec lui ses maladies.

La leishmaniose est également déjà présente en France, avec une seule espèce pour l’instant, mais les prévisions suggèrent que quatre ou cinq autres espèces pourraient arriver très bientôt. Les maladies transmises par les tiques sont également en augmentation et se déplacent vers le nord à travers l’Europe. Nous constatons donc dès à présent l’effet du changement climatique sur les risques de maladies humaines en Europe. Les gens n’en sont tout simplement pas conscients.

 

Vous avez mentionné votre famille, dont certains membres sont des partisans de Trump. Pouvez-vous parler de votre travail avec eux ?

C. P. : Dans ma famille, la seule option est de ne pas en parler, et tout le monde est d’accord là-dessus. C’est comme ça depuis longtemps pour la politique, voire la religion. Nous nous aimons tous. Nous voulons nous entendre. Nous ne voulons pas de divisions. Nous grandissons donc en sachant qu’il y a certains sujets dont on ne parle tout simplement pas. De temps en temps, le changement climatique est évoqué et ça devient difficile, et c’est pour ça qu’on n’en parle pas. Il n’a donc pas été possible d’avoir une conversation ouverte à ce sujet. Je le regrette, mais je ne vais pas perdre ma famille. Ni, évidemment, insister pour les convaincre. Je veux dire, s’ils veulent en savoir plus, ils savent où venir.

Mais j’ai aussi eu l’occasion de travailler avec des personnes dont les convictions sont très différentes des miennes. Quand j’étais encore au Texas, j’ai collaboré avec l’Association évangélique nationale. Nous voulions tous les deux préserver la biodiversité. Ils la considèrent comme une création de Dieu, je pense simplement que l’homme n’a pas à détruire la Terre et je suis athée, mais ça ne pose pas de problème. Nous avons réalisé ensemble une série de vidéos dans lesquelles j’expliquais les effets du réchauffement climatique. Le résultat était formidable.

 

Camille Parmesan,
Centre National de la Recherche Scientifique-France,
Université de Plymouth et Université d’Austin- Texas.

Cet article est publié dans le cadre des célébrations du 20e anniversaire de l’Agence nationale de la recherche (ANR) française. Camille Parmesan est lauréate du programme « Make Our Planet Great Again » (MOPGA) géré par l’ANR pour le compte du gouvernement français. L’ANR a pour mission de soutenir et de promouvoir le développement de la recherche fondamentale et appliquée dans toutes les disciplines, et de renforcer le dialogue entre la science et la société.


The Conversation,  Licence Créative Commons.
Traduction POUR Press.
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A LIRE, sur POUR Press, sur “les exilés du trumpisme”.
■Elle and Yarr, couple d’handicapés.
“Que signifie être handicapé dans l’Amérique de Trump et pourquoi nous ne pouvons pas rester”, 23 juin 2025, Elle and Yarr.
■Marc Bray, historien,  professeur à Rugters University, est spécialiste du mouvement antifasciste.
“Menacé de mort aux États-Unis, Marc Bray trouve refuge en Espagne”, 13 novembre 2025.