SERIAL TERRORISM : LES BATEAUX D’ISRAËL

Juillet 1947 : l’Exodus, transportant des rescapés de la Shoah, est arraisonné par la marine britannique et jette l’ancre dans le port de Haïfa. La brutalité dont fera preuve la police britannique (il y aura des morts) à l’encontre de malheureux passagers démunis et épuisés choquera l’opinion publique. Un livre et un film de Léon Uris, une chanson d’Edith Piaf (1961) feront entrer l’Exodus dans la légende. Et contribueront à enrôler au service du projet sioniste les sentiments de compassion, d’indignation et de remords face au sort qu’une certaine Europe a fait à ses Juifs.

L’on sait cependant aujourd’hui que l’organisation secrète chargée de l’immigration clandestine juive en Palestine et qui a affrété l’Exodus ­– en fait l’ancêtre du Mossad – avait fait en sorte que son arrivée coïncide avec la visite de la Commission spéciale des Nations-Unies pour la Palestine (l’UNSCOP) chargée de trouver une solution en Palestine. En novembre suivant, s’appuyant sur les observations de l’UNSCOP, l’Assemblée générale votait le plan de partition de la Palestine (résolution 181) qui allait consacrer la naissance d’Israël et enclencher un conflit qui perdure à ce jour.

Septembre 1954 : le navire israélien Bat Galim, qui s’était aventuré dans le canal de Suez, est stoppé et son équipage emprisonné par les Égyptiens.

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Octobre 1985 : des commandos d’une organisation palestinienne ultra-minoritaire, le FLP, prennent le contrôle du paquebot italien Achille Lauro. Capture qui se soldera par la mort d’un passager juif américain paraplégique et confiné à sa chaise roulante, Léon Klinghoffer : «la victime absolue», écrira le « nouveau philosophe » André Gluksmann. L’assassinat de « Léon K. » (auquel un opéra et un film seront consacrés par la suite) permettra en effet à Shimon Peres[2] de déclencher une campagne de presse virulente, évoquant, contre tous les témoignages, une « sélection » des passagers juifs par les pirates et accusant ceux-ci d’avoir tué Léon K. « parce que Juif ». Le meurtre et le détournement du bateau seront imputés à Yasser Arafat, alors que celui-ci avait tout à perdre d’une telle action. L’affaire de l’Achille Lauro allait, en effet, entraîner la fin de l’initiative de paix qu’il menait conjointement avec la Jordanie, la ruine du regain de crédit relatif qu’avait valu au leader palestinien le bombardement par l’aviation israélienne, quelques jours plus tôt, du quartier de Tunis qui abritait les bureaux de l’OLP depuis son évacuation du Liban.

Un observateur attentif de la « guerre de l’ombre » israélienne, Maxime Ghilan, affirmera que des agents des services israéliens se trouvaient, dès le départ, à bord de l’Achille Lauro. Agents qui, curieusement, auraient débarqué à l’escale d’Alexandrie, juste avant que les terroristes n’entrent en action… Et certains verront dans le détournement du paquebot italien une manipulation syro-israélienne en vue de saboter la politique d’Arafat.

 

Janvier 2002 : le 3 janvier, des commandos de marine israéliens s’emparent « en mer Rouge » d’un cargo chargé de quelque 50 tonnes d’armes, le Karin A, battant pavillon des Îles Tonga, qui est amené à Eilat. Le capitaine est présenté comme un ancien du Fatah, la plus importante organisation politico-militaire palestinienne, qu’il a quitté en 2000 pour « divergences » avec l’Autorité nationale palestinienne (ANP). Le propriétaire du bateau serait Adel Salameh, alias Le Marocain, lui aussi naguère « proche » d’Arafat. Ce que contestera la Lloyd’s List., organisme « comptable » des transactions navales. Le lendemain, le général Shaul Mofaz, ministre de la Défense d’Ariel Sharon, annonce avec fracas l’arraisonnement du bateau… au moment où l’envoyé US, le général Zinni est à la Muqata’a, la résidence de Yasser Arafat, président de l’Autorité nationale palestinienne. Les Israéliens déclarent avoir la preuve de ce que les armes ont été commandées par l’ANP. L’enquête, israélienne, conclura à un singulier parcours du Karin A : acheté en Bulgarie, puis au Liban pour gagner ensuite Port-Soudan, puis l’île iranienne de Kish fin 2001 en Iran, avant de repartir ensuite pour le Yémen pour « avarie ».

Y. Arafat se dira victime d’un complot. G.W. Bush n’en estimera pas moins que le leader palestinien n’était plus un « interlocuteur valable ». Et quasiment personne ne posera la question de la légitimité, pour l’ANP, de chercher à acquérir des armes alors que, le mois précédent, les Israéliens avaient ré-envahi la Zone A[3] et bouclé Arafat dans sa résidence… Dans Ha’Aretz, l’écrivain pacifiste israélien David Grossman rappellera pourtant qu’« après tout, les Palestiniens sont en guerre avec Israël, qui déploie face à eux ses F-16, ses chars. Est-ce que l’un d’entre nous aurait agi différemment dans la même situation ? ». Personne, non plus, ne s’interrogera sur ces curieuses fournitures militaires de l’Iran à une Autorité avec laquelle il était en froid depuis Oslo. Ni comment le navire avait pu échapper aux contrôles de l’US Navy, renforcés depuis l’attaque de l’USS Cole (octobre 2000), ou à ceux de la marine égyptienne en cas de franchissement du canal des Suez. Enfin, quiconque est allé à Gaza ne peut que nourrir de sérieux doutes quant à la possibilité de larguer, même en lots séparés, 50 tonnes d’armes dans des eaux où aucune barque de pêche palestinienne ne peut s’aventurer au large sous peine de se voir interceptée, voire coulée.

 

Quitte à faire ici quelque entorse au sérieux académique, permettons-nous de nous référer à… feu Gérard de Villers, auteur très à droite de romans d’espionnage de caniveau mais, de l’avis de nombreux connaisseurs, bien informé. Ainsi, Dans La manip’ (sic) du Karine A (2002), de Villiers « conclut » que toute l’affaire était « une superbe opération des Israéliens, qu’ils l’aient montée de toutes pièces ou infiltrée » et que la destination du Karin A n’était pas Gaza, mais bien… Eilat, où le « grand déballage » médiatique était censé couper tout effet à la trêve que le raïs palestinien venait de proclamer quinze jours auparavant… Si, estimait de Villers, des « proches » d’Arafat avaient bien pu commanditer le trafic d’armes, c’était pour leurs propres intérêts de traficoteurs en tous genres et à l’insu de leur président. Les armes, d’ailleurs, n’auraient pas été destinées aux Palestiniens, mais probablement à une faction somalienne et être débarquées à Baargaal, à la pointe de la Corne africaine. Enfin, le Karin A, après avoir « dévié » de sa route vers la mer Rouge s’y était curieusement attardé, « faisant des ronds dans l’eau pendant trois jours », comme s’il attendait la marine israélienne…

Faut-il, encore, rappeler les risques qu’encourait, s’il s’avérait être le commanditaire de la cargaison, un Arafat anxieux de retrouver plus d’écoute à Washington et qui venait de faire le maximum pour assurer, trois semaines durant, une accalmie dans les Territoires ? En déclarant que Yasser Arafat « n’avait rien à voir » avec l’affaire du Karin A, le secrétaire d’Etat américain Colin Powell désavouera pourtant de facto Ariel Sharon.  Avant de se rétracter… Et un communiqué des ministres des Affaires étrangères de l’UE (28 janvier) donnera la nette impression que ceux-ci étaient loin d’être convaincus des « preuves » présentées par Israël. Israël où nombre de commentateurs jugeront que, cette fois, leur gouvernement « avait fait très fort »…

 

Mars 2014 : la marine israélienne arraisonne dans la nuit du 4 au 5 mars, au large de Port-Soudan et à la limite des eaux territoriales soudano-érythréennes, le Klos-C, battant pavillon panaméen et transportant des « armes iraniennes » destinées, dit-on, à Gaza. Quatre jours plus tard, l’armée israélienne expose sur la base militaire d’Eilat (en présence de diplomates, de journalistes, de Moshe Yaalon[4] et du 1er ministre, Benyamin, dit Bibi, Netanyahou lui-même) l’arsenal censé avoir été saisi à bord du Klos-C. Arsenal dont une partie aurait été camouflée par des sacs de ciment dûment estampillés « made in Iran »…

Le 1er ministre profite de l’occasion pour dénoncer « l’hypocrisie » des Occidentaux, auxquels il reproche des « condamnations isolées et molles » de l’Iran. Alors que, ajoute-t-il, « dès que nous construisons un balcon (sic) en Cisjordanie, nous entendons un chœur de critiques acerbes » …

Faut-il préciser que ces accusations firent l’objet de dénégations de l’Iran, du Hamas et du Jihad islamique ?

Les similitudes de ce scénario avec l’Affaire du Karin A sont frappantes : même étonnante trajectoire en zigzag du Klos C ; mêmes interrogations quant aux possibilités d’échapper aux contrôles en mer Rouge, à l’époque déjà « la route la plus surveillée du monde » … Et même point d’orgue : le show sur les quais d’Eilat.

Certes, comparaison n’est pas raison. Ce qui frappe néanmoins immédiatement dans l’affaire du Klos C, c’est la rapidité avec laquelle elle a disparu de nos petits écrans et de nos journaux. Bien plus promptement que celle du Karin A.

L’arraisonnement du Klos C semble ainsi bel et bien avoir été un « coup dans l’eau » dans tous les sens du terme.

Février 2021 : le 25 février dernier, la société Dryad Global, spécialisée dans la sécurité maritime, fait état d’une explosion à bord du MV Helios Ray, un bateau israélien[5] transportant, sous pavillon des Bahamas, des véhicules qui effectuait le trajet entre la ville saoudienne de Dammam et Singapour. Le bateau ne figurait pas sur la liste du Shin Bet, les renseignements intérieurs israéliens, qui liste les bâtiments ayant droit à une assistance. L’attaque, survenue dans le détroit d’Ormuz au large d’Oman, aurait été planifiée, écrit Le Point, « de manière à ne pas infliger de dommages conséquents, sans que l’on puisse, déclare son propriétaire, encore juger si l’explosion a été causée par un tir de missile ou des mines fixées au bateau »[6].

Le 29 février, comme son ministre de la Défense, Benny Gantz, deux jours plus tôt, B. Netanyahou accuse l’Iran d’être à l’origine du sinistre, pointant « l’évidence » d’une opération iranienne. « L’Iran, dit-il, est le plus grand ennemi d’Israël. Je suis déterminé à l’arrêter et nous allons le frapper partout dans la région ». Selon Gantz, « l’emplacement du bateau, alors relativement proche de l’Iran, peut laisser penser qu’il s’agit des Iraniens»[7]. Ben tiens ! Le chef d’état-major de l’armée israélienne, le général Aviv Kochavi enfonce le clou : l’attaque est un « rappel que l’Iran propage le terrorisme et agit contre des cibles civiles ».

Le lundi 1er mars seulement, le porte-parole du ministère des Affaires étrangères iranien, Saïd Khatibzadeh, rejette « fermement » l’accusation de Bibi, la qualifiant de « manœuvre de diversion », et ajoutant, pas tout à fait à tort : « la source de cette accusation est elle-même la moins crédible qui soit ». Dans le Times of Israël (27.2.21), Amos Harel, l’un des principaux experts en matière militaire et de Défense israélien, note que cette « mystérieuse attaque » (sic) survient au cours d’une « nouvelle phase du dialogue de Biden avec l’Iran » dans laquelle les Etats-Unis s’apprêtent (cauchemar pour Bibi !) à renégocier l’accord sur le nucléaire de 2015 qu’avait rejeté Donald Trump. Le Helios Ray a ensuite continué sa route pour Dubaï.

Certes, l’on ne prête qu’aux riches.
Et l’on peut s’interroger sur le pourquoi d’un tel délai dans la réaction iranienne ? Résulterait-il, comme lors de l’affaire du crash d’un avion de ligne ukrainien, abattu par erreur par la DCA iranienne en janvier 2020, des querelles entre Gardiens de la Révolution et « modérés » ?


Paul Delmotte

By Paul Delmotte

Professeur de Politique internationale, d'Histoire contemporaine et titulaire d'un cours sur le Monde arabe à l'IHECS, animé un séminaire sur le conflit israélo-palestinien à l'ULB. Retraité en 2014.