Notes sur une fausse fin du monde

Une épidémie est un processus naturel relativement banal. On peut certes en mourir, mais pas plus que de mille autres causes. Ce fait ne suffit donc pas à en faire un événement, dont la portée dépend de la manière dont il est perçu, des réponses auxquelles il donne lieu, des raisons ou déraisons qui les motivent. La crise sanitaire mondiale de 2020 représente moins une némésis de la Nature frappant des sociétés inconscientes, que la révélation, et l’intensification, de certains de leurs aspects et tendances. C’est par ailleurs le cas de toutes les Grandes Peurs connues à travers les siècles : l’An Mil, la jacquerie de 1789, la guerre atomique dans les années 1950… À chaque fois, il y a bien entendu des faits réels à la base de ces accès d’angoisse et de panique, mais ces derniers et leurs effets obéissent à des logiques propres, souvent sans commune mesure avec les données objectives. C’est ainsi que dans de telles crises nous sommes confrontés avant tout à nous-mêmes, c’est-à-dire aux sociétés dans lesquelles nous vivons et que nos actions reproduisent, à leurs rapports de propriété et de pouvoir, à leurs idéologies et croyances : tout ce qui constitue, suivant la tradition dialectique, la seconde nature, qui pour l’espèce humaine remplace la première, sur laquelle les hommes projettent leurs propres fantômes tout en craignant qu’elle ne revienne les hanter dans la pénombre de l’horreur mythique.

On peut ainsi supposer que le véritable événement ne soit pas tant l’épidémie que le consensus des autorités politiques et sanitaires, des institutions étatiques et supranationales, des experts et des communicateurs, autour d’un confinement mondial que Marco D’Eramo définit dans la New Left Review comme « une expérience inédite de disciplinement social »[1].