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Imaginons un instant le scandale national si une négligence grave de la ministre de la Santé causait le décès de 10 patients en une semaine. La ministre démissionnerait dans l’heure, les familles des victimes auraient droit à tous les égards et compensations, et on traquerait dans les hôpitaux ou dans les labos toute la chaîne des responsables pour les traîner devant les tribunaux. Celui qui oserait parler d’un « léger dysfonctionnement », et proposer de tendre peu à peu vers 9 victimes par semaine au lieu de 10 dans les prochaines années serait considéré comme un criminel !

Mais alors, si cette faute imaginaire d’une ministre de la Santé suscite notre indignation, pourquoi sommes-nous si résignés et si patients quand les victimes sont bien réelles, se comptent non par dizaines mais par milliers, et sont le fait du ministre des Finances ? Sans doute parce qu’on nous a, depuis 40 ans, enfumés dans un épais brouillard de mots toxiques.

POUR, le principal site de presse indépendante en Belgique francophone, révèle dans un dossier effrayant comment les « fiscotraficants », ces criminels en costume et cravate, organisent massivement l’évasion et la fraude fiscale. Comment tous les derniers ministres des Finances (le N-VA Johan Van Overtveldt et le MR Didier Reynders) les ont encouragés, en laissant les grandes sociétés d’audit superviser la législation fiscale et affaiblir les contrôles. La fraude fiscale fait perdre à la Belgique – chacun de nous – entre 20 et 31 milliards d’€ chaque année. Soit 963€ par seconde. Par seconde !! Donc si vous mettez deux minutes à lire cet édito, nous aurons pendant ce temps perdu collectivement 115.560€. Autrement dit : cette fraude vole 4.200€ par ménage chaque année.

Dans la fraude et l’évasion fiscale, il y a une partie illégale, rarement repérée et presque jamais punie. Sous le gouvernement Michel, le nombre de contrôleurs fiscaux a été quasiment divisé par deux (de 5.235 à 2.715 agents). Et puis il y a une partie « légale », puisque les lois sont écrites pour que les gens normaux (vous et moi, les salariés, les PME, les pensionnés…) paient leurs impôts entièrement, mais que les grandes entreprises et les multinationales disposent de moyens « légaux » de ne pas payer d’impôts.

Dans son dernier film, la campagne Tam-Tam compare l’impôt payé par une travailleuse à bas salaire (brut mensuel : 2.500€ ; environ 10.000€ d’impôts par an) et par le principal actionnaire d’AB INBEV : revenu annuel 580 millions € ; impôt : zéro.

Il est temps que nous appelions les choses par leur nom ! Que l’on arrête de parler de « conseillers en optimisation fiscale » pour désigner les fiscocriminels. Car la fraude et l’évasion fiscale tuent. Dans notre petit pays très riche, un enfant sur quatre en Wallonie, un sur trois à Bruxelles, vit dans la pauvreté. Combien de burn-out dans les hôpitaux, combien de personnes âgées mal soignées faute de moyens, combien de trains, de gares, de bureaux de poste supprimés, combien de vies ravagées dès l’enfance « faute de budget ». Pourquoi ? Pour permettre à quelques milliers de personnes scandaleusement riches d’accumuler toujours plus de capital, toujours plus vite. Ces grands criminels ont pu disposer de complices éminents dans nos derniers gouvernements : les 12 années où Didier Reynders a sévi aux Finances ont été catastrophiques pour la justice fiscale ; et les 5 dernières années, sous le gouvernement Michel, encore pires. En attendant que nous puissions voir les fiscotraficants et leurs complices devant un tribunal pénal, il nous reste une chose simple et facile à faire : aller voter le 26 mai. Ne pas laisser notre voix tomber à la poubelle. Votez comme vous voulez, mais votez, et qu’ils dégagent. Chaque voix donnée au parti qui a généralisé l’injustice fiscale serait complice de cette violence.

Felipe Van Keirsbilck


Felipe Van Keirsbilck

Par Felipe Van Keirsbilck

Felipe Van Keirsbilck, né en 1965 en Bolivie, est arrivé en Belgique à 4 ans : il s’y sent toujours un peu étranger, et rien de ce qui touche aux étrangers ne lui est étranger. Militant pacifiste, antiraciste, écologiste rouge vert (il est lui-même à 98% biodégradable) et féministe (pour preuve : il a le bonheur d’être père de 5 filles), il considère comme une chance, un apprentissage et un privilège de travailler depuis 22 ans pour la CNE, dont il est actuellement le Secrétaire Général. La CNE lui a appris les exigences de l’action collective et de l’éducation permanente (ou « éducation populaire » comme on dit mieux en France) Il y a trouvé un syndicalisme où penser n’est pas interdit, et où la prise en compte du réel n’est pas une excuse pour ne rien essayer. Les débats au sein de la CNE, et la radicalisation politique austéritaire en UE depuis 2010, lui ont fait abandonner la foi aux deux religions obligatoires du 21ème siècle : l’européisme et la foi en la croissance. Toujours non-violent, il est néanmoins chaque matin plus radical, pour l’évidente raison que c’est la gravité de la situation qui se radicalise, sur le triple plan social, écologique et des libertés fondamentales. Dans ces chroniques pour Pour il tentera de rendre visibles (et qui sait légitimes ?) les profonds conflits d’intérêts qui opposent les groupes sociaux, et de montrer comment l’intérêt de la classe dominante est de rendre ces conflits invisibles, pathologiques ou ridicules, et de casser les dispositifs sociaux institués durant le court 20ème siècle pour leur donner une représentation efficace.