Liège – 13.403 courriers pour sauver le Poumon vert de Burenville !

Grand Angle

13.403 ! C’est le nombre – énorme – de personnes qui ont signé un courrier d’opposition au projet de lotissement de 430 logements sur le site d’ancien charbonnage de Burenville à Liège, abandonné depuis plus de cinquante ans, reconquis par la nature et devenu aujourd’hui une authentique forêt urbaine.

Ce nombre, atteint suite au travail acharné du collectif « Sauvons le Poumon vert de Burenville »,  doit être mis en perspective avec d’autres pour bien en saisir le sens. En 2017, il y a donc neuf ans, deux collectifs liégeois – celui du Ry-Ponet et celui de la Chartreuse – ont réuni respectivement 4.800 et 5.100 courriers d’opposition à des projets de lotissements immobiliers inacceptables, notamment parce qu’ils allaient détruire de grands espaces verts, essentiels pour la population de ces quartiers et d’ailleurs. Et, après un combat parfois long et difficile, les promoteurs ont dû jeter le gant et retirer leurs projets !

Ces deux résultats marquaient un record pour la Cité Ardente. Depuis lors, de nombreux collectifs ont mené de nombreuses luttes à Liège et remporté plusieurs succès marquants mais jamais le chiffre de 5.000 réponses n’avait été atteint à nouveau. Aujourd’hui, ce chiffre n’a donc pas seulement été atteint : il a été pulvérisé !!! Et, si notre mémoire ne nous joue pas des tours, c’est le plus haut score jamais atteint en Wallonie lors d’une enquête publique de ce type.

L’histoire de ce qui vient de se passer à Burenville depuis 18 mois mérite donc d’être racontée. Nous aurions pu le faire en mode épique, racontant les hauts faits de cette lutte et vantant les mérites de ce collectif. Nous avons choisi de le faire d’une manière un peu différente. Car ce collectif, malgré ses nombreuses qualités, n’est pas formé de Superman, Batman et Spiderman. Il est formé d’hommes et de femmes comme il y en a partout. Et si elles et eux l’ont fait, d’autres pourront le faire aussi. Voici donc un premier résumé de quelques points saillants de la lutte de ce collectif en format « mode d’emploi pour gagner un combat que tout le monde vous dit perdu d’avance ».

Et, au début, elles furent… une

Au printemps 2025, la société Matexi annonce qu’elle compte construire (en 25 ans !) un lotissement de 430 logements sur l’ancien site du charbonnage L’Espérance dans le quartier de Burenville, situé sur les hauteurs de Liège et voisin de la commune de Saint-Nicolas. Ce terrain est décrit par Matexi comme une friche sans intérêt dont la disparition fera plaisir à tout le monde. Dans la réalité, le site, où l’activité charbonnière s’est arrêtée il y a plus de cinquante ans, a été reconquis par la nature et répond aujourd’hui à tous les critères d’une forêt urbaine dense (selon les normes européennes officielles) !

Rapidement, une riveraine se rend compte de l’ampleur du projet et constate les menaces qu’il fait peser sur le quartier. Aidée de membres d’Occupons le Terrain, elle collecte des informations, prend des premiers contacts avec des responsables politiques, élabore un premier argumentaire. Elle n’a aucune connaissance particulière en urbanisme ou en aménagement du territoire, aucun lien avec ce milieu professionnel. Et pourtant elle va se lancer. Parce que, tout simplement, elle a décidé que l’inacceptable ne peut pas être accepté.

Personne ne se rend compte de ce qui commence à ce moment et surtout personne n’imagine ce qui va suivre. Mais une chose est sûre : sans ces premiers pas, rien n’aurait été possible par la suite.

Être le premier ou la première à tenter d’inverser le cours des choses si bien écrites par un promoteur et ses alliés dans le monde politique n’est jamais évident. Et on ne va pas vous mentir : vous lancer dans une telle aventure demandera du temps, de l’énergie et de la détermination. Mais si vous vous rendez compte du danger qu’un tel projet représente et que vous hésitez à faire le pas, demandez-vous simplement : « Si pas moi, qui ? » Et, si vous ne trouvez pas une réponse convaincante à la question, c’est que celle-ci est sans doute « Moi ».  

Renverser la table

Matexi lance donc, en pleine confiance, le processus public devant déboucher quelques mois plus tard sur un permis, incontesté et emballé dans un papier de soie. Le 22 mai 2025 se tient la réunion d’Information publique (RIP), première étape du parcours. Devant une soixantaine d‘habitant.e.s encore majoritairement indécis.e.s, les représentant.e.s de la société et des bureaux d’urbanisme et d’architecture déroulent, avec beaucoup d’assurance, leur présentation de ce nouveau coin de paradis sur terre. Avec une déclaration historique, destinée à rassurer tout le monde : « Il n’y aura évidemment pas de logements sociaux dans ce lotissement ».

Suite à cette réunion s’ouvre alors une période de deux semaines où les habitant.e.s peuvent faire connaître par écrit leurs questions, leurs critiques, leurs propositions alternatives. Le tout étant destiné à être traité par le bureau d’étude « indépendant » (mais payé par le promoteur…) qui doit réaliser l’étude d’incidence environnementale, obligatoire dans cette procédure et dont le promoteur devra tenir compte pour définir le projet « final » qui fera l’objet de la demande de permis d’urbanisation.

En général, peu de gens se lancent seul.e.s dans un tel travail de commentaire et de contestation d’un projet. Si, par bonheur, un collectif d’habitant.e.s inquiet.e.s s’est déjà créé, il va utiliser cette procédure pour affiner et multiplier ses arguments sans trop se préoccuper du nombre de réponses qui parviendront au bureau d’études.

A Burenville, les membres du collectif naissant prennent alors une décision incroyable : répondre individuellement à cette consultation mais aussi créer une lettre-type d’opposition et la faire signer le plus largement possible. Et, au total, ce sont près de 900 courriers qu’elles parviennent à faire signer avec l’aide de premiers soutiens !

Lancer une première campagne de mobilisation à l’occasion de cette toute première phase de la procédure était un choix très osé. Mais il s’est révélé extrêmement utile : pas pour submerger le bureau d’études sous les arguments mais pour envoyer à tous les décideurs de ce projet – Matexi et Ville en tête – un premier message : « N’imaginez pas que votre projet va passer comme une lettre à la poste ». Et surtout pour sensibiliser les habitant.e.s du quartier et les Liégeois.e.s, montrer qu’une résistance est possible et convaincre d’autres personnes de franchir le pas de l’entrée en action.

Tout le monde connaît la formule « Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait ». Elle est profondément juste… et particulièrement dans ce cas-ci. Certes, lancer un tel pavé dans la mare dès le début de la procédure n’est pas toujours possible ou indispensable. Mais l’audace – oser sortir du cadre habituel, oser prendre des initiatives inattendues et de grande ampleur, oser s’en servir comme point d’appui pour élargir le soutien,… – est une force formidablement importante dans un combat comme celui-là. Et cela est d’ailleurs vrai à tous les stades de l’action… 

Elargir l’horizon et le collectif

Il va s’écouler un an entre la réunion d’information publique en mai 2025 et le début de l’enquête publique en juillet 2026. Le collectif, qui s’est peu à eu étoffé, va profiter pleinement de ce délai pour se renforcer, et cela de plusieurs manières.

Suite à diverses réunions, d’autres habitant.e.s du quartier rejoignent le petit noyau initial. Mais, fait rare, ce collectif attire aussi des membres venus d’ailleurs que du quartier.

Pourquoi une telle implication ? Parce qu’ils et elles comprennent l’énorme enjeu que représente ce projet Matexi pour l’ensemble de la ville car ce projet concentre toutes les ambigüités et les contradictions de la politique de la Ville de Liège. D’une part, le ministre wallon et la Ville de Liège ont validé un document pour l’aménagement futur de ce site, qui est tissé sur mesure pour la construction d’un projet immobilier du type de celui de Matexi. Mais, d’autre part, la même Ville, qui a officiellement mis la défense des espaces verts en tête de ses préoccupations a placé ce même site dans son projet de Chaîne des Parcs destinée à protéger et relier ses grands espaces verts ! Ce sont deux avenirs complètement différents et opposés pour le site… et pour l’ensemble de la ville. Les autorités communales vont donc devoir choisir ce qu’elles veulent vraiment. Et la force de la réponse des citoyen.ne.s va jouer un rôle essentiel dans ce choix.

La colle prend très vite entre membres du quartier et ceux et celles venus d’autres horizons dans le périmètre de la ville. La plupart des membres ont, par ailleurs, une formation professionnelle ou des centres d’intérêt très variés (environnement, urbanisme, santé, histoire, vie du quartier, culture,…). Toutes ces compétences vont être utilisées et imbriquées pour préparer un contre-argumentaire serré au projet de Matexi. Et des liens sont inlassablement tissés avec des associations qui relaient le message de la résistance à Matexi. Cela permet au collectif d’être présent dans de nombreux endroits, dans le quartier et ailleurs – marché, réunions publiques ou internes, conférences, ciné-débats, festivals,…

Au-delà d’une belle application de tout ce qui est proposé dans notre « Manuel de Résistance aux projets inadaptés, imposés et nuisibles« , la grande innovation du collectif de Burenville, c’est cette fusion entre habitant.es du quartier et militant.es de l’extérieur. C’est un élément important de la campagne qu’il a réussie et c’est un élément qui peut être répliqué ailleurs… et devrait l’être chaque fois que possible. 

Les promoteurs des projets que vous contestez essaient toujours de cantonner l’opposition éventuelle aux riverains immédiats à qui ils pourront promettre monts et merveilles pour endormir leur méfiance et calmer leur ardeur. Plus vous parvenez à élargir l’enjeu, montrer les liens de ce nouveau projet avec d’autres déjà réalisés ou en cours, souligner les aspects plus larges au niveau de la commune, de la ville, de la région,… plus vous les mettez en position inconfortable. Et pour cela, l’aide apportée par le réseau Occupons le Terrain et par des personnes habitant hors du quartier mais sensibles à des problèmes qui dépassent le cadre étroit d’un projet très local est très importante.

Si votre adversaire commet une gaffe, profitez-en à fond

La demande de permis finit par arriver à la Ville de Liège et, une fois les vérifications du dossier faites, l’enquête publique est ouverte le 9 juillet pour une durée d’un mois… sauf que les enquêtes publiques sont suspendues légalement du 15 juillet au 15 août et que la date de fin de cette enquête est donc reportée au 7 septembre. Soit une durée réelle d’enquête de deux mois au lieu d’un !

Matexi a-t-il commis une bévue ou a-t-il pêché par suffisance, en ne tenant pas compte de tous les signaux qui annonçaient pourtant une opposition résolue à son projet ? Ou s’est-il-dit au contraire qu’une enquête au cœur des vacances d’été handicaperait ses opposant.e.s ? Nous ne le savons pas mais toujours est-il que l’enquête a duré deux mois au lieu d’un et que le collectif en a profité à fond…

Dire que les promoteurs sont parfois bien arrogants, que leurs dossiers sont souvent truffés de manques, d’imprécisions et même d’erreurs, ce n’est pas une accusation sans preuve, c’est une constatation résultant de dizaines de dossiers que des collectifs et OLT ont analysés ces dernières années.

Dès lors que vous repérez une erreur manifeste ou une « fausse manœuvre » comme celle de la durée de l’enquête publique de Burenville, engagez-vous à fond dans la faille pour l’agrandir et l’utiliser à fond ! Et si un vice de procédure apparaît, pointez-le avec force dans vos courriers de réponse… ou gardez-le sous le coude pour en faire un élément de poids dans un éventuel recours. 

Jeter toutes ses forces… et faire preuve d’imagination

Ces deux mois vont donc permettre une mobilisation qui va grandissant de jour en jour et qui prend les formes les plus diverses. Une campagne dans le quartier (distributions de la lettre d’opposition au projet en toutes-boîtes, dépôts dans les magasins, présence de stands devant des magasins,…). Une campagne au-delà du quartier et à l’échelle de la ville (stands dans de multiples activités publiques à Liège). Une campagne sur les réseaux sociaux (pendant laquelle tous les liens tissés pendant l’année écoulée sont activés et de nouveaux liens créés) pour donner un maximum de visibilité au formulaire électronique reprenant le texte de la lettre-modèle sur le site d’OLT. Et, plus inhabituel, une mobilisation de personnalités apportant leur soutien à la défense du Poumon vert et au collectif et appelant à signer. C’est ainsi que le collectif peut compter sur le soutien de l’acteur Bouli Lanners, des humoristes Manon Lepomme et Didier Boclinville, de l’activiste environnemental Thomas Jean (La Minute sauvage),…  L’ensemble, porté par des dizaines de personnes du collectif, d’autres associations et collectifs et, bien sûr, Occupons le Terrain, permet de dépasser semaine après semaine et, à la fin, jour après jour, tous les objectifs chiffrés que se met le collectif et de faire retentir la cloche au-delà des 13.000 soutiens.

Si vous avez pu « labourer le terrain » avant le lancement de l’enquête publique, vous disposez évidemment d’un avantage. Mais, même si vous découvrez le projet néfaste au dernier moment, essayez toujours de former un collectif et de réunir un maximum de forces dans et autour de lui. Un fort contingent de réponses venant des habitant.e.s du quartier établira votre poids et votre crédibilité auprès des autorités communales. Un fort soutien en dehors des limites étroites de celui-ci fera comprendre à ces mêmes autorités que vous n’êtes pas seul.e.s et que votre combat a pris une valeur symbolique qu’elles ne pourront pas  écarter d’un revers de main. 

Et, dans cette campagne, courte ou longue, n’hésitez pas à faire appel à des gens qui ont un poids sur les réseaux sociaux. Leur soutien personnel pourra vous amener de très nombreux autres soutiens dans des milieux que vous ne connaissez pas nécessairement. 

Ne pas désarmer

A Burenville, la suite n’est évidemment pas encore écrite. Le service de l’Urbanisme de la Ville de Liège, d’autres services communaux et régionaux, le Collège communal, les Fonctionnaires de la Région wallonne, tout le monde devra rendre des avis circonstanciés avant le décision finale. Ce qui se traduira en mois et pas en semaines ! Des mois pendant lesquels le collectif compte bien faire valoir publiquement ses arguments, interpeller les preneurs de décision et continuer à faire monter la pression.

Mais cela est une autre histoire… dont nous vous tiendrons fidèlement informés.

Si vous souhaitez entrer en contact avec le collectif, visitez son site et n’hésitez pas à le contacter à lepoumonvertdeburenville@gmail.com

Et si vous souhaitez réagir à cet article pour en discuter avec OLT, n’hésitez pas non plus à nous écrire à contact@occuponsleterrain.be.

 

Occupons le terrain, 13 septembre 2026.

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By Occupons le terrain

Fondé en 2018, le réseau Occupons le Terrain rassemble des associations, des collectifs et des personnes qui veulent résister aux logiques du bétonnage à tout crin, du rendement à court terme et de  domination des intérêts privés. Ensemble, ils veulent assurer à la fois le droit au logement, la préservation des territoires et des cadres de vie, de la biodiversité et des espaces verts. L'assemblée générale d'OLT a adopté en mars 2023 une charte complète présentée sur son site. OLT  développe diverses boîtes à outils.