L’égalité d’accès à l’éducation : nécessaire mais insuffisante

Dans ma dernière chronique, Le mythe de la méritocratie, j’analysais la relation entre l’égalité des chances et l’égalité des résultats (des revenus). J’y démontrais que l’une allait de pair avec l’autre et concluais qu’il n’y avait donc pas d’« égalité des chances » possible sans réduction des inégalités de résultats. Pour expliquer cette relation, j’évoquais la reproduction des inégalités de génération en génération via un accès inégal à l’éducation entre les enfants en fonction du revenu de leurs parents. Par conséquent, promouvoir l’égalité d’accès à l’éducation est une condition nécessaire pour atteindre l’égalité des chances.

Toutefois, se contenter de cette explication pourrait mener à de fausses conclusions qui raviraient ceux qui ne veulent pas entendre parler de réduction des inégalités de revenus. En effet, ces derniers pourraient argumenter que si le problème se situe dans l’accès à l’éducation, il « suffit » de garantir un accès égal entre les enfants sans pour autant mieux répartir les revenus de leurs parents. Cependant, malheureusement pour les phobiques des politiques égalitaires, de nombreux autres éléments entrent en considération et promouvoir l’égalité d’accès à l’éducation est une condition insuffisante pour atteindre l’égalité des chances.

Une condition nécessaire

L’égalité des chances et l’accès à l’éducation sont étroitement liés. En effet, un système scolaire de qualité facilite l’ascension sociale des personnes nées au sein des catégories les plus pauvres d’un pays et permet à celui-ci d’avoir ainsi une meilleure mobilité sociale intergénérationnelle[1]. Si le système éducatif joue bien son rôle d’ascenseur social, les inégalités ne se reproduisent pas de génération en génération. On constate par exemple qu’une augmentation des dépenses par élève combinée à une baisse du nombre d’élèves par classe engendre une forte amélioration de la mobilité sociale[2]. Toutefois, dans notre monde inégalitaire, le système éducatif est défaillant et le revenu d’une famille est un des déterminants principaux du niveau d’études atteint et du futur salaire d’un enfant[3]. Plus ses parents sont riches, plus un enfant aura une grande probabilité de fréquenter l’université[4]. Tout ceci nous indique qu’il y a de fortes inégalités d’accès à l’éducation.

Une condition insuffisante

Rendre l’éducation accessible à tous est donc nécessaire pour tendre vers l’égalité des chances. Sur ce constat, certains pourraient argumenter que pour atteindre l’égalité des chances, il ne faut donc pas spécialement réduire les inégalités de revenus mais « juste » garantir un accès à l’éducation à tous. Cet argument peut sembler peu crédible au vu des nombreux éléments mis en avant dans ma première chronique. Toutefois, mettons les de côté un instant et focalisons nous ici uniquement sur l’éducation et son rôle d’ascenseur social.

On peut tout d’abord constater que l’accès à l’éducation d’un pays est lié à son niveau d’inégalité de revenus. Ainsi les États-Unis (pays le plus inégalitaire) est le pays où les frais d’inscription à l’université sont les plus élevés tandis que les pays d’Europe continentale (pays relativement plus égalitaires) présentent des coûts en général très faibles. Le Royaume-Uni (pays relativement inégalitaire) se situe plus ou moins entre les deux. De plus, les frais d’inscription ont considérablement augmenté ces dernières décennies aux États-Unis et au Royaume-Uni[5], ce qui correspond également à la période de forte hausse des inégalités de revenus pour ces deux pays.

Néanmoins, faisons l’hypothèse qu’un pays inégalitaire réussisse à atteindre une égalité d’accès à l’éducation. Permettrait-il une égalité des chances dans une société avec des fortes inégalités de revenus ? La réponse est non. De nombreuses raisons expliquent cette réponse catégorique mais je me concentrerai ici sur une en particulier : garantir l’égalité d’accès à l’éducation ne signifie pas forcément que l’on donne les mêmes chances de réussite scolaire à chacun. En d’autres mots, ce n’est pas parce que les enfants ont tous accès à l’éducation qu’ils sont sur un pied d’égalité pour faire fructifier cet accès. Là encore, les inégalités de revenus ont une influence néfaste majeure et font perdurer l’inégalité des chances entre des individus ayant un même accès à l’éducation. De manière non exhaustive, je vais expliciter deux des vecteurs par lesquels les inégalités de revenus interfèrent sur les performances scolaires : la structure familiale et le stress de position.

Structure familiale

La structure familiale a une importance déterminante pour l’égalité des chances. En effet, la mobilité sociale est largement inférieure dans les lieux où il y a beaucoup de parents isolés ou divorcés[6] et avoir un environnement familial de qualité est important pour la réussite scolaire. Il semble évident que le stress lié à des conflits familiaux ou à des difficultés financières constitue un obstacle à un apprentissage épanoui. Ceci est lié aux inégalités de revenus car les enfants de familles à faible revenu sont plus souvent confrontés à des conflits familiaux[7]. Une étude a également démontré que les comtés américains où les inégalités de revenus ont le plus augmenté sont aussi ceux où le taux de divorce a connu la plus forte hausse[8].

Il ne s’agit évidemment pas de dire que la structure familiale des familles riches est parfaite ni que les problèmes familiaux sont inhérents aux familles à plus faible revenu. Ce n’est pas le cas. Les inégalités de revenus sont génératrices de stress néfaste pour les relations familiales, ce qui interfère sur la réussite scolaire. Il semble logique que ce stress, engendré par la société hiérarchisée, ait plus de risques de toucher les familles qui ont le plus de mal à s’en sortir.

Par ailleurs, l’espace dont dispose une famille est également important. Il a ainsi été démontré que les enfants obtenaient de meilleurs résultats si leur maison contenait un lieu dédié à l’étude[9]. Toutes les familles ne peuvent bien entendu pas se le permettre et les enfants de familles à faible revenu ont plus de risques de vivre dans des logements trop petits et de mauvaise qualité[10].

Stress de position

Outre son effet négatif sur les relations familiales, le stress généré par les inégalités de revenus influence aussi directement les capacités d’apprentissage des enfants. En effet, si des enfants se sentent perçus comme inférieurs car faisant partie d’une famille à plus faible revenu que les autres, cela affectera fortement leurs capacités cognitives[11]. Des études en neuropsychologie permettent d’expliquer ce phénomène. Si un individu se sent valorisé et en confiance, il profite de la libération de dopamine qui favorise notamment la mémoire, l’attention et la capacité à résoudre des problèmes. A l’inverse, si un individu se sent dévalorisé et stressé, il est envahi de cortisol, ce qui inhibe ses capacités de pensée et sa mémoire[12].

Une étude menée en Inde par des économistes de la Banque Mondiale permet de visualiser concrètement les effets de ce stress sur la réussite scolaire des enfants.  Ils ont sélectionné plus de 600 garçons de 11 et 12 ans dont la moitié était issue d’une caste élevée dans la hiérarchie et l’autre moitié d’une caste inférieure. Dans un premier temps, ces enfants ont dû résoudre des problèmes logiques et mathématiques sans devoir indiquer leur caste et sans connaitre celles des autres. A ce stade, aucune différence n’a été constatée entre ceux provenant de la caste supérieure et ceux provenant de la caste inférieure. Dans un deuxième temps, les enfants devaient dire devant les autres à quelle caste ils appartenaient avant de résoudre les exercices. Une grande différence a alors été constatée. Les performances des enfants issus de la caste inférieure avaient fortement baissé alors que celles de ceux issus de la caste supérieure n’avaient pas changé[13]. Des résultats similaires – une baisse des performances lorsque les individus se sentent en position d’infériorité – ont été obtenus dans de nombreuses autres études.

Vecteur de transmission important des inégalités de génération en génération, l’accès inégal à l’éducation est un obstacle majeur à l’égalité des chances. Permettre à tous d’accéder à l’éducation est, en effet, essentiel pour que le système éducatif puisse jouer son rôle d’ascenseur social. Toutefois, les bénéfices de l’accès sont limités tant que la société demeure inégalitaire. Le stress engendré par cette société hiérarchisée détériore les relations familiales et alimente le sentiment d’infériorité, ce qui altère grandement les capacités d’apprentissage de nombreux enfants. Certes l’égalité d’accès à l’éducation est une condition nécessaire en vue d’atteindre l’égalité des chances, mais ce n’est pas une condition suffisante. La conclusion de ma première chronique est donc toujours en vigueur et la réduction des inégalités de revenus reste, plus que jamais, indispensable.

DV

[1] Alvaredo, F et al (2018), Rapport sur les inégalités mondiales, Seuil.
[2] Alvaredo, F et al (2018), op.cit.
[3] Chancel, L (2017), Insoutenable inégalités : pour une justice sociale et environnementale, Les Petits Matins.
[4] Voir Le mythe de la méritocratie pour plus de détails.
[5] Piketty, T (2013), Le capital au XXIe siècle, Seuil
[6] Alvaredo, F et al (2018), op.cit
[7] Wilkinson, R et Pickett, K (2013), Pourquoi l’égalité est meilleure pour tous, Les Petits Matins
[8] Wilkinson, R et Pickett, K (2013), op.cit
[9] Wilkinson, R et Pickett, K (2013), op.cit
[10] Wilkinson, R et Pickett, K (2013), op.cit
[11] Chancel, L (2017), op.cit
[12] Chancel, L (2017), op.cit
[13] Chancel, L (2017), op.cit