La Guerre des couteaux (1799-1800)

Perçue comme une guerre entre noirs (le camp de Toussaint) et mulâtres (celui d’André Rigaud), ce conflit fut aussi, surtout, le fruit d’une rivalité pour le pouvoir, mais l’on peut aussi y voir la main des puissances étrangères. « Mulâtre libre », Rigaud s’était engagé après l’exécution de Vogé et de ses compagnons, en faveur de l’égalité entre hommes libres, noirs ou blancs. « Patriote », il soutint les commissaires Sonthonax et Polverel dès leur arrivée, en septembre 1792 et les accueillit dans son fief, la ville des Cayes lorsque les Britanniques s’emparèrent de Port-au-Prince, le 1er juin 1794. Plus tard, il souleva, à la tête d’une Légion de l’Égalité du Sud, la péninsule de Tiburon[1] contre les Anglais, puis participa, en novembre, à la reprise de Port-au-Prince. Pour Rigaud cependant, l’égalité concernait surtout les mulâtres et les blancs et n’impliquait pas l’abolition de l’esclavage. D’ailleurs, Rigaud, nous dit-on, se méfiait des noirs et ne s’entourait que de mulâtres. Son armée de mulâtres fut d’ailleurs constituée avec l’aide de planteurs français. Enfin, Rigaud était un « patriote », fidèle à la République française, Ce qui explique sans doute l’attitude d’Hédouville à son égard et ses combats résolus contre les Anglais.

La Guerre des couteaux illustrait aussi une différence entre les régions de l’île que séparaient des montagnes, entre un Nord plus riche et un Sud moins bien loti. Elle s’accompagna de tueries parmi les mulâtres : selon V. Saint-Louis, elle aurait fait quelque 30.000 morts. Entre 5.000 et 10.000 des combattants du « camp mulâtre » furent massacrés, souvent après leur reddition. Bernard Gainot, comme Saint-Louis, parle même à ce propos d’une « guerre d’extermination ». Cette guerre civile connaîtra un contrecoup tardif avec l’assassinat de Dessalines : l’on note que ce sont les généraux Alexandre Pétion, Jean-Pierre Boyer, André Rigaud et Henri Christophe qui en furent les inspirateurs…

Dans la partie ouest d’Hispaniola, les années 1798-1802 ont entre-temps cristallisé la division entre Nord noir et un Sud mulâtre.


Paul Delmotte

By Paul Delmotte

Professeur de Politique internationale, d'Histoire contemporaine et titulaire d'un cours sur le Monde arabe à l'IHECS, animé un séminaire sur le conflit israélo-palestinien à l'ULB. Retraité en 2014.