Il était une fois l’Asie-Pacifique (4ème partie)

« Le péril du siècle prochain »

Déclenchée intentionnellement[1] à propos de Cuba, la guerre hispano-américaine de 1898 marqua un tournant dans la politique extérieure des États-Unis. Un tournant déjà pressenti à l’époque: « ce sera le péril du siècle prochain », avait confié lors de son déclenchement le prince Albert de Belgique, futur Albert Ier, à un journaliste états-unien : « Hélas, vous autres, Américains, vous allez nous dévorer tous ! »[2]. La guerre manifestait en effet la montée en puissance d’un camp « impérialiste » dont les principales figures étaient à l’époque le sénateur Albert Beveridge, Theodore Roosevelt et l’amiral Alfred T. Mahan[3], pour qui l’acquisition de la puissance maritime exigeait celle de colonies qui seraient autant de bases navales stratégiques[4]. Même si, note Julien, en 1898, le camp des « antiimpérialistes » (non-interventionnistes) restait « vigoureux » : cette année-là fut créée une Ligue anti-impérialiste qui dénoncera la guerre américaine aux Philippines.

Cadrant parfaitement avec la Doctrine Monroe, l’Espagne étant une puissance européenne toujours présente sur le continent américain (à Cuba et à Porto-Rico), le conflit fut présenté comme une aide aux patriotes cubains en lutte contre le colonisateur espagnol, au nom de l’« anticolonialisme » revendiqué par les États-Unis. En fait, la guerre fut souhaitée à Washington à la fois par les expansionnistes pour détourner par une « guerre humanitaire » le mécontentement populaire dû à la dépression de 1893-1897[5] et par l’électoralisme du président William McKinley (1897-1901) qui jugeait imprudent de ne pas réagir face à une opinion révulsée face à la férocité de la répression espagnole de l’insurrection cubaine[6]. Opinion chauffée à blanc par la presse à sensation : William Randolph Hearst et son New York Journal rivalisait en ce sens avec Joseph Pulitzer et son New York World. Pour nombre d’insurgés cubains cependant, l’intervention américaine n’avait été qu’un moyen de les priver d’une victoire sur le point d’être acquise…

Ce qui était censé être « une promenade militaire » fit quand même 5.000 morts américains, dont seulement 400 tombés au combat. Le nombre des autres victimes, dues à la fièvre jaune et à la dysenterie, en dit long sur l’état des services de santé militaires américains, mais c’est en fait l’ensemble des services de l’armée qui laissait à désirer. La victoire des États-Unis, nous dit Melandri, ne s’explique que parce que les généraux espagnols étaient « encore plus médiocres ».

Plus, « pour la première fois [avec Porto-Rico, mais surtout les Philippines, arrachés à l’Espagne] l’Amérique acceptait le contrôle de territoires auxquels elle n’avait pas l’intention de concéder l’autonomie »[7]. Enfin, le rôle des États-Unis au sein de la diplomatie internationale prendra de l’ampleur : si, en 1885 déjà, leur participation au Congrès de Berlin a contribué à faire de l’anglais, au détriment du français, la langue de la diplomatie internationale, en 1904, ceux-ci offriront leur médiation dans le conflit russo-japonais : l’année suivante, le pacte Taft/Katsura répartira les zones d’influence des États-Unis et du Japon en Asie. En 1906, Washington proposera ses « bons offices » lors de la conférence d’Algesiras sur le Maroc…

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Paul Delmotte


[1] L’on connaît l’échange télégraphique célèbre entre le journaliste Remington et le patron de presse Hearst :
– Remington: « Rien à signaler. Il n’y aura pas de guerre. Voudrais rentrer. Stop. ».
– Hearst: « Vous prie de rester. Fournissez illustrations. Je fournirai la guerre. Stop. ».
Par ailleurs, Hearst lui-même considérait cette guerre comme « inutile », d’autant plus qu’elle fut lancée alors même que l’Espagne se montrait disposée à négocier.
[2] Paul Vaute, La Libre/Culture, 24 avril 1998.
[3] Dans Influence of Sea Power upon History (1890), l’amiral dénonçait le mythe de l’isolationnisme : puissance navale et commerce maritime sont inséparables et indispensables à la force et à la prospérité.
[4] Melandri, op. cit. p.150.
[5] Une bonne partie des milieux d’affaires s’opposait d’ailleurs à la guerre de craindre de voir, précisément, compromis le récent redressement survenu après la crise.
[6] 200.000 morts, soit 1/8 de la population depuis 1895. C’est le général espagnol Valeriano Weyler qui « inventa » les camps de concentration.
[7] Julien, op. cit., p.96.
[8] L’Escadre asiatique (Asiatic Squadron) fut créée en 1868, après le démantèlement de l’East India Squadron. Ses bâtiments étaient principalement chargés de la protection des navires de commerce US en Chine et au Japon. En 1902, elle devint la Flotte asiatique.
[9] Selon l’historien américain Howard Zinn, in Investig’Action, septembre 2005. Noah Chomsky parle de centaines de milliers de Philippins tués (Autopsie des terrorismes, Le Serpent à Plumes, 2001, p.12). Les chiffres américains font état de quelque 16.000 morts dans les rangs de la guérilla et près de 200.000 parmi la population civile (Jon Wiener, professeur d’histoire à l’UC Urvine (États-Unis), in The Los Angeles Times, 12 décembre 2006).
[10] H. Zinn, op. cit., p.359.
[11] H. Zinn, op. cit., p.345.
[12] La doctrine sera appliquée au Maroc avec l’Acte d’Algesiras en avril 1906.
[13] Op. cit., p.148.
[14] Pierre Bezbakh, L’Allemagne, nouvelle grande puissance, in Le Monde, 25.01.14).
[15] Pour ce qui suit de cet encadré, voir Julien, op. cit., pp.104 à 109.
[16] Appelée Papouasie-Occidentale, la partie occidentale de la Nouvelle-Guinée resta néerlandaise jusqu’en 1969. Elle fait depuis partie de l’Indonésie (province d’Irian Jaya), mais a obtenu un statut d’autonomie et sa reconnaissance comme Papouasie-Occidentale en 2001.
[17] L’acquisition par l’Allemagne de deux stations charbonnières dans les petites îles du duc d’York, à l’extrémité nord-est de l’Australie, stimula les rivalités, notamment en entraînant les craintes « australiennes » (plus précisément celles de l’État du Queensland, qui y avait créé un établissement) d’une perte de contrôle du détroit de Torres et de la route maritime avec la Chine et l’Inde. Ces appréhensions stimulèrent les pressions sur Londres en vue d’une annexion de la Nouvelle-Guinée. En vain. Ce fut donc le Queensland – d’ailleurs désavoué par Londres – qui occupa, en 1883, le Sud de la Nouvelle-Guinée.
[18] Julien, op. cit., p.108.
[19] H. Zinn, op. cit., pp.346-347.
[20] La seconde se déroulera de 1937 à 1945.
[21] Bin Wong, Les Collections de l’Histoire, n° 57, octobre-décembre 2012.
[22] Qui, à l’ouest de la péninsule coréenne, sépare le Golfe de Corée de la mer de Bohaï.
[23] Bin Wong art. cit.
[24] À la fois par le Japon, la République populaire de Chine et par Taïwan.
[25] Depuis le XVIIe siècle, les Ryukyu étaient doublement tributaires : de la Chine des Qing et du Japon.
[26] John King Fairbank, La grande révolution chinoise (1800-1989), Flammarion, coll. Champs/Histoire.
[27] Fairbank, op. cit., p.196.
[28] Avec d’autres avantages : autorisation de construire deux voies ferrées et d’exploiter le charbon du Shandong.
[29] Où l’armée japonaise s’était livrée à un massacre de civils chinois en 1894.
[30] Les Britanniques ont exigé que le bail de leur concession dure aussi longtemps que celui des Russes à Port-Arthur. En 1905, suite à leur victoire contre la Russie, les Japonais reprendront ce bail à leur compte.
[31] La Royal Navy formait les officiers de marine japonais.
[32] Au  nord de la grande île de Haïnan.
[33] Harry Magdoff, « Imperialism. From the Colonial Age to the Present », Monthly Review Press, 1979, pp.60-62.
[34] Fairbank, op. cit. p.197.
[35] Ci Xi rejeta en 1898 une demande de sphère d’influence de la part de l’Italie.
[36] Elle ne prit fin qu’en 1923, sous pression des États-Unis.
[37] Fairbank, op. cit. p.201.


Paul Delmotte

Par Paul Delmotte

Professeur de Politique internationale, d'Histoire contemporaine et titulaire d'un cours sur le Monde arabe à l'IHECS, animé un séminaire sur le conflit israélo-palestinien à l'ULB. Retraité en 2014.